Orane DEMAZIS (1904 / 1991)

… "Fanny" pour tout le monde

Orane Demazis

Tu es entrée, la trentaine à peine échue, dans l'histoire du cinéma par la porte du théâtre.

Tu n'aimerais sans doute pas, sept décennies plus tard, que l'on fasse de toi l'actrice d'un seul rôle. Mais comment dissocier ton visage tragique du personnage de Fanny, créé à ton intention par l'homme qui t'aimait ?

Douce Fanny, fragile Fanny, qui va pourtant trouver la force d'encourager son Marius rêveur dans ses ambitions les moins raisonnables, prenant à son insu le risque de s'établir dans la situation, très délicate à cette époque, de fille-mère. Tout de même, c'est fou ce que les histoires de Pagnol ressemblent à la vie…

Et puisque le théâtre est éphémère, puisque le cinéma se montra par la suite moins généreux, souffre donc, chère Orane, que lorsque je perd aux boules, ce soit toujours à toi que je pense…

Christian Grenier

Avant…

Orane DemazisOrane Demazis

La future Fanny de la trilogie vient au monde à Oran, le 18-9-1904, et elle s’appelle alors Henriette Marie-Louise Burgart.

Sa famille est originaire d’Alsace, émigrée en Algérie depuis la fin du Second Empire. Fille aînée d'un couple de grands bourgeois, elle aura un frère et une sœur (source Raymond Castans).

Ce petit bout de femme est doté d’une énergie à toute épreuve. Quand son père décède, ruiné, elle prend les problèmes à bras le corps et va assumer la responsabilité de toute la famille. Elle interrompt alors de brillantes études pour gagner sa vie et celle de sa tribu en étant préceptrice. Pour se faire plaisir, elle suit des cours de comédie. Elle décide alors de s’appeler Orane, en hommage à sa ville natale, et Demazis en souvenir d’une petite localité voisine.

Ayant gagné la métropole avec sa famille, elle réussit le concours d’entrée au Conservatoire de Paris dans la classe de Denis D'InèsDenis D'Inès. Nous sommes en 1919. Elle y reste 3 ans, apprend beaucoup. En 1922, deux “sur-douées”, Marie BellMarie Bell et Madeleine RenaudMadeleine Renaud, se partagent le premier prix; Orane doit se contenter d’un premier accessit de comédie. Cependant, la presse la soutiendra : "Elle a de l’ardeur et de l’emportement : on ne lui a donné qu’un accessit, ce qui est un peu mince. Son mérite et son talent sont réels".

Très dépitée, elle exprime sa déception et quitte le Conservatoire pour intégrer la troupe de Charles DullinCharles Dullin au théâtre de l’Atelier. Elle y joue notamment «Carmosine» d’Alfred de Musset, «L’occasion» de Prosper Mérimée, «Chacun sa vérité» de Pierandello.

C’est là qu’un jeune auteur provençal, que l’on ne connaît pas encore beaucoup, la remarque. Il s’appelle Marcel PagnolMarcel Pagnol et vient de voir sa première pièce, «Les marchands de gloire», donnée au Théâtre de la Madeleine : succès mitigé. Rapidement, Marcel tombe amoureux de l'actrice. Certes, Il est déjà marié à Simone Collin, mais le jeune couple vit séparé. Simone, très croyante, ne veut pas entendre parler de divorce. Tous les jours, Marcel vient attendre son Orane à la sortie des répétitions. Carlo RimCarlo Rim est là, qui "joue le Figaro pour le compte de son ami" : "Il t’aime… Il est fou de toi. Tu as de la chance, ce sera demain le plus grand auteur dramatique français. Ne repousse pas ses avances". (d’après «Marcel Pagnol» de Raymond Castans).

Marcel aurait aimé confier à sa bien-aimée le rôle d’Yvonne dans «Les marchands de gloire», mais il n’a pu convaincre Trébor, le directeur de théâtre. Il se jure bien de prendre sa revanche dans la pièce qu’il est en train de terminer, «Phaéton». Il veut son amante pour incarner Cécile, la jeune étudiante. Si le directeur, Rodolphe Darzens, désire changer le titre de la pièce en celui de «Jazz», il accepte par contre la proposition de Marcel : Orane sera de la distribution. La pièce sera créée en 1926, à Monaco, avec Harry Baur, Pierre Blanchar et Marc Valbel. Son succès lui vaudra de gagner avec bonheur les planches parisiennes.

A cette époque-là, notre future Fanny habite à Boulogne, quai du Point-du-Jour, tandis que Marcel a trouvé un petit appartement tout près, 122, Bd Murat. L’idylle de l’auteur et de son interprète s’officialise. Il l’appelle Micou-jolie. Elle est une compagne parfaite, a les mêmes affinités que lui pour la littérature, le théâtre. Il devient plus élégant sous son influence… Mais il y a une chose à laquelle la jeune femme tient par-dessus tout : elle garde son logement personnel et rentre le soir à Boulogne. Il faut dire qu’elle s’occupe toujours de sa mère, de son frère et de sa sœur depuis leur arrivée en métropole. En outre, elle ne veut pas être considérée comme la concubine du jeune auteur, toujours officiellement marié. Pagnol accepte donc cet arrangement qui lui laisse des espaces de libertés: Orane est la championne de l’ordre alors qu'il aime vivre dans une certaine décontraction…

Pendant…

Orane DemazisMarcel, Orane et Pierre Fresnay (1936)

Un jour, Marcel Pagnol lui confie qu’il va écrire une pièce sur Marseille, «Marius», dont il lui réserve le personnage de Fanny. Le temps venu, Léon Volterra proposera pourtant Gaby MorlayGaby Morlay mais Marcel, qui a gagné en autorité, aura le dernier mot. Fanny, ce sera Orane et personne d’autre !

La pièce obtient le triomphe que l’on sait et tout le monde est euphorique. On s’arrache littéralement le jeune auteur qui est de toutes les réceptions. Si ces hommages mondains le flattent, ils agacent pourtant Orane. Certes, elle remporte également tous les suffrages pour son interprétation de Fanny, mais elle a l’impression de trahir Charles Dullin et ses compagnons du Théâtre de l’Atelier. Elle en éprouve un certain malaise…

Les relations avec Marcel en sont quelque peu altérées. A l'occasion des vacances suivantes, elle part avec les siens, laissant le dramaturge à sa solitude et à ses réflexions: elle n’est pas vraiment sa femme ; elle lui refuse l’enfant qu’il a tellement envie d’avoir ...

Ce qui devait arriver arrive : Pagnol finit par tomber amoureux d’une petite “girl” anglaise de la revue du casino, Kitty Murphy. Orane n’est pas dupe : Kitty est fraîche, pas compliquée… Bientôt, elle est enceinte. Les amants partent vivre dans la Sarthe. Le couple Marcel - Orane semble avoir vécu, même si la rupture n’est pas nette.

Côté théâtre, «Marius» se tient toujours la scène parisienne. En 1930, Marcel Pagnol découvre le cinéma parlant, dont il devine l'avenir. Il décide alors de (faire) mettre en images ses premiers succès théâtraux. Ainsi, en 1931, Alexandre KordaAlexandre Korda réalise le premier volet de la trilogie Marseillaise, «Marius». Du jour au lendemain, Orane devient une célébrité nationale. Elle n'entre pas dans le moule des beautés cinématographiques, mais touche l'âme du public par la force de sa sincérité: elle est Fanny.

Les spectateurs en redemandent, réclament la suite et Pagnol se lance dans l’écriture de «Fanny» qui, dans l'esprit de son créateur, dans la pièce comme dans le film qui suivra, ne peut être qu’Orane. Le film est tourné à Marseille. Kitty refuse d’y venir, elle a horreur de la chaleur ! C'est dommage: Marcel retrouve sa «Fanny», retombe amoureux et en oublie Kitty ! Ainsi, le 10 septembre 1933, naît Jean-Pierre. Comme Marcel est toujours marié, l'enfant portera le nom de sa mère : Jean-Pierre Burgart. Il fera de brillantes études, sera reçu à l’école normale supérieure, deviendra par la suite journaliste à Paris-Match, puis écrivain et scénariste.

En 1934, après avoir interprété Eponine dans la meilleure version de «Les misérables» (Raymond Bernard, 1934, avec Harry Baur), Orane Demazis retrouve Marcel Pagnol et entre dans la peau d'un autre personnage devenu célèbre, «Angèle», adaptée par l'écrivain d'une pièce de Jean GionoJean Giono, «Un des Baumugnes». Pendant le tournage en avril 1934, dans le vallon de Marcellin du massif de l’Etoile, Orane et Marcel iront déjeuner ou dîner ensemble au petit restaurant de "la Treille", où la jeune femme repérera un jeune serveur qui ressemble comme un frère à Fernandel. Il s’appelle Jean CastanJean Castan et sera sur les génériques de presque tous les films suivants de Marcel Pagnol.

Mais le couple connaît à nouveau des difficultés. Marcel a rencontré Yvonne Pouperon (dite Vonette) qui lui donne une fille, Francine, née à Aubagne le 13 mars 1936 (source Corinne Norest, petite-fille de Marcel Pagnol). Pourtant, Orane est encore dans sa vie, ne serait-ce que pour incarner les grands rôles que son mentor écrit pour elle.

Il faut attendre 1936 pour voir Marcel Pagnol réaliser - lui même cette fois - le troisième volet de la trilogie, «César», toujours avec les mêmes interprètes. Dans la foulée, l'actrice incarne Arsule dans ce qui est peut-être le plus beau film de Pagnol, «Regain», toujours adapté de Giono, et dans lequel elle côtoie Fernandel et, surtout, Gabriel Gabrio et Marguerite Moreno.

Enfin, le tandem Demazis/Pagnol termine sa fructueuse collaboration par un film écrit pour le cinéma sur le milieu du cinéma, «Le schpountz», un rôle en or pour Fernandel, cette fois. Dans cette oeuvre, l'auteur fait dire à Orane cette phrase aussi jolie que profonde: "Le rire c’est ce que Dieu a donné aux hommes pour les consoler d’être intelligents…" !

Après…

Orane DemazisOrane Demazis

Mais l'amour n'est pas éternel. En tout cas pas celui que Marcel porte à Orane. En 1938, le couple se sépare définitivement, nous privant sans doute des prestations de l'actrice dans «La fille du puisatier» (Josette Day fait partie à ce moment là de la vie de l’écrivain) ou «La femme du boulanger». La maman poursuivra toute seule l'éducation de son fils.

Au cinéma, Orane Demazis réapparaît dans deux films méridionaux, «Le moulin dans le soleil» (1938), puis «Le Mistral» (1942), qui n'atteignent pas la qualité et n'auront pas la renommée des oeuvres de Pagnol.

La suite cinématographique sera plus difficile, et les premiers rôles ne reviendront plus à Orane. Signalons toutefois sa participation au film de Jean-Paul Le Chanois, «Le cas du docteur Laurent», aux côtés de Jean Gabin et Nicole Courcel.

Comédienne au théâtre avant tout, l'actrice s'éloigne peu à peu du cinéma - à moins que ce ne soit le contraire ... Aussi n'est-ce pas sans surprise qu'on la voit réapparaître, au cours des années soixante-dix, sous la direction de metteurs en scène renommés, tels que René Allio («Rude journée pour la reine», 1973), Luis Bunuel («Le fantôme de la liberté», 1974) ou André Téchiné («Souvenirs d'en France», 1975). Son dernier rôle fut celui de la vieille domestique, Georgette, dans le film de Michel Andrieu, «Bastien, Bastienne» (1978).

Orane Demazis se retire dans son appartement du quartier d'Auteuil, à Paris, vivant dans le souvenir de Marcel Pagnol, qu’elle n’aura jamais oublié. Elle participera, avec Jean-Pierre, à la cérémonie d’adieu au grand écrivain à l’église Saint-Honoré d’Eylau, en avril 1974. Elle décèdera en son domicile le 25 décembre 1991.

Depuis le début des années quarante, elle a tenté de prouver qu'elle pouvait exister à côté de Fanny. Aujourd'hui, si l'on interroge nos coeurs, force est de reconnaître qu'elle a perdu ce pari.

Montrant la trilogie à un jeune public, il n’y a pas très longtemps, j’ai pu constater combien son style leur paraissait démodé. Elle avait, il est vrai, une voix de tragédienne, un peu forcée… Et puis les choses ont tellement changé… Et, avec elles, le jeu des comédiens…

Pourtant, elle restera pour nous tous, éternellement, la petite marchande de coquillages, celle que Marius aimera plus longtemps que la mer.

Documents…

Sources : Site de la famille d'Orane Demazis (photographies de «Carmosine»), documents personnels, plusieurs images glânées ça et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Mes cinq personnages marseillais m'ont cachée aux autres…" (Orane Demazis)

…éternelle Fanny
Donatienne (juin 2008), sur un texte initial de Christian Grenier (juillet 2002)
Ed.7.2.2 : 4-2-2016