Orane DEMAZIS (1904 / 1991)

… "Fanny" pour tout le monde

Orane Demazis

Tu es entrée, la trentaine à peine échue, dans l'histoire du cinéma par la porte du théâtre.

Tu n'aimerais sans doute pas, sept décennies plus tard, que l'on fasse de toi l'actrice d'un seul rôle. Mais comment dissocier ton visage tragique du personnage de Fanny, créé à ton intention par l'homme qui t'aimait ?

Douce Fanny, fragile Fanny, qui va pourtant trouver la force d'encourager son Marius rêveur dans ses ambitions les moins raisonnables, prenant à son insu le risque de s'établir dans la situation, très délicate à cette époque, de fille-mère. Tout de même, c'est fou ce que les histoires de Pagnol ressemblent à la vie…

Et puisque le théâtre est éphémère, puisque le cinéma se montra par la suite moins généreux, souffre donc, chère Orane, que lorsque je perd aux boules, ce soit toujours à toi que je pense…

Christian Grenier

Article paru dans le N° 226 de la revue "Mon Film" (20-12-1950)

Comme tous ceux qui sont prisonniers de leur réussite, Orane Demazis voudrait s'évader de ses personnages marseillais.Ce sont pour elle de véritables rôles de composition, car, en réalité, elle est née en Afrique du Nord, et elle n'a pas du tout l'accent de la Cannebière.

Mais, qu'elle le veuille ou non, Fanny, Angèle et Arsule la poursuivent et, si ce sont aussi des miroirs où Orane Demazis ne veut plus se reconnaître, elles la gardent à tout jamais de l'oubli.

Orane Demazis, artiste admirable, et Jean-Pierre, son fils

Orane DemazisOrane Demazis

- De tout temps, j'ai eu l'amour du théâtre en moi. C'était mon seul but, mon ambition, mon besoin.

-Vous avez rencontré de l'opposition ?

-Oui. Assez pour me donner le courage de vaincre.

-Vous avez fait le Conservatoire, je crois ?

-Naturellement. Et là, Dullin est venu me chercher pour jouer «Carmosine», «Huon de Bordeaux», «L'Occasion», «Chacun sa vérité»… J'ai créé maints classiques jusqu'au jour où Pagnol est apparu.

Orane Demazis suspend sa phrase. Non pas avec ostentation, non, elle reprend seulement son souffle. Je feins d'ignorer ou d'avoir oublié ce que tout Paris a connu. Le terrain est délicat. D'ailleurs, à la première allusion, Orane Demazis se cabre…

Ne parlons pas du passé. Je n'ai pas à le cacher, mais, cela est certain, la souffrance sentimentale, si honorable soit-elle, distrait, mais n'émeut personne.

- Où Pagnol vous a-t-il emmenée après vous avoir prise à Dullin ?

- J'ai créé son «Jazz», avec Harry Baur, et, ensuite, «Marius». Puis ce fut la trilogie, admirable j'en conviens, mais j'ai également interprété à la scène «La Prisonnière». Edouard Bourdet lui-même m'avait exigée. Et puis «Le Secret» de Bernstein. Enfin, j'ai tourné, dans «Les Misérables», le rôle d' Eponine, avec Harry Baur. Mes cinq personnages marseillais m'ont cachée aux autres…

- Tant pis pour vous, tant mieux pour les spectateurs. Ils sont si humains qu'on ne peut leur en vouloir, on les revoit toujours avec cette gravité que suscite en nous la vérité achevée et touchante. Vous êtes toujours célibataire ?

- Oui, et célibataire-maman.

-C'est un fils ?

- Jean-Pierre… Il vient de passer son bachot. Son coeur d'enfant a été meurtri; il a été amené à réfléchir dès l'âge de dix ans. C'était déjà, à cette époque, un petit homme. Maintenant, c'est un compagnon.

- Êtes-vous plus coquette dans la vie que dans vos films ?

- Pas du tout coquette.

Et seulement soi-même

- Où habitez-vous ?

- Voilà ! Ma coquetterie à moi, c'est pour notre appartement. Nous avons un septième étage à Auteuil et j'y cultive des fleurs. J'ai mes salons d'exposition, mees terrasses et mes collections, mes petites serres. Voyez-vous, j'ai élevé mon fils toute seule. J'ai parfois souffert atrocement. Mais je ne suis pas aigrie. On aime, mais si l'amour n'est pas réciproque, il ne faut pas en vouloir à celui ou à celle qui ne s'adapte pas.

- Vous marierez-vous ?

- Pour cela, non ! Une expérience m'a suffi. C'est merveilleux, l'amour, quand on est deux à le partager, mais autrement, qu'y a-t-il de plus atroce ? Il fut un temps où je pleurais. Mon fils en était désespéré. Je lui disais, pour le faire obéir, que les chagrins qu'il me faisait me rendraient vite vieille.

- Cela lui était intolérable ?

-Plus que n'importe quelle punition. Ainsi, quand il me surprenait dans une défaillance: "Maman,.", s'écriait-il, "arrête-toi de pleurer ; tu vas vieillir !… N'ai-je pas été sage ? Alors, ne pleure pas ! je ne veux pas que tu deviennes toute fanée…"

- Que c'est joli, cette expression de la tendresse d'un enfant !

- Il en a eu tant d'autres !

-Est-il votre camarade de distractions ?

Nous jouons au tennis. Je conduis ma voiture, je m'entraîne à escalader des flancs de montagnes. Ça ne me plaît pas trop, ce sport qui fait penser à l'autre sport, celui de la vie à satisfaire, les batailles de tous ordres à gagner. Toujours s'agripper pour ne pas choir !… Et vous voudriez encore que je sois coquette, par-dessus le marché ?

- Inutile, puisque j'ai renoncé à l'amour ! Quand j'ai tourné «Bagarres», à Nice, je devais composer une paysanne et porter un foulard à l'italienne. Calef me dit: "Il faut absolument mettre ce foulard comme le porte la vieille Italienne du studio de la Victorine.Allez la voir de près."

- Vous avez copié le modèle ?

- Et comment ! Dès que je fus rentrée dans ma loge, tout y est passé le foulard, le fichu, la jupe, les savates, le maquillage. Si bien que dès que cette femme m'a aperçue, elle s'est écriée: "Ah ! C'est vous la nouvelle femme de ménage ? Dépêchez-vous, les loges ne sont pas encore balayées!…"

- Vous portez souvent du bleu, des bleus !

- Toute la gamme; c'est ma couleur. Avant de me sauver, je vais vous donner une autre histoire de mon fils. Je montrais à des amis une photo de moi, personnage en guenilles. Mes amis la passent à mon petit bonhomme: "C'est maman", disent-ils. "Tu reconnais maman ? - Non", répond, Jean-Pierre en repoussant farouchement la photo. "Ma maman à moi, elle a du rouge sur les lèvres!…" !

Paule Marguy
Ed.7.2.2 : 4-2-2016