Anna MAGNANI (1908 / 1973)

… une Pasionaria italienne

Anna Magnani

Incontestablement, elle est la grande dame du cinéma italien d'après-guerre.

Si on ne peut lui reconnaître le charme d'une Sophia Loren, ni trouver chez elle les beautés avantageuses d'une Gina Lollobrigida, elle surclasse toutes ses rivales par l'impétuosité de son jeu et l'intensité de sa présence sur un écran.

Plus que toute autre, elle sut imposer le respect, et parfois même la crainte, chez ses metteurs en scène et ses partenaires les plus prestigieux.

Pour notre plaisir à tous, tout autant que par devoir de mémoire, j'appelle devant vous ce soir…

Christian Grenier

Des origines incertaines…

Anna MagnaniAnna Magnani

Anna Magnani naît à Rome, le 7-3-1908, de père indéterminé, que l'on dira longtemps d'origine egyptienne. Effectuant ultérieurement des recherches sur ses orgines, l'actrice se découvrira pourtant des racines calabraises et se déclarera à plusieurs reprises "la fille du duc"…

Sa mère, Marina Magnani, une couturière très tôt fille-mère, s'installe bientôt à Alexandrie(Egypte), où elle épouse un Autrichien fortuné. Restée dans la péninsule, la fillette est élevée par sa grand-mère, ses cinq tantes et son oncle Romano, qui partagent une même maison.

A la fin de la Première Guerre Mondiale, Marina rentre à Rome et inscrit sa progéniture dans un couvent français de la capitale italienne, pour des études qui s'achèvent avec la seconde année de lycée. Parallèlement, puis exclusivement, l'adolescente suit les cours du Conservatoire Santa Cecilia où elle étudie pendant huit ans, la musique et le piano.

A cette époque, profitant de ses vacances, elle rejoint Alexandrie où elle tente vainement de cohabiter avec Marina. De retour en Italie, elle entre à la "Reale Scuola di Recitazione Eleonora Duse" (1927) - où elle côtoie le tout jeune Paolo StoppaPaolo Stoppa - et trouve enfin sa vocation. Elle est encore une élève lorsqu'elle se voit offrir un premier contrat par la Compagnie nationale d'Art Dramatique de Dario Niccodemi (1929/1932). Elle se produit en avant première d'un comique italien qui commence à se faire un nom, TotòTotò.

Parallèlement, elle mène une carrière de chanteuse populaire, se produisant dans les cabarets. Certaines filmographies signalent sa présence (fugitive) dans le film d'Augusto Genina, «Scampolo», dès 1928, une apparition qui reste à confirmer.

Les premiers pas

Anna MagnaniAnna Magnani et Totò

En 1934, Anna Magnani s'éloigne du théâtre pour se tourner vers les "rivistas" (revues, genre typiquement italien, mêlant le chant et la comédie), activité qu'elle poursuit jusqu'au début des années quarante où elle retrouve, cette fois sur un pied d'égalité, l'inévitable Totò.

La même année, elle donne sa première composition certifiée pour le cinéma sous la direction de Nunzio Malasomma dans «La cieca di Sorrento», campant le personnage qui lui deviendra familier d'une fille perdue. Pour son deuxième film, «Tempo massimo» (1934), si elle n'est pas la vedette principale, elle a la joie de jouer avec Vittorio de Sica.

En 1935, elle épouse le réalisateur Goffredo AlessandriniGoffredo Alessandrini, dont les oeuvres les plus célèbres («Luciano Serra, pilote» en 1938, «L'apôtre du désert» en 1939, etc) devaient être "honorés" d'une Coupe Mussolini. Brève mais signifiante, cette union devait être rapidement suivie d'une séparation (1941), avant d'être officiellement annulée (1950). Les deux artistes auront travaillé ensemble à deux reprises. En 1936, Goffredo filme son épouse dans un sketch de «Cavalleria (La cavalerie héroïque)» où elle incarne une chanteuse de cabaret sortie tout droit des spectacles scéniques qu'elle dispense à cette époque. En 1952, ils se retrouvent sur le plateau de «Camicie rosse (Chemises rouges)», une évocation des exploits du célèbre fondateur de l'unité italienne Giuseppe Garibaldi, tournage que le réalisateur devra abandonner aux mains de Francesco Rosi. Lorsque, desservi pas ses oeuvres “mussoliniennes”, Alessandrini connaîtra une fin de carrière et de vie difficiles, Anna lui apportera une aide financière qui ne s'éteindra qu'avec le décès du metteur en scène.

La première partie de la filmographie d'Anna Magnani ne s'orne pas de mille diamants. L'actrice incarne alors des personnages secondaires (servante dans «Tempo massimo» en 1934, femme de chambre dans «Tarakanova» en 1938) ou marginaux («Trenta secondi d'amore» en 1936, «Una lampada alla finestra» en 1940).

Il faut attendre 1941 pour voir les critiques italiens relever sa performance dans «Teresa Venerdi (Mademoiselle Vendredi)». Vittorio de Sica, à la recherche de l'actrice susceptible d'incarner la chanteuse cabotine de son prochain long métrage, se souvient de la jeune fille exhubérante rencontrée en 1924 et dont il a suivi de loin en loin l'ascension artistique. S'il n'aura pas à regretter son choix, il avouera humblement avoir été impressionné et intimidé par une femme qui, "… s'il est vrai, comme quelqu'un l'a écrit, quelle n'était pas intelligente… possédait un grand, un extraordinaire instinct" (Vittorio de Sica).

Parallèlement, et comme elle le fera régulièrement jusqu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Anna Magnani se produit régulièrement sur les planches où elle connaît ses plus grands succès avec «The Petrified Forest» de Robert Sherwood (1938) et «Anna Christie» d'Eugene O'Neill (1939).

Téléphones blancs et marché noir…

Anna Magnani«Rome, ville ouverte» (1946)

Le 23 octobre 1942, Anna Magnani donne le jour au fruit d'une liaison entamée en 1940 avec le jeune acteur Massimo SeratoMassimo Serato, de huit ans son cadet, lequel s'éloigne piteusement à l'approche d'un événement que la plupart des gens s'accordent à trouver heureux. Atteint de la polyomélite à l'âge de 2 ans, le petit Lucas passera la majeure partie de son enfance dans un fauteuil. Néanmoins marié, il donnera à sa maman une petite-fille posthume (1975) que cette dernière n'aurait pu renier, la future actrice Olivia Magnani.

La carrière cinématographique d'Anna s'étoffe de rôles de plus en plus conséquents, même s'ils ne sortent pas des sentiers déjà battus : maîtresse délaissée («Finalmente soli» en 1942), prostituée («La fortuna viene dal cielo» en 1942, «L'avventura di Annabella» en 1943), chanteuse vénéneuse («Il fiore sotto gli occhi» en 1944). Plus originales sont ses prestations dans «Campo de Fiori» et «L'ultima carrozzella (Le diamant mystérieux)» en 1943 où elle aborde franchement la comédie en la compagnie réjouissante d'Aldo Fabrizi.

S'il fit beaucoup rire les Italiens, le duo devait émouvoir le monde entier avec une oeuvre qui marquerait un tournant dans l'histoire du cinéma, et pas seulement transalpin…

"Rome, ville ouverte"

En 1944, lorsqu'il achève la préparation de son nouveau film, Roberto Rossellini a mené à terme trois longs métrages sous le régime fasciste.

Les temps ont changé depuis qu'en 1944, Rome a été déclarée ville ouverte. Les alliés d'hier sont les tortionnaires d'aujourd'hui. Les victimes principales de la barbarie nazie dans l'oeuvre de Rossellini sont le prêtre, incarné par un Aldo Fabrizi aux antipodes de ses personnages habituels, et une Anna Magnani plus émouvante que jamais. Ne nous étendons pas davantage sur ce film que Fernand Cabrelli nous a présenté par ailleurs, mais rappelons qu'il fut honoré de la Palme d'Or d'un Festival de Cannes renaissant, tandis que notre héroïne recevait le premier Nostra d'Argento de la meilleure actrice pour un second rôle.

On le sait, artistes hors du commun, Anna et Roberto devaient partager leurs émotions en dehors du plateau dans une liaison aussi intense qu'orageuse et que devait interrompre l'intervention, de prime abord artistique, de la blonde suédoise Ingrid BergmanIngrid Bergman. Mais ceci est une autre histoire…

Auparavant, le couple terrible nous aura chanté son «Amore» (1948) en deux épisodes, hymnes au talent désormais internationalement reconnu de La Magnani.

La Magnani…

Anna Magnani«Le carrosse d'or» (1952)

Plus rien ne sera jamais comme avant. Anna Magnani installe son nom au sommet des génériques, une place d'où personne ne la délogera, pas même Marlon Brando. Le cinéma transalpin lui offre des rôles à la hauteur de son tempérament de feu : on écrit pour elle. Gennaro Righelli en fait la vedette de son dyptique consacré à l'Italie d'après guerre, «Abbasso la miseria» (1946) et «Abbasso la ricchezza !» (1947). Passant de la comédie douce-amère au mélodrame le plus larmoyant, elle reprend le personnage créé à l'écran par Francesca BertiniFrancesca Bertini en 1925 dans «Assunta Spina» (1948), dirigée à cette occasion par Mario Mattoli avec lequel elle a déjà travaillé au théâtre.

Mario Camerini ne sera pas tendre avec elle, lui reprochant ultérieurement ses caprices de star sur «Molti signe per me strade» (1948) et son manque de sensibilité, à ses yeux responsable de l'échec relatif de «Suor Letizia» (1956), où sa vedette fut pourtant remarquée par la presse de l'époque. S'appuyant sur un scénario autrement plus solide («Bellissima», 1952), Luchino Visconti saura davantage maîtriser la nature d'une actrice qui, par son "volume", étouffe les personnages qu'on lui fait incarner. Davantage encore, Renoir lui offrira le costume bigarré d'une Colombine aussi grande qu'elle («Le carrosse d'or», 1952).

Hollywood-città !

En 1949, Rossellini imagine pour sa nouvelle compagne le rôle dramatique d'une réfugiée italienne dont le destin se voit contrarié par l'éruption du «Stromboli» dans un opus qui ne connaîtra pas le succès des précédents. Tout aussi éruptive, Anna Magnani réplique avec ses armes par «Vulcano» (1950), une histoire semblable mise en scène par le très hollywoodien William Dieterle : "Je vais te faire voir comment il faut jouer une femme italienne, na !". On retrouvera néanmoins les deux rivales côte à côte sur une même affiche dans «Nous… les femmes» (1952), dont elles seront les protagonistes de sketchs différents.

Le 11 avril 1953, Anna Magnani débarque à New York pour y présenter «Bellissima». Elle y revient deux ans plus tard pour sa première superproduction hollywoodienne, «Rose Tatoo (La rose tatouée)». Coup d'essai, coup de maîtresse, qui lui vaut l'oscar de la meilleure actrice (1956). En 1958, elle est bien près de renouveler l'exploit avec «Wild is the Wind (Car sauvage est le vent)», mais doit se satisfaire d'une nomination et se consoler par l'Ours d'Argent du Festival de Berlin. En 1959, pour sa dernière prestation réalisée outre-Atlantique, elle donne une réplique tonitruante (jusqu'en dehors du plateau) à un Marlon Brando ressemblant davantage à un sac de demi-mondaine («L'homme à la peau de serpent», 1959) qu'au vagabond repenti qu'il est censé personnifier !

"Il est si injuste de mourir…"

Anna Magnani…un amour immodéré pour les animaux

Anna Magnani jette ses derniers feux depuis son Europe natale. Avec Giulietta Masina, son négatif fait de retenue et de simplicité, elle partage «L'enfer dans la ville» (1958), renouant avec les prostituées exhubérantes d'avant l'Uncle SAm. C'est avec autant de tristesse que de plaisir qu'elle retrouve, derrière les caméras cette fois, un Totò presque aveugle qui lui tirera malgré tout des «Larmes de joie» (1960). «Mama Roma» (1962) lui permet d'en finir, non sans difficulté tant les méthodes de travail de Pasolini ne laissent de la surprendre, avec ses activités récurrentes de (vieille) fille de joie.

Nous ne saurions oublier le couple qu'elle compose avec Bourvil dans ce qui ne constituera tout de même pas leur meilleur travail, non plus que celui de Claude Autant-Lara, «Le magot de Josefa» (1963). Laissant le dernier mot(eur) à Federico Fellini, elle se fend d'un ultime clin d'oeil cinématographique dans «Roma» (1972), sa ville que l'on dit éternelle.

Nous regretterons avec vous, madame, que vous ne le futes pas tout autant. Car Anna Magnani décède à Rome, le 26 septembre 1973, d'un cancer du pancréas.

"Vous, la femme…"

Dotée d'un fort tempérament, Anna Magnani n'était pas de caractère facile. Maniant l'insulte sans retenue, elle pouvait venir à bout des metteurs en scène qui ne savaient lui opposer un minimum de talent. Mais, comédienne jusque dans le "civil", elle n'éparpillait sa force que pour mieux cacher une fragilité extrème, ne discutaillait ses rôles que pour mieux dissiper ses doutes. Superstitieuse et hypocondriaque, elle redoutait la mort par dessus tout et la maladie qui devait l'emporter lui fut un long chemin de croix, entamé avant même qu'elle ne lui soit découverte !

Plusieurs de ceux qui l'ont rencontrée, et même parfois aimée, remettent en cause l'exhaustivité de son talent, en cela qu'elle ne savait pas, à l'instar d'un De Funès ou d'un Depardieu chez nous, se glisser dans l'enveloppe d'une silhouette transparente : il fallait qu'on la voit.

Si c'est le propre des monstres de faire le vide autour d'eux , ils furent pourtant nombreux, même s'ils marchèrent derrière elle, à la suivre jusqu'à ses “dernières demeures”. Car ils s'y prirent à deux fois : inhumée dans la chapelle familiale des Rossellini où celle de Roberto est venue momentanément la rejoindre le 3 juin 1977, sa dépouille sera transférée au village de San Felice, proche de Rome, le 23-3-1988.

On peut y lire en épitaphe : "A ma mère Anna Magnani, qui a lutté pour me protéger avec sagesse et prudence" Luca Magnani.

Documents…

Sources : «Anna Magnani», recueil de témoignages édité par la Fondation Anna Magnani, «Anna Magnani», article de l'édition italienne de Wikipedia, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Anna Magnani…

Citation :

… Il faut que celui qui veut devenir acteur ait le courage de commencer par de petits rôles, par 'Madame est servie', bref de débuter en partant de l'échelon le plus bas."

Anna Magnani
Anna Magnani…
Christian Grenier (août 2011)
Goffredo Alessandrini…

"C'est incroyable, mais le seul homme pour lequel j'ai vraiment pleuré est mon mari, Goffredo Alessandrini, le seul parmi ceux que j'ai connus que j'estime sans partage et que je chéris.

Certes, la vie n'était pas rose non plus avec lui. Je l'ai épousé lorsque j'étais encore une fillette et, au cours de ma liaison avec lui, j'ai porté plus de cornes qu'un panier d'escargot !"

Anna Magnani, citée dans le recueil édité par la Fondation Anna Magnani

«Vulcano» (1950)

"J'avais confiance en Rossellini. C'est avec lui que j'ai partagé les années les plus importantes peut-être de ma vie. Je me sentais capable de faire n'importe quoi avec lui, d'être n'importe quoi. Je regardais le ciel et l'horizon et je me disais que rien n'était impossible pour nous. Je me trompais".

'Vulcano' etait-il en compétition avec 'Stromboli' ? Mais, oui naturellement. Oui.

Pourquoi je l'ai fait ? Pour l'argent. Parce qu'on m'a payée et grassement. Eh bien il y a des moments où je peux être cynique…"

Anna Magnani, citée dans le recueil édité par la Fondation Anna Magnani

De la mort…

"J'y pense toujours, à la mort. Il est si injuste de mourir puisqu'on est né.

Mourir, c'est finir. Pourquoi doit-on finir ? Un être humain ne devrait finir que lorsqu'il a décidé de finir, lorsqu'il est las, comblé. Non avant !

Mon Dieu, il y a une telle disproportion entre la douceur de la naissance et la fatigue de la mort ! Naître signifie pousser de petits cris de joie ; mourir est une tragédie !

Au moins, on devrait mourir avec la même douceur et la même inconscience qui caractérisent la naissance. Peut-être qu'il serait plus juste de naître vieux et de mourir enfant."

Anna Magnani, citée dans le recueil édité par la Fondation Anna Magnani

Ed.7.2.2 : 5-2-2016