Sandrine BONNAIRE (1967)

… trois personnages en quête d'actrice…

…trois personnages en quête d'actrice… Sandrine Bonnaire

Oui, vous avez bien lu : Sandrine Bonnaire !

L'Encinémathèque n'a guère l'habitude de s'intéresser aux personnalités cinématographiques nées professionnellement au tournant des années 80, ces gens-là ayant encore beaucoup de rêves à nous dire.

Aussi allons nous sortir des formes habituelles pour recentrer l'histoire de notre héroïne autour des trois personnages qui on fait de l'adolescente de Grigny, à l'avenir sans perspectives, l'une des actrices les plus talentueuses et les plus intelligentes de sa génération.

Et nous nous réjouissons déjà de la certitude d'avoir à y revenir un jour !

Christian Grenier

Sandrine des banlieues grises…

Sandrine BonnaireSandrine Bonnaire

Née le 31 mai 1967, à Gannat dans l'Allier, la petite Sandrine vient au monde dans un milieu très modeste. Septième d'une famille de onze enfants (Bruno décédé en 2009, Céline, Corinne, David, Eric, Jocelyne, Lydie, l'aîné Patrice décédé en 1996, Sabine et… il m'en manque un !), elle est la fille d'un ajusteur, Marcel, et d'une femme au foyer (ça se comprend !), Lucienne, dont l'observance des rites de la confession des témoins de Jéhovah peut expliquer certaines choses.

Elle entre dans l'adolescence alors que la famille s'installe dans une H.L.M. du quartier "sensible" de La Grande Borne, à Grigny (Essone), une cité proche de la capitale. Entretenant une grande complicité avec sa soeur Lydie dont elle est la benjamine immédiate, elle partage avec celle-ci l'amitié d'une jeune musulmane, Ouidad, qui l'accompagnera plus tard sur de nombreux tournages, avant de périr dans un accident de la circulation.

Menant une vie parallèle au prix d'un péché dont elle s'accommode, maman Lucienne s'absente parfois de la maison, laissant sa progéniture aux soins plutôt laxistes d'un Marcel bien souvent dépassé. Fort heureusement, certains de ses membres étant élevés par oncles et tantes, il est rare que la fratrie soit exhaustivement réunie. Sans surprise, à cette époque-là, Sandrine se sent davantage plus proche de son père, bien que, chez les Bonnaire, effusions et embrassades n'agrémentent pas le train-train quotidien.

L'avenir paraît plutôt bouché pour l'adolescente qui ne brille pas sur les bancs de l'école publique. La seule ambition qu'elle affiche est l'espérance d'obtenir un Certificat d'Aptitude Professionnelle au métier de coiffeuse, un examen que, finalement, elle ne tentera jamais. Au milieu des barres de béton, on s'amuse comme on peut, on fait des petites bêtises, puis des moyennes…

Ca aurait dû aller jusqu'aux grosses, mais…

Sandrine et Suzanne : «A nos amours» (1983)…

Sandrine BonnaireSuzanne, fille sans complexe

Par l'intermédiaire d'une copine dont le père travaille dans une agence de casting, Sandrine Bonnaire décroche une figuration discrète destinée à lui rapporter un peu d'argent de poche. Plus “intelligente” est celle qu'elle obtient dans «Les sous-doués» de Claude Zidi (1981), puisqu'elle y prononce son premier mot de cinéma, "Ouuuuuiiii !!!". Mais la chose lui paraît ennuyeuse et l'adolescente ne se projette pas dans un avenir d'actrice.

En 1982, sa soeur Lydie choisit de répondre à l'annonce d'une société de production recherchant de jeunes comédiennes sans expérience. Remarquée par son minois qu'elle devait avoir attrayant, la postulante est convoquée pour un essai, mais voilà : elle est en pleine fugue adolescente ! Alors, Corinne choisit de répondre à sa place et emmène Sandrine avec elle. Séduit par le naturel des candidates, Maurice PialatMaurice Pialat sent qu'il tient parmi elles le personnage de Suzanne dont il s'apprête à raconter l'histoire : il demande à rencontrer la fameuse Lydie pour élargir l'éventail de son choix. Finalement, il garde Sandrine. A quoi ça tient, la naissance d'une grande vedette, dîtes-moi ?

Née de l'imagination de la scénariste Arlette Langmann, Suzanne est une adolescente sur le point de franchir le pas qui la fera entrer dans sa vie de femme. Mais Pialat n'est pas homme à s'en tenir aux lignes écrites. Il apprend à connaître sa jeune interprète et recompose son histoire autour du vécu de cette dernière. Il y a beaucoup de choses de Sandrine dans le personnage de Suzanne, et le choix de Pialat est sans doute le résultat des discussions préliminaires qu'il a pu avoir avec elle. Elle n'a jamais suivi le moindre cours d'art dramatique ? Surtout, qu'elle n'en suive pas ! Peu à peu s'établit entre ces deux-là une relation père-fille, aux dimensions sans doute un peu plus large, qui pousse le réalisateur à incarner lui-même le père de Suzanne, établissant ainsi eux une barrière définitivement infranchissable.

Le tournage de «A nos amours» ne fut pas de tout repos et les coups de gueule de Pialat sont restés célèbres. Mais ils n'impressionnent pas la gamine qui en a entendu d'autres dans le contexte familial ! Le résultat, de manière improbable, est valorisé d'un César du meilleur film, tandis que Sandrine - Suzanne se voit gratifiée de celui du meilleur espoir féminin, lequel, pour une fois, a tenu toutes ses promesses.

Sous le soleil de Pialat…

Affublée d'un premier agent, l'ancien acteur Serge RousseauSerge Rousseau, Sandrine ne tarde pas à voler de ses propres ailes, mais le nid adoptif l'accueillera à plusieurs reprises. Toutefois, «Police» (1985) est un rendez-vous manqué, la jeune actrice étant retenue pour le tournage de «Blanche et Marie». Vexé, Pialat se tourne vers Sophie MarceauSophie Marceau, mais lui compose tout de même un second rôle. Hélas, sur le plateau, le réalisateur et son interprète principal, Gérard DepardieuGérard Depardieu, se montrent particulèrement odieux envers les deux jeunes femmes.

En 1986,Gérard et Sandrine, mieux disposés l'un envers l'autre, se retrouvent «Sous le soleil de Satan», une adaptation du roman de Georges Bernanos dont le personnage de Mouchette accentue la connexion évidente qu'il peut exister entre Pialat et Bresson, même si tous deux paraissent idéologiquement éloignés l'un de l'autre. Une Palme d'Or cannoise, sous les huées du public, vient couronner le travail d'un réalisateur qui ne semble exister que dans la controverse et le dérangement. Lorsque son égérie refuse de tourner «Van Gogh» (1990), le fil ombilical paraît définitivement rompu. Ils se retrouveront pourtant onze ans plus tard, sur le plateau de l'émission de télévision «Vivement dimanche !», avant que, dans la chambre d'agonie de son “père adoptif”, Sandrine ne laisse définitivement éclater sa reconnaissance et son amour “filial”.

Sandrine et Mona : «Sans toit ni loi» (1985)…

Sandrine BonnaireMona, fille sans loi

En 1985, après quelques histoires de fesses qui, ne constituant pas «Le meilleur de la vie», ne parviennent qu'à la déranger, Sandrine Bonnaire est contactée par Agnès VardaAgnès Varda, laquelle prépare, une fois n'est pas coutume, un long métrage de fiction.

«Sans toit ni loi» est né de la rencontre de la réalisatrice avec une jeune routarde Setina. Agnès présente froidement son film et son personnage : "Voila, il n'y a pas de scénario, et il n'y en aura vraisemblablement pas. Votre personnage s'appelle Mona, c'est une fille qui pue, qui dit merde à tout le monde et ne dit jamais merci".

On peut être tenté de faire un parallèle entre Sandrine et Mona : adolescence difficile, soif inextinguible de liberté, etc. Mais le jusqu'au boutisme de la seconde reste étranger à la première. Mona est une marginale qui va vivre son besoin d'indépendance jusqu'à la mort (sans loi, c'est un choix de vie ; sans toit, c'est le prix à payer). Sa trajectoire n'est pas suicidaire car elle n'a pas conscience de sa mort prochaîne, mais elle est dans une logique autodestructrice.

A ceux qui louent le travail intérieur de l'actrice, celle-ci répond : "Mon seul travail dans ce film, c'était de rouler des clopes !". Elle dut bien les rouler, puisque les électeurs des César lui attribueront la statuette de la meilleure actrice, tandis que le l'ouvrage recevra le Lion d'Or du Festival de Venise.

En six films, l'adolescente des banlieues grises est devenue l'égérie d'un certain cinéma éloigné des quartiers “populaires”. Dans les années qui vont suivre, elle va pouvoir épingler les noms de Jacques Doillon («La puritaine», 1986), André Téchiné («Les innocents», 1987), Claude Sautet («Quelques jours avec moi», 1988), Raymond Depardon («La captive du désert», 1989) sur sa carte de visite. En 1990, elle connaît même la consécration de donner la réplique à Marcello Mastroianni dans la production franco-italienne de Francesca Archibugi, «Dans la soirée».

Sandrine et Jeanne : «Jeanne la pucelle» (1994)…

Sandrine BonnaireJeanne, fille sans peur

La comédie est rare dans le répertoire de Sandrine Bonnaire, et même lorsqu'elle s'invite chez Patrice Leconte («Monsieur Hire» en 1988, «Confidences trop intimes» en 2003), elle n'aborde jamais le genre de front.

Après l'expérience difficile de «La captive du désert» (1989), long métrage de fiction imaginé par Raymond Depardon d'après la mésaventure survenue à Françoise Claustre, elle s'ouvre à un nouveau mode d'expression. Alors qu'elle n'a jamais suivi le moindre cours d'art dramatique, elle ose monter sur scène pour incarner deux personnages dans la pièce de Berthold Brecht, «La bonne âme du Setchouan», trois mois de répétition pour 42 représentations, sous la direction de Bernard Sobel, directeur du théâtre de Gennevilliers.

En 1991, elle reçoit un coup de fil de Jacques RivetteJacques Rivette qui lui propose d'incarner Jeanne d'Arc, figure nationale de la lutte contre l'occupant selon les uns, contre l'étranger selon les autres. Incroyants au sens commun que l'on donne à cette expression, réalisateur et scénariste conviennent de s'intéresser davantage à la femme qu'à l'icone religieuse. Le prodigieux de l'Histoire n'est pas que la demoiselle de Donrémy ait suivi le chemin tracé par la Voix Divine, mais que, femme, elle ait pu prendre la tête des armées royales.

Comme à son habitude, Rivette fait participer ses comédiens à l'élaboration de son scénario et à la composition des personnages ; ainsi donc, comme chez Suzanne et Mona, il y a quelque chose de Sandrine dans la reconstruction de cette “Pucelle d'Orléans” pourtant si éloignée de ses convictions personnelles. Qui de l'actrice ou de l'héroïne habite davantage l'autre ? Pour Sandrine, il n'y a jamais eu de doute : elle sait prendre ses distances une fois le mot fatidique prononcé : "Coupez !".

Tourné de septembre 1991 à février 1992 et présenté en 2 époques frôlant chacune les 3 heures de projection («Les batailles» et «Les prison»), «Jeanne la Pucelle» (1993) réordonne les événements qui ont conduit la petite “bergère” jusqu'au bûcher de Rouen, privlégiant des moments qui peuvent paraître mineurs au détriment de ceux qui se colorent des teintes trop criantes d'une imagerie d'Epinal. Si elle déconcerte le grand public, l'oeuvre retiendra l'attention des historiens et des intellectuels, au point de faire l'objet de multiples travaux écrits, dont le moins improbable n'est pas «Le roman d'un tournage», publié dans la foulée - devrais-je parler de chevauchée ? - par ... Sandrine Bonnaire !

Confidences trop intimes…

Sandrine BonnaireSandrine Bonnaire

Interrompons le parcours cinématographique de notre vedette : elle est suffisamment jeune et talentueuse pour que nous ayons la certitude d'avoir à y revenir un jour. Laissons donc les beaux fruits qu'il lui reste à cueillir nous tomber délicatement dans les yeux pour nous tourner un instant vers la femme.

Elle n'a pas vingt ans lorsque, à la mort de son père, (1986), elle prend en charge l'éducation de ses deux plus jeunes frères qui vivront un temps sous son toit. Réussite professionnelle et financière obligent, elle soutient ainsi à peu près toute sa nombreuse famille dont certains membres garderont l'habitude facile de se reposer sur elle.

Côté coeur, de 1986 à 1989, elle est la compagne du directeur de la photographie Jean-Yves Escoffier, de 17 ans son aîné, rencontré sur le plateau de «Jaune Revolver». Il lui fait découvrir de nouveaux horizons, physiques et intellectuels, voyageant ensemble en Asie, chez Dali et Magritte et au pays des éléphants roses. Mais il lui faut bien penser à construire enfin quelque chose de solide et elle n'imagine pas leur avenir commun. Lorsqu'il décèdera, 14 ans après leur séparation, c'est elle qui dispersera ses cendres dans la Méditerranée.

Sur le tournage de «La peste» (1992), Sandrine Bonnaire fait la connaissance de l'acteur américain William Hurt, tout juste remis du «Baiser de la femme araignée» (1984). Ils entament bientôt une liaison qui ne tarde pas à donner naissance à la petite Jeanne (1994), ainsi nommée parce que conçue pendant le tournage du film de Rivette. Pour elle, le beau monsieur prendra plus tard la nationalité française. En attendant, notre jeune compatriote s'installe - à contre-coeur battant - aux Etats-Unis. Lasse d'une Amérique qui ne lui convient guerre et d'une vie entrecoupée de voyages et de séparations, Sandrine prend les devants d'une rupture sentimentale, tout en conservant des liens affectifs avec le père de son enfant.

En 2000, lors d'une pose parisienne pendant le tournage de «C'est la vie», elle est sauvagement agressée au visage par une personne de son entourage. Une opération suivie d'une longue période d'analyse lui permettent de surmonter cette terrible épreuve.

En 2003, elle épouse le scénariste e écrivain Guillaume Laurant, dont elle aura une fille, Adèle (2004). Très regardante sur sa vie privée, elle n'hésite pas à faire déverser une tonne de fumier devant l'entrée du journal qui a publié des photographies non autorisées de sa petite famille. Nous n'en dirons donc pas plus !

Par le petit bout de la lorgnette…

Le temps passant, l'expérience aidant, Sandrine Bonnaire commence à s'intéresser à la réalisation. Son premier travail, «Elle s'appelle Sabine» (2007, portrait de sa jeune soeur autiste ), diffusé lors du Festival de Cannes, se retrouve en concurrence pour le César du meilleur documentaire 2008, mais ce sont «Les plages d'Agnès» ...Varda (!) qui reçoivent la statuette convoitée.

En 2011, femme engagée, elle fait partie de l'équipe de Martine Aubry dans sa campagne pour l'investiture du Parti Socialiste qui doit choisir son candidat à l'élection présidentielle de 2012.

Depuis, elle a donné le dernier tour de manivelle - ou plus exactement vidé la dernière batterie - de son premier long métrage, «J'enrage de son absence». Si William Hurt y tient le rôle principal (on vous avait bien dit qu'ils nétaient pas fâchés !), c'est pour donner la réplique à Alexandra LamyAlexandra Lamy, nous laissant enrager de l'absence de cette femme aux multiples visages qui ose un temps nous priver de l'éclat de son large sourire.

Documents…

Sources : «Le soleil me trace la route», conversations avec Tiffy Morgue et Jean Yves Gaillac (éditions Stock, 2009) dont nous recommandons vivement la lecture, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Sans le cinéma qui m'est tombé dessus par hasard, je me serais contentée de peu".

Sandrine Bonnaire, «Le soleil me trace la route»
Un coeur simple…
Christian Grenier (juin 2013)
Une petite colère sociale…

"Face à nos HLM, il y avait une zone pavillonnaire et, pour nous, là-bas c'étaient des bourgeois.

On avait une vraie colère vis-à-vis de ces gens-là, enfin on était envieux, pour nous ils symbolisaient les nantis.

Alors, on allait parfois faire une razzia dans leurs jardinets, on piquait tous les pots de fleurs et on les déposait au centre d'un rond-point. Ensuite, on se marrait comme des baleines en voyant les gens venir récupérer leurs pot en s'engueulant : 'Celui-là, c'est le mien !'.

On foutait le bordel, une façon de se venger de notre condition, c'était un peu bête mais pas méchant. Une petite colère sociale !"

«Le soleil me trace la route»

Note du webmaître

Il s'agit bien d'une figuration dans le premier opus de «La boum» (1980) et non pas dans le second, comme l'indiquent de nombreuses filmographies…

La Boum (1980)

«Le web-maître, Christian Grenier

Interview de Sandrine Bonnaire

"Pialat est un homme fascinant, qui m'a beaucoup appris.

Il vous dit des choses désagréables sans vraiment les penser. Il gueule, mais ça ne dure que cinq minutes.

Au début, je le trouvais odieux, mais j'ai vite compris le personnage quand il m'a dit : 'Plus je t'engueule, mieux tu joues !'

J'ai appris à regarder ma montre en attendant que ça se passe. Les coups de gueule de Pialat m'ont beaucoup aidée pour les scènes de pleurs."

Vidéo 7 N°78 de mai 1988

A propos de «Police» (1985)…

"Je sentais Pialat monté contre moi.

Gérard Depardieu, en grande complicité avec lui, se montrait lui aussi odieux. De mèche avec Pialat, Depardieu m'agressait sans cesse et de façon injuste : 'Tu ne sais pas ton texte ! Allez, mais bouge ton cul !'.

J'ai dû subir leurs réflexions machistes et leurs vannes vicelardes.

Ils n'étaient pas beaux à voir tous les deux à se rengorger à qui serait le plus vulgaire !"

«Le soleil me trace la route»

L'adieu à Pialat (2003)

"C'est Sandrine… Je t'aime, tu sais, je t'aime… Maurice, je t'aime…

Maurice, tu as transformé ma vie, et celle de ma famille aussi. Tu a changé mon destin…

Merci, Maurice, je ne l'oublierai jamais. Merci… Maurice…"

"Il m'entendait. Il semblait apaisé. Moi aussi…"

«Le soleil me trace la route»

Ed.7.2.2 : 9-2-2016