Gene TIERNEY (1920 / 1991)

… une beauté troublée

Gene Tierney

De nos jours, si vous questionnez vos amis sur les étoiles féminines hollywoodiennes de la grande époque, ils vous citent Ava Gardner, Rita Hayworth ou Lana Turner.

Il n'y aura que les cinéphiles pour vous parler de Gene Tierney. Mais il le feront avec la plus grande vénération.

C'est que, froide, voire frigide, parfois fragile ou tourmentée, ou simplement mère de famille avec plus ou moins de bonheur, elle n'incarnait pas l'image de la femme fatale.

Et les hommes sont ainsi faits…

Christian Grenier

Une enfant du Connecticut…

Gene TierneyGene Tierney (1930)

Gene Tierney est née le 20 novembre 1920, à Brooklyn. Selon certaines sources, elle serait véritablement apparue le 19, mais une erreur de parution dans le New York Times l'aurait fait naître le 20 pour tous les encyclopédistes !

Son père, Howard Tierney, agent d'assurance à New York, compte dans sa clientèle des gens de cinéma. Sa mère, Belle Lavinia Taylor, autrefois professeur de gymnastique, a pour cousin un certain Gordon Hollingshead, qui sera le responsable du département "courts métrages" au sein de la Warner. La petite Gene arrive dans un milieu bourgeois où l'a précédé son frère, Howard Jr, et où viendra les rejoindre une soeur, Patricia. Quelques mois plus tard, la famille s'installe dans le Connecticut.

Gene, qui doit ce prénom masculin à un oncle décédé prématurément, traverse bourgeoisement une enfance heureuse au sein d'une famille méthodiste pratiquante. A 13 ans, elle a l'occasion de suivre des cours donnés par une ancienne actrice, Ann Hastings Richards, davantage destinés à acquérir un maintien en bonne société qu'à se produire sur des scènes de perdition.

Au terme de deux années d'études dans un collège proche de Lausanne (au cours desquelles elle cotoya Maria Seiber, la fille de Marlene DietrichMarlene Dietrich), elle entame, avec son frère venu la rejoindre, un périple européen lui permettant de visiter huit pays. Elle rentre enfin aux Etats-Unis, trouvant sa famille au milieu de difficultés financières et conjugales auxquelles elle n'était pas habituée. Elle n'en termine pas moins sa formation dans une école privée du Connecticut, manifestant par ailleurs une admiration sans bornes pour Katharine HepburnKatharine Hepburn.

Premier contrat…

En 1938, cousin Hollingshead reçoit Gene et sa maman pour une visite du studio au cours de laquelle Anatole Litvak lance la phrase de circonstance qui devait décider de l'avenir de notre héroïne : "Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma !". Le brave Gordon prend l'apostrophe à la lettre et décroche pour sa jeune parente un “test de personnalité” devant la caméra de John Farrow. Mais papa se montre intransigeant : "Ce n'est pas un endroit pour une jeune fille qui n'a pas encore donné son premier bal !". Bon prince, il cèdera rapidement devant la résolution de l'intéressée et prendra lui-même l'affaire en mains, usant de ses relations sur la place de New York où Broadway constitue un terrain davantage avouable. Séduit par sa diction autant que par sa séduction, le metteur en scène George Abbott offre à la postulante son premier rôle dans la pièce «Mrs. O'Brien Entertains». Nous sommes toujours en 1938…

Une belle star…

Gene Tierney«Belle Starr» (1941)

Ce premier engagement ne déboucha pas sur un succès, mais permis à la comédienne en herbe de se faire remarquer jusque sur la côte Ouest. Après avoir refusé une proposition plus concrète de la Warner, Howard Sr accepte une offre de la Columbia. Chaperonnée par sa mère, la jeune femme échoue à l'école des vedettes avant d'être appelée à faire ses classes dans «Coast Guard» (1939) : la trouvant maladroite, Harry Cohn la fait remplacer après une journée de tournage ! Replongée dans une oisiveté rétribuée, elle est alors courtisée par le célèbre Howard HughesHoward Hughes. Mais ce n'était pas pour la bonne cause !

Un succès à Broadway («The Male Animal», 1940), la remet heureusement en selle. C'est Darryl Zanuck, pour la Fox, qui gagne le gros lot, cédant sur de nombreux points à cette jeune pousse qui, sans titre de gloire, n'en n'a pas moins ses exigences. Et l'on constitue, entre Tierney, une société familiale afin de mieux faire fructifier les revenus espérés.

Gene fait partie de ces actrices qui, pour leur premier film, s'offrent leur nom au sommet d'un générique. Il en est ainsi avec «Le retour de Frank James» (1940), un western de Fritz Lang où, face à un Henry Fonda repenti, elle campe une journaliste tout aussi débutante qu'elle. Sa beauté magnifiée par le technicolor estompe son manque d'expérience, même si elle est élevée au rang de "pire révélation de l'année" ! Mais c'est sa troisième prestation ,dans «Tobacco Road» (1941) et sous la baguette de John Ford, qui la révèle véritablement : elle y partage avec Ward Bond une scène sensuelle, le corps imbibé d'huile pour rendre la moiteur occasionnée autant par la température ambiante que par la chaleur des corps. Dès lors, elle est prise en charge par les spécialistes de la fabrication de stars qui règnent en maître dans tous les studios hollywoodiens.

Oleg Cassini…

Vivant dans l'angoisse de l'échec, en butte déjà à des symptomes que l'on devinera plus tard psychosomatiques - crampes d'estomac, oedème névrotique - elle a beaucoup de mal à terminer le tournage de «Belle Starr» (1941), un nouveau western où ses qualités de cavalière sont rudement mis à l'épreuve.

A cette époque, elle rencontre Oleg Cassini, styliste et costumier d'origine russe blanche, fraîchement écarté des studios. Cette liaison, cause de nombreuses altercations familiales, débouche sur un mariage à la sauvette prononcé le 1er juin 1941 au terme d'une escapade à Las Vegas. Tandis que les parents de la jeune épousée se répandent en lamentations dans la presse, Zanuck et le tout hollywood, obéissant, maintiennent le couple dans son isolement.

Au loin s'avancent les nuages…

Gene TierneyGene Tierney (1941)

Majeure de par son mariage, Gene Tierney découvre que l'actif de la société familiale - essentiellement constitué de ses propres économies - est réduit à néant : papa l'a utilisé pour rembourser des dettes consécutives à la grande crise boursière. Il s'ensuit un procès qui detruit définitivment les rapports père-fille.

Prêtée aux compagnies concurrentes, celle-ci se remet au travail, jeune orientale aux tenues vaporeuses dès le «Crépuscule» (1941). Elle collabore avec son époux à l'oeuvre qui marque le retour du vénérable Josef von Sternberg, «The Shanghai Gesture» (1941) à l'exotisme déja suranné. Elle s'y montre encore un peu empruntée (ah là là ! Marlène n'est pas de mon avis !), comme elle le sera dans «Son of Fury/Le chevalier de la vengeance», éclipsée par une Frances FarmerFrances Farmer pourtant déjà diminuée.

Bien vite, les premiers accrocs apparaissent dans le trousseau conjugal, Oleg souffrant de devoir jouer les princes consorts. En 1942, il se porte volontaire pour servir son pays d'adoption, tandis que son épouse participe à l'effort national en promouvant, comme nombre de ses collègues mais avec un empressement moins naturel, la vente de bons de guerre.

En 1943, sur le tournage de «Le ciel peut attendre» d'Ernst Lubitsch, Gene découvre qu'elle est enceinte. Au premier mois de sa grossesse, elle contracte une rubéole, maladie dont ont ignorait alors les graves conséquences. Daria, née le15 octobre 1943, restera sourde et presque aveugle, tandis que son esprit ne s'ouvrira pas normalement : elle passera sa vie dans des institutions spécialisées. En 1948 naîtra Cristina, dont la présence ne suffira pas à ressouder un couple qui finira par divorcer, le 28 février 1952.

Laura…

Gene Tierney«Laura» (1944)

En 1944, Gene Tierney accepte, moins dédaigneuse que Jennifer JonesJennifer Jones, de jouer un personnage n'apparaissant qu'au milieu de l'histoire. Après qu'on eu craint pour elle, «Laura» finit par être soupçonnée de l'instigation de son propre assassinat ; le portrait de l'héroïne, omniprésent avant que ne réapparaisse l'original, hante encore les nuits de nombreux cinéphiles. Commencé dans les conditions d'une série "B", le film, grâce à la volonté et le talent d'Otto PremingerOtto Preminger, deviendra une oeuvre culte. Il marque pour l'actrice le début d'une série de rôles de femmes mystérieuses, insaisissables, tourmentées, incontrôlables, voire psychologiquement troubles.

Ainsi en est-il de l'héroïne de «Leave Her to Heaven/Péché mortel» (1945), rôle qui lui vaut une nomination dans la course finale à l'oscar. En 1946 et 1947, Joseph Mankiewicz magnifie à son tour la vedette dans «Dragonwyck/Le château du dragon» (1946) et surtout «Le fantôme de Mme Muir» (1947), histoire merveilleuse dans laquelle l'héroïne tombe amoureuse d'un fantôme qu'elle ne pourra rejondre que dans la mort. En 1949, dans «Whirlpool/Le mystérieux Dr. Korvo», Gene Tierney interprète Ann Sutton, épouse névrotique d'un médecin, tenue sous l'emprise d'un charlatan hypnotiseur incarné par José FerrerJosé Ferrer. Retour vers Preminger donc, qui lui offre également le premier rôle féminin de son film suivant, «Where the Sidewalk Ends/Mark Dixon détective» (1950) ; elle y retrouve Dana Andrews pour la cinquième et dernière fois.

JFK et Ali Kahn…

Sur le plateau de «Dragonwyck», le regard de Gene, momentanément séparée de son époux, croise celui d'un beau lieutenant de vaisseau, John Fitzgerald Kennedy. Se noue une idylle prometteuse que les ambitions politiques du chevalier servant amènent finalement dans une impasse : un catholique ambitieux ne peut épouser une femme divorcée.

«Way of a Gaucho» (1952), tourné en Argentine péroniste, ne lui apporte pas l'apaisement recherché : psychologiquement affaiblie, elle se montre irritable et capricieuse. En 1952, dans «Plymouth Adventure/Capitaine sans loi», elle personnifie une passagère du "Mayflower", le navire qui emmena en Amérique quelques uns des premiers colons britanniques. Le tournage se termine à Londres où elle enchaîne avec «Ne me quitte pas» du même Clarence Brown : Clark Gable se montre empressé, mais il n'est pas son type d'homme. Au cours d'une escapade parisienne, elle fait la connaissance du prince Ali Khan, noceur insatiable fraîchement divorcé de Rita HayworthRita Hayworth, dont elle tombe sous le charme. Au terme d'une liaison de près de trois années, elle comprend la vanité de ses espérances.

La longue nuit…

Gene TierneyGene Tierney (1963)

Le tournage de «La main gauche du Seigneur» (1955) ne fait que confirmer ses craintes : elle souffre d'inexplicables trous de mémoire. Son état dépressif n'échappe pas à son partenaire, Humphrey Bogart. La production achevée, Gene abandonne Hollywood pour New York, provoquant la suspension de son contrat ... et de son salaire.

Entre 1956 et 1959, elle sombre dans une série de profondes dépressions nerveuses, envisageant un instant le suicide. Internée à trois reprises dans des hôpitaux psychiatriques, elle y subit de nombreuses séances d'électrochocs et connaît l'internement en cellule capitonnée. Nul ne peux mieux qu'elle raconter le calvaire qu'elle traversa et qu'elle résumera à postériori de ce commentaire douloureux : "En avril 1956, je fus invitée à la cérémonie d'intronisation du président Eisenhower. C'est pratiquement le dernier souvenir que je garde jusqu'au jour où je me suis réveillée en me demandant par quel tour de passe-passe on était en 1959" (Gene Tierney, «Self portrait»).

Soleils d'automne…

En 1958, fragilement convalescente, elle fait la connaissance d'un pétrolier texan, Howard Lee. Sur le point de convoler, elle retombe dans ses doutes et se présente spontanément à la clinique du célèbre Dr.Menninger pour une dernière année d'internement, cette fois librement acceptée.

En novembre 1959, quelques quarante chandails tricotés plus tard, elle retrouve la stabilité auprès de celui qui l'aura soutenue tout au long de sa dernière traversée du désert. Partageant une branche généalogique ancestrale avec le fameux général sudiste homonyme, l'ex-époux d'Hedy LamarrHedy Lamarr participera de son retour à la vie “normale” et aux affaires cinématographiques, même si ses dernières apparitions ne furent que secondaires («Advise and Consent/Tempête à Washington», 1962, réalisé par le fidèle Otto Preminger, etc). Leur union ne fut ternie que par une fausse couche (1961) et s'interrompit à la mort d'Howard (1981).

Après avoir publié son autobiographie, «Self Portrait» (1979), un document poignant, Gene Tierney se retire de la vie publique et s'installe à Houston, Texas, joyeusement entourée de ses petits enfants. Mais, quelque part au fond d'une faille, demeurent le remords d'avoir abandonné une fillette blessée et la déception causée par la découverte de la véritable personnalité de son géniteur.

Elle décède en 1991, à la suite d'une crise d'emphysème. Lors de son premier film, sa voix étant jugée trop aigüe, on lui avait suggéré de se mettre à fumer. Ce qu'elle fit. Sa voix mua, mais cette affaire lui aura sans douté coûté quelques années de vie supplémentaires.

Documents…

Sources : «Self Portrait/Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma», autobiographie de Gene Tierney (1979), «Gene Tierney» par Marceau Devillers (1987), Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Par ailleurs, notre collectionneuse, Marlène Pilaete, a consacré une page à Gene Tierney dans sa galerie N°7.

Citation :

«J'ai circulé dans un monde qui avait existé : celui de Hollywood pendant la guerre et les années d'après guerre.

J'ai vécu dans un monde qui ne saurait être : la prison de l'esprit.

Si ce que m'ont enseigné ces expériences peut se résumer en une phrase, ce serait celle-ci : la vie n'est pas un film.»

Gene Tierney («Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma»)
Christian Grenier (septembre 2012)
Ed.7.2.2 : 11-2-2016