Madeleine CARROLL (1906 / 1987)

… un iceberg pour Hitchcock

Madeleine Carroll

Comédienne de théâtre au début de sa carrière, Madeleine Carroll tracera l'essentiel de sa route dans le cinématographe qu'elle aborde à l'aube de sa sonorisation.

On se souvient surtout d'elle comme de la première actrice blonde formatée par Alfred Hitchcock, annonciatrice d'une série qui, passant par Grace Kelly et Kim Novak, devait s'étendre jusqu'à Tippi Hedren.

Si importante qu'elle fut, il serait pourtant injuste de limiter sa trajectoire à cette étape pour autant révélatrice de son talent …

Christian Grenier

Une Anglaise un peu française…

Madeleine CarrollMadeleine Carroll (1933)

En 1940, alors qu'il prépare un film sur le Titanic, Alfred Hitchcock lance en badinant : "J'ai une grande expérience des icebergs. N'oubliez pas que j'ai déjà dirigé Madeleine Carroll !". Il avait pourtant déclaré quelques mois auparavant : "C'est Madeleine Carroll qui a été le véritable prototype de la blonde hitchcockienne."

Le maître du suspense, dont on sait qu'il avait le chic pour tomber amoureux de ses héroines en qui il cherchait en permanence la femme idéale, la blonde de ses fantasmes pourrait -on dire, n'a jamais oublié celle qu'il lança dans le grand bain en 1935 lors de son premier véritable chef-d'oeuvre, «Les 39 marches». Il faut revoir ce remarquable film pour comprendre à quel point Hitchcock inventa un genre et un type d'actrice.

La jeune britannique, partenaire de Robert Donat s'y montre resplendissante. Elle allie la grâce et le sex-appeal comme on ne pouvait l'imaginer à cette époque. Menottée à son partenaire une grande partie du film, elle laisse apparaître ses bas et ses porte jarretelles dans une scène mythique de séduction, à la limite du style sado-masochiste. En quelques semaines, le film va devenir un gros succès et la blonde anglaise une vedette.

Née le 26 février 1906, d'un père irlandais et d'une mère française, Edith Madeleine Carroll bénéficiera de la double culture et c'est même en français qu'elle parle avec sa mère Hélène durant la majeure partie de sa jeunesse.

Elève brillante, elle entre à l'Université de Birmingham afin de devenir professeur de français. "Tout indiquait que j'allais passer ma vie dans une salle de classe, mais comme j'étais nerveuse et timide, j'ai décidé d'entrer au Repertory Theatre...".

Devant le refus de son père, elle continue ses études et obtient une licence de français. Elle s'envole même vers Paris pour perfectionner sa maîtrise de la langue de Molière. Mais la petite Madeleine Carroll a toujours envie de monter sur les planches et revient dans la capitale anglaise. Devant l'obstination de sa fille, Mr.Carroll la met à la porte. Madeleine Carroll en souffre, mais se reprend, loue une chambre et donne des cours privés de français pour subvenir à ses besoins.

En 1927, à 21 ans, elle entre au studio New Brighton où elle est engagée pour 5 ans par Sir Seymour HicksSeymour Hicks. Les versions divergent pour expliquer son entrée dans le cinéma, mais il semble bien qu'elle fut libérée de son contrat pour aller passer le casting du film «The Guns of Love» (1928). Retenue pour le rôle, elle se fait rapidement un nom et enchaîne trois autres muets, avant d'aborder le cinéma parlant avec «The American Prisonner» de Carl Brisson (1929).

Madeleine Carroll, qui ne manque pas de demandes, alterne cinéma et théâtre. L'année 1931 est fastueuse pour elle car elle enchaîne cinq films et devient l'actrice anglaise numéro 1.

Une Anglaise un peu américaine…

Madeleine CarrollMadeleine Carroll

Quelques semaines plus tard, Madeleine Carroll fait la une des journaux en annonçant son mariage avec Philip Astley de la garde royale et, dans la foulée, sa retraite cinématographique. Elle tiendra un an durant lequel on ne la voit que dans une seule pièce de théâtre. La Gaumont lui propose alors un contrat de 650 livres par semaine. Elle cède et revient vers le septième art.

Elle apparaît alors dans «Sleeping Car» (1933), donnant la réplique à Ivor Novello et dans «I Was a Spy» (1933) où ses partenaires sont Conrad VeidtConrad Veidt et Herbert MarshallHerbert Marshall. L'oeuvre constitue son plus grand succès en Angleterre et son premier film distribué aux Etats-Unis par la Fox. Nous sommes en 1933 et Madeleine Carroll est élue pour la deuxième fois actrice de l'année.

Elle est ensuite “prêtée” par la Gaumont à la Fox pour tourner «Le monde en marche» sous la direction de John Ford (1934). On parle alors d'elle pour donner la réplique à Clark Gable dans «L'appel de la forêt» (1935) mais le role échoie finalement à Loretta YoungLoretta Young.

Déçue, Madeleine Carroll regagne l'Angleterre pour gravir «Les 39 marches» sous le regard interessé d'Alfred Hitchcock (1935), film qui, nous l'avons dit, va faire sa gloire. Elle enchaîne avec «Secret Agent/Quatre de l'espionnage» (1936), toujours dirigée par Hitchcock, mais le film, un peu moins réussi, rencontrera un semi échec.

Répondant, de nouveau aux sirènes américaines, elle signe un contrat pour quatre films avec le producteur Walter Wanger. Elle tourne ainsi «Le général est mort à l'aube» de Lewis Milestone (1936), où elle donne une excellente réplique à Gary Cooper, puis «Lloyds of London/Le pacte» d'Henry King (1936), évocation romancée de la genèse de la célèbre compagnie d'assurances, avec la vedette de la Fox, Tyrone Power

Madeleine Carroll, qui cherche encore un grand rôle, tourne un film musical avec Dick Powell («Sur l'avenue», 1937) avant de jouer la princesse Flavia dans «Le prisonnier de Zenda» de John Cromwell (1937) avec Ronald Colman. Le succès est énorme et Madeleine Carroll est enfin considérée comme une vedette à Hollywood. Son cachet est désormais de 250 000 dollars par film, une somme colossale pour l'époque.

Elle signe un contrat de longue durée avec la Paramount et joue dans «Virginia» (1940) de Griffith le petit (Edward et non David Wark !), film dans lequel elle rencontre son futur mari, le colosse Sterling Hayden, futur héros de «Johnny Guitar» (1954) et «L'ultime razzia» (1956).

Une Anglaise un peu espagnole…

Madeleine CarrollMadeleine Carroll

Lors de son passage à la Paramount, Madeleine Carroll enchaîne les roles, retrouvant notamment Gary Cooper dans un western de Cecil B.DeMille, «Northwest Mounted Police/Les tuniques écarlates» (1940). Parallélement, l'actrice, dont la voix plaît beaucoup, devient une grande vedette de la radio. Elle la prête ainsi sa voix pour de nombreux feuilletons, entrant dans l'intimité des foyers américains.

Hélas pour elle, sa vie va basculer le 7 octobre 1940 quand elle apprend que sa jeune soeur Marguerite a péri à Londres sous un bombardement allemand. Madeleine Carroll, qui s'entendait tres bien avec “Guigette”, est anéantie. Elle décide de s'engager dans l'effort de guerre et quitte aussitôt les Etats-Unis pour rejoindre Londres où elle s'engage dans la Croix-Rouge activité qui lui vaudra une nomination à l'ordre de la Légion d'Honneur (1946). Elle va dorénavant se partager entre le cinéma et les oeuvres de bienfaisance mais son étoile palira de cette double activité et elle ne retrouvera jamais son succès d'antan.

Le 14 février 1942, jour de la Saint-Valentin, elle se marie avec Sterling Hayden, mais cette union ne durera que quatre ans. naturalisée américaine en 1943, elle regagne pourtant le Vieux Continent pour s'occuper des anciens déportés.

Grande actrice, Madeleine Carroll est aussi une femme de coeur. En Europe, elle rencontre le Français Henri Lavorel qui deviendra son troisième mari. Avec lui, elle crée une société de production qui se consacre aux documentaires. En 1948 elle revient aux Etats-Unis avec son époux et tourne deux films, dont le célèbre «Eventail de Lady Windermere» sous la direction d'Otto Preminger (1949).

Elle a alors 43 ans et si elle n'est plus une vedette, son talent est toujours reconnu. Hélas, une fois de plus, son mariage bat de l'aile. Se retrouvant seule, elle remonte sur les planches, à Broadway dans «Goodbye My Fancy» de Fay Kanin.

Elle se marie une quatrième fois avec l'éditeur de presse Andrew Heiskell. Dès lors, elle décide de se consacrer à sa vie privée et plus particulièrement à leur fille Anne Madeleine, née en 1951. Elle semble enfin heureuse et, si elle s'autorise quelques apparitions à la radio et à la télévision, elle travaille surtout pour l'UNESCO.

En 1965 pourtant, elle divorce à nouveau. Revenue en Europe, elle confie : "Le cinéma ? J'en ai bien profité !".

Madeleine Carroll vit avec sa fille à Paris durant quelques années, puis se retire en Espagne. Elle est rejointe par sa mère à San Pedro petite ville du sud de la péninsule ibérique, où elle s'occupe de sa famille et de son jardin. Mais sa maman meurt en 1975 puis sa fille, accidentellement, à New York en 1983. Il ne lui reste plus que Tricky et Dicky, ses deux petits Yorshire, pour partager ses douleurs. La vie lui aura beaucoup donné et presque tout repris.

Madeleine Carroll s'éteint le 2 octobre 1987 dans l'anonymat public. Elle est inhumée au cimetière de Fuengirole, près de sa mère. Lorsque Lluis Molinas, un journaliste à la mémoire longue, apprend que le cimetière où elle repose doit être détruit pour satisfaire aux exigences d'un projet immobilier, il décide d'éviter aux restes de l'actrice et de sa mère de finir dans une fosse commune et fait transporter les deux tombes au cimetière de Calonge, en Catalogne. Le maire de la ville en profite pour organiser une réception en l'honneur de l'ex-vedette hollywoodienne.

Madeleine Carroll peut enfin dormir en paix.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : officielle des autorités américaines pour son engagement dans la Croix Rouge lors de la Seconde Guerre Mondiale…

"Miss Carroll ministered to sick and wounded military personnel under U.S. command in two theaters of operation and also gave extraordinary assistance to the U.S. Army in its relationship with the government and people of France."

Miss Carroll a administré des soins aux soldats malades ou blessés, sous commandement américain, sur deux théâtres d'opération et à également apporté une aide non négligeable à l'armée américaine dans ses relations avec le gouvernement et le peuple de France."

…lors de la remise de la Médaille de la Liberté
Patrick Glanz (novembre 2013)
Ed.7.2.2 : 13-2-2016