Silvana MANGANO (1930 / 1989)

… sex-symbol à corps défendant…

…sex-symbol à corps défendant… Silvana Mangano

Loin des rivalités commensurables opposant longtemps ses deux contemporaines Sophia Loren et Gina Lollobrigida, Silvana Mangano sut démontrer de façon plus discrète, mais finalement plus pérenne, ses qualités d'actrice au terme d'une carrière somme toute assez courte.

Car la dame ne fit du cinéma bien souvent que du bout du coeur, sous l'ombre trop épaisse de son producteur de mari, avant de s'exposer aux rayons de ceux qui surent si bien la mettre en lumière, Pier Paolo Pasolini et Luchino Visconti …

Christian Grenier

Pauvre mais belle…

Silvana ManganoSilvana Mangano, à 10 ans

Silvana Mangano est née le 21 avril 1930, à Rome. On lui connaît deux soeurs cadettes, Patrizia et Nastacia, ainsi qu'un frère aîné, Roy Mangano, qui deviendra preneur de son pour le cinéma. Sa mère Jackie, une Anglaise, était issue d'un milieu relativement aisé. Son père, Amedeo, sicilien et contrôleur des wagons-lits, éleva ses enfants de manière sévère.

Dans son enfance dans le quartier populaire de San Giovanni, entrecoupé d'un intermède sicilien imposé par la guerre, la fillette ne vécut pas dans l'opulence, la rigueur paternelle étant parfois source de privations. Pourtant, sa mère fait l'effort de lui payer des cours de danse auprès d'une célèbre ballerine russe installée à Rome, Jia Ruskaya, un art qu'elle pratique bientôt à la perfection. Hélas, son petit coeur trop fragile l'oblige bientôt à chercher son avenir sur d'autres chemins.

Elue Miss Rome dans un concours de beauté en 1946, la jeune fille, remarquée par le costumier Georges Annenkov, débute au cinéma en 1947 dans un petit film de Mario Costa, «L'elisir d'amore», tiré de l'opéra de Gabriele Donizetti (sa présence plusieurs fois rapportée dans «Le jugement dernier» de René Chanas, tourné en 1945, ne semble être qu'une confusion avec le titre français homonyme de 1961). A ses côtés, dans un rôle tout aussi mineur, une autre starlette s'émancipe. Elle s'appelle Gina LollobrigidaGina Lollobrigida.

En 1947, déjà très belle, Silvana intègre le groupe de figurantes réunies par Alberto Lattuada pour «Le crime de Giovanni Episcopo». On la remarque aussi, entourant le ténor Mario Schipa, dans «Nuit de folie à l'opéra» qui, loin d'être une compilation des films des Marx Brothers, réunit quelques séquences célèbres de l'art lyrique italien. Tout aussi discrète et muette, elle croise furtivement le regard envoûtant d'Orson Welles dans «Black Magic/Cagliostro» (1949), tourné aux studios romains de la Scalera Films. Parallèlement à ses timides débuts, la jeune fille s'expose dans des défilés de mode aux regards envieux de la haute bourgeoisie locale.

Le tournant de la vie…

Mais c'est dans le film de Giuseppe de Santis, «Riz amer» (1949) qu'une nouvelle bombe italienne explose sans crier gare. Le rôle, refusé par Lucia BoséLucia Bosé (dans la famille, on n'est pas prêt à ce que la petite fasse du cinoche), échoue à la Romaine, qui en fit ce que l'on sait : bien exposée sur l'affiche, sa silhouette aux courbes chaudes dans un short de toile rugueuse laissant échapper une paire de jambes bien en chair offerte aux lupins appétits des spectateurs du monde entier reste encore dans toutes les mémoires.

Sans doute reconnaissante, certainement amoureuse, Silvana épouse aussitôt le producteur du film, Dino de Laurentiis, qui va désormais superviser la carrière de son actrice d'épouse…

Sensuelle et sauvage…

Silvana ManganoLe péché…

Silvana Mangano est déjà mère lorsqu'elle retourne sous les sunlights, légèrement enrobée, pour «Il brigante Mussolino/Mara, fille sauvage» (1950).

Bientôt, déjà lasse du costume de femme-objet qu'on veut lui faire endosser, elle ne ressent plus beaucoup d'attraction pour un métier qui ne répand d'elle qu'une image superficielle. Mais quand on a un mari producteur, il n'est pas aisé, sans mettre son couple en péril, de sortir de la carrière, surtout lorsqu'on remplit les salles obscures.

Alors, dans la veine du néo-réalisme italien de l'époque, Silvana Mangano interprète successivement «Anna» pour Alberto Lattuada et «L'or de Naples» pour Vittorio De Sica. Et puisqu'elle refuse de traverser l'Atlantique, l'ambitieux Dino fait venir pour elle d'Amérique des noms prestigieux, comme Robert Rossen et le couple Vittorio GassmanVittorio Gassman - Shelley WintersShelley Winters («Mambo» en 1954), Kirk Douglas et Anthony QuinnAnthony Quinn («Ulysse», la même année). Dans ce dernier film, en Pénélope et Circé (les deux pôles éternels, épouse fidèle et femme fatale), elle éclate sous les couleurs aujourd'hui délavées de la palette tenue par Mario Camerini.

Pourtant, au fil des tournages, la vedette parvient peu à peu à négocier le tournant de la deuxième partie de sa carrière cinématographique. Dans «Hommes et loups» (1956), c'est sa fille (Irene CefaroIrene Cefaro), qui est l'objet de la convoitise du chasseur Yves MontandYves Montand, grand prédateur en devenir. Très amaigrie, elle apparaît moins appétissante dans «Barrage contre le Pacifique» de René Clément (1958).

Elle, qui n'a pas suivi de cours d'art dramatique avant d'aborder l'écran, acquiert une grande assurance et choisit des rôles où sa soumission de femme, lorsqu'elle transparaît, n'est qu'apparente : se saisissant peu à peu des fils de l'histoire, elle finit généralement, par nouer sa toile autour des autres personnages. Ainsi en est-il de la Jovanka des «Cinq femmes marquées» (1959) de Martin Ritt (encore un cow-boy) ou de la Rachel de «Barrabas» (1962) de Richard Fleischer (toujours un gringo !).

Intellectuelle et bourgeoise…

Silvana ManganoLa rédemption…

Au tournant des sixties “la Mangano” est désormais une grande dame, une diva comme l'on dit de l'autre côté des Alpes, au même titre que Sophia LorenSophia Loren et Gina Lollobrigida, et dans un registre davantage intellectuel. Réservée, à l'écart de la presse, elle déclara souvent détester le cinéma, un art qu'elle qualifiait de vulgaire.

Sortie des basses couches sociales, Silvana Mangano n'en possède moins une "stature aristocratique" naturelle que la fréquentation des milieux culturels romains, italiens et internationaux n'aura fait qu'épanouir. Elle s'habille chez Dior, organise avec son mari des fêtes gigantesques dans sa propriété de Poli, fréquente les grandes têtes pensantes de son époque. Aussi est-ce avec facilité et avec grace qu'elle endosse les costumes de la comtesse Ciano, fille de Benito Mussolini,(«Le procès de Vérone», 1962), les épouses bourgeoises d'Alberto SordiAlberto Sordi dans les sketches de «La mia signora» (1964) et quelques unes des «Sorcières» (1967) qui s'efforcent de rendre la vie impossible à leur entourage.

Il était normal que Federico Fellini pensa à elle pour incarner la Maddalena de «La dolce vita» (1960, rôle qui échoira Anouk AiméeAnouk Aimée), mais Dino de Laurentiis ne l'a pas voulu : l'acteur masculin déjà retenu pour le film, Marcello MastroianniMarcello Mastroianni, ne fut-il pas l'amour de jeunesse de son épouse ? (NB: le mogul démentira toujours cette version devenue légendaire, prétendant que c'est Silvana qui refusa le rôle).

Pourtant, c'est dans la peau d'un personnage plébéien qu'elle donnera une de ses plus grandes compositions, encore une fois en épouse de son ami Alberto Sordi, face à une Bette DavisBette Davis calculatrice et manipulatrice dans «Lo scopone scientifico/L'argent de la vieille», une fable satirique qui démontre par quel chemin, telle la pluie du ciel, l'argent retourne inlassablement vers les océans de fortune.

Pasolini et Visconti…

Silvana Mangano aurait probablement abandonné le cinéma sans la rencontre de deux hommes qui vont l'aider à s'émanciper définitivement d'une tutelle maritale sous laquelle elle étouffe.

En 1967 déjà, un skech des «Sorcières» dépare des quatre autres qui complètent le film : «La terre vue de la lune» retrace de manière onirique l'histoire d'un veuf (magnifique TotòTotò, utilisé à contre-emploi) qui, en compagnie de son fils, ramène chez lui une jeune fille aux cheveux verts, sourde et muette, avec l'intention de l'épouser.

La collaboration, basée sur une admiration réciproque que certains qualifièrent d'amour chaste entre l'acrice romaine et l'intellectuel bolognais s'étendra sur trois film pleins dans lesquels le réalisateur, faisant d'elle tour à tour une femme perverse ou inaccessible, démonte une à une toutes les pierres savamment assemblées par Dino de Laurentiis. «Oedipe roi» (1967), tragédie antique, fait de l'actrice une Jocaste prédestinée à l'inceste, «Théorème» (1968) une grande bourgeoise au sein d'une famille fragile au point de s'effondrer au souffle du premier ange qui passe, «Le décameron» (1971) une Madone dans un monde de libertinage et d'aventures joyeusement amorales.

Luchino Visconti se montrera plus respectable avec elle, en faisant une mère sublîmée dans «Mort à Venise» (1971) , la tendre maîtresse de Richard Wagner dans «Ludwig ou le crépusule des dieux» (1972) et la séduisante épouse d'un industriel fasciste, venant déranger l'univers d'un tranquille professeur dans «Violence et passion» (1975).

Epouse, mère et femme malheureuse…

Silvana ManganoLe pardon…

De son union avec Dino de Laurentiis, Silvana Mangano eut quatre enfants : Veronica et Raffaella (1950 et 1952), Federico (1955) et Francesca (1961). Les relations à l'intérieur du couple connurent des hauts et des bas ; ainsi, tout au moins sur les plateaux, l'actrice appelle son mari De Laurentiis et non Dino, laissant poindre une touche de mépris pour l'homme public.

En 1970, à la suite d'une première série d'échecs financiers, Dino de Laurentiis doit fermer ses studios romains de Dinocitta. Le producteur décide alors de s'installer aux Etats-Unis où son épouse, solidaire même si peu enthousiaste, le suivra. Mais c'est la mort de leurs fils, Federico, dans un accident d'avion (1981) qui amorce la destruction de l'actrice et, par la même de son couple dont le ciment se brisera, officiellement en 1989. Sombrant dans une profonde dépression, l'actrice se réfugie en Espagne, auprès de sa fille Francesca.

On reverra pourtant Silvana Mangano à deux reprises sur nos écrans : dans un petit rôle de «Dune» de David Lynch (1983), co-produit par sa fille Raffaella de Laurentiis (il faut bien faire plaisir aux enfants de temps en temps) et pour rejoindre enfin son idole des jours prometteurs, Marcello Mastroianni, magnifiant ainsi le plateau de ses «Yeux noirs» (1985), source d'un regard si pénétrant.

Si elle n'a jamais fait de théâtre, ni reçut les récompenses internationales les plus convoitées, la star fut honorée dans son pays par 3 "rubans d'argent" et tout autant de "David di Donatello" de la meilleure actrice pour cinq de ses meilleures compositions.

Silvana Mangano est décédée dans une clinique madrilène, le 16-12-1989, victime d'une crise cardiaque pendant l'ablation d'une tumeur cancéreuse. Mais tous ses biographes vous diront que cela faisait 8 ans qu'elle n'existait plus.

Documents…

Sources : «Silvana Mangano, il profumo delle primule», documentaire de Giorgio Treves, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Une sorcière…

Citation :

"… Et Silvana arriva, tout habillée de noir, avec des chaussures pointues, la peau extrèmement claire, d'une pâleur évoquant la description que D'Annunzio fit d'Eleonora Duse (je n'ai jamais pas vu de personne à la peau si claire), fumant cigarette sur cigarette.

Ses lèvres charnues, sans maquillage, étaient la seule trace de quelqu'un qui devait avoir suscité beaucoup de sifflements de la part des ouvriers du bâtiment des quartiers populaires de Rome !"

Le journaliste cubain Orlando Quiroga, évoquant le passage de Silvana Mangano sur son île, en 1953
Christian Grenier (février 2014)
Un amour de jeunesse…

"Je l'ai connue au Bar dello Sport, via Taranto, elle avait dix-sept ans. Une fille magnifique, pleine de tempérament…

Elle venait souvent me chercher à la sortie du bureau et on rentrait à la maison ensemble. Un amour de jeunesse, empreint de romantisme, un flirt de quartier. Dans le bus, tout le monde se retournait pour la regarder. Moi, j'en souffrais, j'étais très jaloux.

Et puis un jour, elle n'est pas venue au rendez-vous. C'est ainsi que finit notre amour".

Marcello Mastroianni

Ed.7.2.2 : 13-2-2016