Viviane ROMANCE (1912 / 1991)

Article paru dans la revue Cinémonde - Le Film Vécu (1951)

Viviane RomanceViviane Romance

Je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis en réalité. Chacun a ses qualités et ses défauts. Moi, tout comme les autres, mais je ne hais rien tant que la calomnie.

J'en ai assez d'être la tête de turc de certains échotiers venimeux. On m'a reproché tant de choses que le public, s'il croyait tout ce qu'on a écrit sur moi, finirait par se faire une bien curieuse idée de ma personne.

Il est vrai que je m'emporte facilement. Mais on oublie de préciser que lorsque je me mets en colère, c'est généralement parce qu'on m'a attribué des propos ou des actes totalement inexacts.

Il est vrai que j'ai tourné souvent avec l'homme que j'aimais. Me l'a-t-on assez reproché? Et pourquoi n'aurais-je pas joué avec celui que j'aimais! S'il m'est plus facile, à moi, de jouer ainsi les scènes de passion!

Il est vrai également que je me suis parfois laissé entraîner, dans un mouvement d'humeur, à faire des déclarations que je regrettais plus tard d'avoir faites. Mais je suis honnête et je n'ai jamais manqué par la suite de reconnaître mes torts, lorsqu'ils étaient fondés.

Je regrette d'avoir giflé Mistinguett, alors que je n'étais encore qu'une pauvre petite girl au Moulin Rouge. Je défie bien quiconque de prouver que je me sois jamais vantée publiquement de cette algarade. Et, par deux fois déjà, dans des interviews recueillis par des journalistes, j'ai tenu à faire amende honorable de mon attitude passée.

Il est vrai que je n'ai pas tourné que des chefs-d'oeuvre. Mais que celui ou celle qui n'a jamais été la vedette d'un mauvais film me jette la première pierre?

J'aime trop l'honnêteté et la franchise pour me prêter à des manoeuvres hypocrites et pour fuir mes responsabilités.

Ce que je pense, je le dis. Brutalement, sans faux-fuyant, dussé-je choquer par ma sincérité ceux qui, comme vous, me lisent aujourd'hui.

C'est ainsi qu'un journaliste m'a, un jour, écrit pour me demander qui était ma meilleure amie. Et voici ce que je lui ai répondu: je n'ai pas d'amie car je ne crois plus à la possibilité d'une amitié véritable et durable entre deux femmes, surtout quand il s'agit d'une actrice. Notre drame ou plutôt, l'un de nos drames est, en effet, de ne pas être vues sous notre aspect véritable, ni en amitié, ni en amour. J'ajoute aujourd'hui, pour exprimer toute ma pensée, que je ne crois pas davantage à l'amitié entre les autres êtres. Que nous le voulions ou non, nous trichons de plusieurs façons, car nous sommes toujours irrémédiablement seuls.

Mon enfance n'a pas été très heureuse. J'étais une très mauvaise élève… et je le déplorais. Mais surtout je dus quitter l'Ecole Supérieure après ma deuxième année pour gagner ma vie tout de suite. Toute gamine, il a fallu m'initier à l'art de peindre sur matière plastique avant d'être employée dans un atelier où, tout le jour durant, j'enfilais des perles pour en faire des colliers. Dans un autre atelier, j'étais chargée de ramasser, avec un aimant, les aiguilles et les épingles qui se logeaient entre les rainures du parquet.

De quatorze à vingt-trois ans, j'ai joué à Paris, gagnant peu à peu et très difficilement du terrain. D'abord, en qualité de figurante au Théâtre Sarah Bernhardt dans «L'Arlésienne» (mon cachet était de six francs par jour) puis au Music-Hall. J'ai appris à danser et je suis restée quelques mois dans le «French Cancan» à Tabarin, avant d'interpréter quantité de revues, d'opérettes chez les chansonniers et dans les théâtres du Boulevard.

J'ai figuré aussi dans de nombreux films avant d'être vedette et j'ai posé pour les photographes.

Si j'ai tant peiné pour arriver, je sais en revanche quelles satisfactions m'a apporté mon travail. Celui-ci m'a permis d'oublier la vulgarité et la dureté de la vie, de cette vie difficile que je ne souhaite pourtant à personne de connaître, s'il n'est pas armé d'un grand courage.

Il y a en effet, des moments très pénibles dans l'existence qu'il faut avoir la force de surmonter.

3

On a raconté que toute jeune, j'ai tenté de me suicider dans un instant de désespoir. La jeunesse d'aujourd'hui, nourrie d'existentialisme, me semble hélas dangereusement contaminée par ce dégoût de la vie. Je la plains, si elle n'a pas l'esprit de chercher un dérivatif à ses pensées moroses. Car on peut toujours s'évader pour découvrir un monde, fut-il même imaginaire, qui soit paré de beauté et d'harmonie. Peu importent les moyens d'évasion. Ils ne manquent pas: la lecture ou la musique par exemple.

J'ai toujours aimé lire. Toute petite, je dévorais déjà tous les livres qui me tombaient sous la main.

Les héros qu'ils dépeignaient m'étaient aussi familiers qu'un frère ou une sœur.

Peut-être sont-ce ces lectures qui formèrent mon sens artistique et qui décidèrent de ma future vocation.

J'aime aussi beaucoup la musique. N'importe quelle musique classique ou moderne, du moment qu'elle m'émeut et me touche. Selon le cas, ce peut être aussi bien une rengaine populaire qu'une des plus répétées sonates ou sYmphonies de Beethoven.

Et puisque je suis arrivée au chapitre de mes préférences, autant tout vous dire pour que vous soyez au courant.

J'adore les marrons glacés, les teintes vertes et rouges pour m'habiller. Quand j'avais plus de temps, je dessinais moi-même les modèles de mes robes et de mes chapeaux. Cela me rappelait mes éphémères débuts dans la haute couture et cela m'amusait. Je suis également une sportive passionnée. J'adore la natation, le ski et le tennis.

J'aime les fleurs, au point même de devenir une fanatique de la botanique.

J'aime aussi les voyages à cause de la faculté d'oubli qu'ils procurent. Quand je me déplace, au fur et à mesure que s'espacent les kilomètres, j'ai l'impression d'abandonner mes soucis et mes préoccupations avec les paysages qui disparaissent.

J'aime encore le soir qui descend sur la campagne, à l'époque de l'automne, l'odeur de la terre après la pluie et les joyeux brasillements d'un feu de bois dans l'âtre, à la naissance de l'hiver. Près du foyer, qu'il est doux de se détendre, de rêver, d'étudier dans le calme ce que l'on connaît mal et que l'on brûle d'approfondir: l'astronomie ou les sciences occultes par exemple.

Et par dessus tout, je prise la liberté. On m'a plusieurs fois proposé des contrats pour Hollywood. Je les ai toujours refusés, car pour rien au monde, je ne voudrais m'exiler pendant cinq ou sept ans.

Je veux pouvoir aller où je veux, quand je veux, sans qu'aucune clause me contraigne à demeurer dans un lieu déterminé, au-delà du temps qu'il m'est agréable d'y séjourner.

La liberté, voyez-vous, c'est bien le plus précieux des biens. Mes plus grandes joies, je les dois à l'exercice de mon métier. Peut-être lui dois-je aussi quelques-unes de mes plus grosses déceptions, car tout n'a pas toujours été rose, au début surtout. Et ma plus grande fierté est précisément d'avoir réussi à force de volonté et de travail.

Ed.8.1.2 : 25-2-2016