Ida LUPINO (1914 / 1995)

… la "Bette Davis du pauvre"

Ida Lupino

Ida Lupino occupe une place à part dans le grand monde du cinéma hollywoodien.

En effet, souvent considérée comme l'une des meilleurs actrices de sa génération, elle fut longtemps confinée dans des films de série B, sans doute à cause de ses besoins d'indépendance si souvent affirmés.

Mais, surtout, son activité de réalisatrice rend son parcours particulièrement intéressant, d'autant plus que les quelques films qu'on lui doit sont empreints d'une originalité qui en font, sinon des chefs-d'œuvre, tout au moins des oeuvres remarquables et remarquées.

Un tel itinéraire justifie certainement la demande de Henri Deffontaine, un de nos fidèles visiteurs souhaitant que l'on y regarde de plus près…

Christian Grenier

Jeunesse et cinéma…

Ida LupinoIda Lupino

Ida Lupino est née en Angleterre, plus vraisemblablement en 1914 (comme l'indique Imdb) qu'en 1916 ou 1918 (comme le prétendent de nombreuses biographies), cette photographie extraite d'un film tourné en 1933 («Money for Speed») semblant le démontrer. Mais tout le monde s'accorde à dire que c'était un 4 février. C'est déjà çà…

Membre d'une grande famille de comédiens, elle est la fille du scénariste et comédien Stanley Lupino et de la comédienne Connie EmeraldConnie Emerald, et par la même la nièce des acteurs de cinéma Lupino Lane, Wallace LupinoWallace Lupino et Nell EmeraldNell Emerald. Cette ascendance lui permet d'apparaître au cinéma, dès son adolescence, dans un film réalisé par tonton Lupino Lane, «The Love Race».

En 1932, le cinéaste américain Allan DwanAllan Dwan prépare dans la capitale britannique le tournage de son prochain film, «Her First Affair». Recevant maman Connie pour compléter sa distribution, il engage… sa fille! Marlène Pilaete, notre “Collectionneuse”, me signale une autre version : Dwan, qui était à la recherche d'une jeune actrice pour tenir le rôle principal de son film, avait remarqué Ida dans la pièce «Heartbreak House» qu'elle jouait à la Royal Academy. Il l'avait donc fait venir pour une audition, puis lui fit faire un screen-test, la trouva parfaite et l'engagea (biographie de William Donati). Toujours est-t-il que, l'année d'après, l'ingénue débarquait à Hollywood, la tête pleine de rêves et d'espoirs.

Engagée par la Paramount, la jeune fille apparaît dans quelques films mineurs: «Search for Beauty» de Erle Kenton (1934), «Paris in Spring» de Lewis Milestone (1935), «Sea Devils» de Benjamin Stoloffa… Outre ces quelques “B movies”, il faut relever ses participations - secondaires - à des oeuvres davantage reconnues, comme «Peter Ibbetson» de Henry Hathaway (avec Gary Cooper et Ann Harding), ou «Artistes et modèles», réalisée par Raoul Walsh en 1937.

Plus étonnant, elle participe à l'enquête menée par le célèbre Sherlock Holmes - en l'incarnation qu'en fait Basil RathboneBasil Rathbone - dans «The Adventures of Sherlock Holmes» (Alfred Werker, 1939).

A cette époque, la jeune femme, qui est devenue l'épouse de l'acteur Louis Hayward en 1938, n'a pas vu renouvelé son contrat avec la Paramount et se retrouve actrice indépendante. Manque de docilité…

Actrice…

Ida Lupino«The Man I Love» (1946)

Au début des années quarante, liée désormais à la Warner Bros, Ida Lupino interprète une série de films qui vont faire sa réputation. Dès 1940, partenaire de Humphrey Bogart et George Raft dans «They Drive By Night/Une femme dangereuse», elle se crée une image d'actrice de “films noirs”. Elle retrouve Bogie dans «High Sierra (La grande évasion)» en 1941. Entre ces deux films, réalisés par Raoul Walsh, la voici passagère du «Sea Wolf/Le vaisseau fantôme», oeuvre qui, pour ne pas être “noire”, n'en demeure pas moins très sombre…

Partenaire de John Garfield dans «Out of the Fog» (1941, Anatole Litvak), elle partage la cabine humide d'un Jean Gabin en exil dans «Moontide/La péniche de l'amour». Elle est l'une des interprètes, remarquables de sobriété, de «The Man I Love», film qui marque sa quatrième et dernière collaboration avec Raoul Walsh, et dont la chanson envoûtante demeure à jamais ancrée dans la mémoire de ses auditeurs. Et la voici, femme fatale, brisant l'amitié de Richard Widmark et Cornel Wilde dans «Road House/La femme aux cigarettes» (1948, Jean Negulesco). C'est du propre !

A l'écart de ces oeuvres réalistes et pessimistes émerge enfin un rôle romantique, celui de l'auteur des «Hauts de Hurlevent», Emily Brontë, dans le film réalisé par l'émigré Curtis Bernhardt, «Devotion/La vie passionnée des sœurs Brontë». Mais nous sommes encore loin de la franche partie de rigolade…

Divorcée de Louis Hayward en 1945, Ida Lupino épouse, trois années plus tard, le producteur et scénariste Collier Young, avec lequel, en froid avec les dirigeants de la Warner Bros, elle fonde une société de production, "Filmakers".

Réalisatrice…

Ida LupinoIda Lupino

Mise à l'écart par la Warner donc, Ida Lupino s'intéresse de plus près aux métiers techniques du cinéma. En 1949, elle participe à l'écriture d'un scénario que met en scène le vétéran Elmer Clifton, «Not Wanted». Celui-ci tombe malade pendant le tournage et l'actrice, qui ne joue pas dans le film, se voit sollicitée pour en terminer la réalisation. Deuxième femme inscrite au syndicat des réalisateurs de film selon Imdb (la première ne pouvant donc être, à ma connaissance, que Dorothy ArznerDorothy Arzner), Ida Lupino est la première actrice à passer derrière la caméra, une démarche extrêmement rare dans le cinéma américain, que vivront plus tard Barbara Loden ou Jodie Foster. Il faut dire que le “director” hollywoodien est davantage un meneur d'hommes qu'un créateur artistique solitaire, constatation qui ne lui retire aucun mérite, m'empresse-je de préciser…

«Not Wanted», qui relate les difficultés d'une fille-mère, permet à la jeune Sally Forrest de se faire connaître. Le film fait une très honorable carrière et autorise le couple Lupino/Collier à produire et réaliser quelques oeuvres remarquables, tant par leur réalisation que par le choix des sujets abordés.

«Never Fear» (1949), relate l'histoire d'une jeune fille (Sally Forrest) atteinte de la poliomyélite. «Outrage» (1950) aborde le délicat et “inconvenant” sujet du viol. «Hard, Fast and Beautiful» illustre les visées trop ambitieuses d'une mère (Claire Trevor) pour l'avenir tennistique de sa fille (Sally Forrest). «The Bigamist» décrit les tourments du pauvre Edmund O'Brien, époux alternatif de Joan Fontaine et Ida Lupino (il a des excuses !!!). Plus classique dans son thème, «The Hitch-Hicker/Le voyage de la peur» suit la trace et les méfaits d'un tueur psychotique (William Tallman).

Féministes tant dans le choix des sujets que dans le regard que leur porte la réalisatrice, ces films tracent un itinéraire original dans le cinéma américain de l'époque. Mais l'insuccès commercial devait hélas interrompre cette honorable aventure.

Divorcée de Collier depuis 1951, séparation qui n'empêcha pas leur collaboration ultérieure, Ida Lupino épouse la même année le comédien Howard Duff, son partenaire de «Woman in Hiding (L'Araignée)» en 1949. Le couple aura une fille, Bridget, née en 1952, dans un état prématuré qui lui vaudra une petite enfance délicate.

A quelque chose malheur est bon: le retour d'Ida Lupino à l'interprétation nous vaut de remarquables performances d'actrice, comme dans «Le grand couteau» de Robert Aldrich (1955), «Women's Prison» de Lewis Seiler (1955) et «While the City Sleeps/La cinquième victime» de Fritz Lang (1956). Autant d'œuvres noires qui inscriront l'actrice dans un registre bien éloigné de la comédie légère.

La télévision…

Ida LupinoHoward Duff et Ida Lupino

Puisque le cinéma ne lui permet plus de passer derrière ses caméras, Ida Lupino choisit de s'abriter derrière celles, moins capriceuses, des compagnies de télévision. Depuis 1955 (deux épisodes de la série «Alfred Hitchcock présente…») jusqu'à 1968 (série TV «The Ghost and Mrs Muir»), elle réalise de nombreux épisodes de séries TV, dont les plus connues en France demeurent «Le Virginien» (1962), «Les incorruptibles» (1962) et «Le fugitif» (1963).

Toute aussi présente sur le devant du petit écran, on ne la verra plus que très rarement au cinéma, où elle donne ses derniers tours de manivelle en mettant en scène une distribution presque exclusivement féminine sur le plateau de «The Trouble With Angels» (il faut dire que l'histoire se situe dans un couvent ). Le film ne remporta pas le succès qui eut fut le sien si Greta Garbo, sollicitée pour tenir le rôle de la mère supérieure finalement attribué à Rosalind Russell, l'avait accepté. Avec des "si"…

Ida Lupino apparaît encore sur les écrans de nos salles obscures («Junior Bonner» en 1972, «The Devil's Rain» en 1975…) avant de prendre une retraite publique tout aussi définitive que méritée (1978).

Divorcée d'Howard Duff en 1984, atteinte d'un douloureux cancer du colon, elle devait finalement s'éteindre à la suite d'une hémorragie cérébrale, à Los Angeles, le 3 août 1995.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"… la Bette Davis du pauvre"

Ida Lupino (car l'expression est de l'intéressée !)
Christian Grenier (février 2006)
Ed.7.2.2 : 26-2-2016