Maria CASARES (1922 / 1996)

… "Elle se possède autant qu'elle se donne" (Béatrix Dussane)…

…"Elle se possède autant qu'elle se donne"… (Béatrix Dussane)… Maria Casares

Plusieurs fois, on m'a rajouté "Si vous aimez le vieux cinéma, vous aimerez La Vergne ! ". J'étais intriguée ! Qui était la Vergne ?… Je me renseigne… Allez à Alloue ! Alloue, à 10 km de Confolens, un tout petit village coquet et bien calme de la France profonde…

Sur place, j'avise une pancarte fléchée : "Maison du Comédien - Maria Casares - La Vergne ". Bien sûr, je savais vaguement que la grande actrice avait fini sa vie dans cette région

C'est ainsi qu'est née l'idée de cette page consacrée à l'une de nos plus grandes comédiennes, "un monstre sacré" se risquent à dire certains !

Certes, cette grande dame fut avant tout une tragédienne de théâtre, mais elle a tout de même été tentée par le 7e art et ses rôles ont marqué le cinéma des années 40 et de l'après-guerre immédiat , et jusque dans les années 90 au point d'être nommée à la course aux Césars !

Donatienne

Maria et l'enfance…

Maria CasaresMaria Casares (1933)

Maria Victoria Casares Pérez est née le 21 novembre 1922 à La Corogne en Galice (Espagne). Ce fut un énorme bébé, non désiré mais accepté: "Quand mes parents m'ont eue, ce fut par distraction ou par maladresse…". On l'appelait “Mameluco” tant elle était potelée.

Son père, né en 1884 d'une famille de la bourgeoisie, était le seul survivant d'une fratrie, marquée par la maladie, de 9 garçons. Il s'appelait Santiago Casares Quiroga, Santi pour son épouse. C'était un personnage atypique , atteint de tuberculose depuis l'âge de 5 ans. Après des études de droit, jusqu'en 1931, cet avocat prenait plaisir à rédiger ses plaidoiries en vers ! Il était athée, républicain et francophile ! Maria le décrit comme un dandy élégant, provocateur, imprudent et timide en même temps. Il occupera l'important poste politique de ministre républicain. Pour cela, il sera obligé de s'exiler en Amérique du Sud et en Angleterre à l'issue de la guerre civile et à l'avènement de Franco . Il sera banni de son pays et rejoindra sa fille à Paris. Il tiendra un journal de bord concernant les amours et la vie de Maria, qui en fera état dans son livre.

Sa mère, Gloria Pérez, est dépeinte par sa fille comme fine et forte à la fois, d'une distinction rare, avec un port de reine et un sourire d'un prodigieux éclat: "Elle était, je crois, intelligente, artiste et meiga…(fée-sorcière)"

Maria a 23 ans à la mort de sa maman et 27 à la mort de son père. Elle portera ces deux chagrins sans jamais les surmonter. "Mes morts…" disait-elle…

Autre membre de la famille, sa demi-s&œur aînée, Esther Casares, née d'une première union de son père. Elle aura également un frère adoptif, Enrique , jeune adolescent recueilli par sa mère lors de la guerre civile espagnole.

La petite Maria était appelée Vitola par son papa et Vitolina par tout le reste de la famille. Elle n'aimait pas, même à l'âge adulte, le prénom de Maria, prononcé à l'espagnole, à cause d'une comptine enfantine qui lui avait laissé un mauvais souvenir !

Elle grandit gentiment dans cette famille plutôt aisée dont elle garde un bon souvenir de la domesticité. Mais l'on décèle déjà chez cette petite fille un tempérament bien marqué: c'est une enfant sensible qui délivre les petites souris prises au piège, qui est attirée très tôt par la musique et la poésie (son père la réveillait avec l'ouverture du «Don Juan» de Mozart !). "Je déclamais dans leur intégralité des morceaux de bravoure à tue-tête, perchée sur un arbre du jardin, en sourdine et tremblante d'une étrange émotion à l'école ou devant mon père dans sa grande bibliothèque ".

Une enfant très imaginative, donc, qui s'invente un "petit pote démon", niché dans son oreille (elle s'en imaginera un deuxième plus tard), son petit Jiminy Cricket à elle !

Elle fréquente le collège de la Corogne.

En 1931, elle quitte sa Galice natale pour Madrid. Une nouvelle école, son premier rôle de théâtre, son premier bal, des épisodes qui compteront dans la vie de la future actrice , qui révèle déjà la personnalité de la passionata qu'elle sera plus tard : Une petite vierge ardente et Costume chinois.

Maria à Paris…

Maria CasaresMaria Casares

Le 20 novembre 1936, chassée avec sa famille par la guerre civile qui éclate dans son pays, Maria débarque à Paris. Le surlendemain, elle fête ses 14 ans. C'est l'hôtel Paris-New-York devenu aujourd'hui une pizzeria de la rue Vaugirard qui sera leur première escale.

On inscrit Maria au lycée Victor-Duruy où elle va apprendre le français. La famille fait la connaissance par des amis communs d'un acteur célèbre à l'époque D’AlcoverAlcover, et de son épouse Colonna Romano , sociétaire de la Comédie Française. D'origine espagnole, le couple va aider les exilés. Un jour, Maria déclame un poème devant eux ; elle tremble, elle pleure… une petite passionata toujours… Le couple est stupéfait: "Il faut qu'elle fasse du théâtre, il le faut ! sinon elle étouffera…". C'est le début de tout…,

Tout en continuant ses études, elle tente l'entrée au Conservatoire. Son fort accent lui joue des tours et elle est recalée. Alors, "Je m'y suis mise, je suis tombée à bras raccourcis sur cette belle langue qui m'échappait toujours".

C'est la guerre, nous sommes en 1939. Son père est obligé de s'enfuir en Angleterre. Le reste de la famille s'installe dans les Landes, en zone libre.

De retour à Paris, Maria habite avec sa mère dans un appartement niché au 6e étage d'un immeuble au coin de l'impasse de l'Enfant-Jésus et de la rue Vaugirard. Cet appartement au balcon en fer forgé, "ouvert aux quatre coins du ciel " elle ne l'achètera jamais… "Il avait trop d'âme" (entendons-par là trop de souvenirs poignants: ses parents décèderont dans ce logement) pourtant pour elle ce fut un cocon, son havre pendant 30 années: "Alors, le pigeonnier, devenu port - nid - pays - foyer- patrie - terre haut située ouverte au ciel dans le cœur même de la cité, semblait à jamais protégé".

Dès ce retour donc, elle veut tenter à nouveau l'entrée au Conservatoire. Elle fréquente le cours René Simon de la rue de Madrid. Mais elle échoue dans sa conquête de la 2° partie du baccalauréat et le regrettera toujours. Le théâtre avant tout…. Au concours d'entrée, elle présente deux scènes classiques: «Hermione» et«Eriphile» : reçue haut la main !

La voici élève de Béatrix Dussane. Elle fait des rencontres amicales comme celle d'Alice SapritchAlice Sapritch… Elle n'a pas de très bonnes relations, par contre, avec Louis Jouvet. Après la première année, où elle décroche un accessit, elle est convoquée à une audition au Théâtre des Mathurins, le fief de Marcel Herrand et Jean Marchat. Elle ne les appelle pas encore "ses pères de théâtre…". Ils lui proposent un rôle dans «Deirdre des douleurs», une pièce irlandaise (1942)…

Maria et le théâtre…

Maria CasaresMaria Casares au théâtre

"Mon nom est Maria Casares. Je suis née en novembre 1942 au Théâtre des Mathurins. J'ai été élevée sous la tutelle de Marcel HerrandMarcel herrand et Jean MarchatJean Marchat. Ma patrie est le théâtre. J'ai connu, en scène, plus de problèmes, de difficultés, d'incidents, d'accidents, d'échecs, de triomphes, de plaisirs, de joies, d'extases, d'événements que l'on ne pourrait accumuler dans la plus riche des existences…"

La carrière de cette magnifique tragédienne se situe dans la lignée des Rachel et des Sarah Bernhard.

Lancée par «Deirdre…», Maria a ensuite tout joué: des pièces classiques mais aussi des œuvres audacieuses et inédites. N'oublions pas qu'elle osera interpréter, en 1967, «Les paravents» de Jean Genêt, oeuvre qui fera scandale et qu'André Malraux défendra contre vents et marées.

La Comédie Française (pour deux ans seulement), le TNP avec Jean Vilar qui l'embarquera dans son aventure du Festival d'Avignon, toutes les scènes parisiennes et les tournées en Province, le festival d'Angers. Oui Maria a fait tout cela… pour parler candidement !

Résumons cette prodigieuse carrière en nous permettant d'emprunter quelques photos à la très belle plaquette «Maria Casarès au théâtre», vendue à La Vergne, et qui présente 140 souvenirs en noir et blanc. Retrouvons- là avec ses partenaires et amis…

Maria et le cinéma…

Maria Casares«Orphée» (1950)

Maria préférera toujours le théâtre au cinéma: "Spectatrice pourtant passionnée et émerveillée devant les acteurs de cinéma qui ont su créer à travers leurs films des figures presque mythiques, peut-être parce que je porte en moi une autre forme de narcissisme, je n'ai jamais pu de l'autre côté de la caméra m'attacher à une telle quête".

Par ailleurs, elle avoue n'avoir jamais réussi à faire totalement abstraction de toute la logistique technique et à se passer de la présence du public. Cependant, fidèle à elle-même, elle aura choisi avec soin ses rôles à l'écran.

Attardons -nous sur ses principaux films !

Maria et les hommes…

Maria CasaresMaria Casares

Il n'est pas question, bien sûr, de se faire ici l'écho de rumeurs non fondées. Nous nous tiendrons aux confidences de Maria sur le sujet…

Elle vivra une première amourette de jeunesse, un petit feu de paille, avec Enrique, le jeune espagnol recueilli par sa mère lors de la guerre civile. Mais l'histoire ne durera pas longtemps .

Avec son tempérament de feu, son regard si ardent, ses yeux verts obliques, on comprend aisément qu'elle ne laissait pas les hommes indifférents…

Maria et La Vergne, à Alloue…

Maria CasaresMaria Casares

Il était une fois une belle Espagnole, expatriée à cause de la guerre, qui cherchait pour elle et son compagnon, un havre de paix, un refuge, un coin secret, et qui en un moment décida de choisir cette gentilhommière reposante et rassurante. Cette maison couverte de lierre s'est bâtie au cours des siècles. Entourée de deux hectares et demi de prés, elle est là, immuable comme pour garder la mémoire de ceux qui y ont vécu.

"Nous avons pris l'allée qui conduit à la Vergne…Iil était inutile d'aller plus loin…le chemin creux…eut suffi - je crois - à nous retenir…"

La Vergne, "Je la passe sous silence… Je la cache… C'est le trou où je m'isole, le cocon où je me refais. Même mes amis les plus intimes, c'est à Paris que je les reçois…". La Vergne, "loin de la ville…hors du bûcher théâtral, à la fraîcheur de la Charente…".

Maria et son compagnon mettront des années à s'installer à La Vergne. André s'attellera à transformer la vieille maison en refuge confortable… Maria elle-même s'adonnera au ménage, "une des meilleures écoles !".

A Paris, ils s'amuseront tous les deux à chiner dans les brocantes, chez les antiquaires pour dénicher les objets, transportés dans une vieille 2 CV, qui habilleront la nouvelle demeure. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, Maria n'avait pas des cachets pharamineux comme ceux que touchent les grandes stars actuelles. Tout son argent passait dans l'aménagement de La Vergne. Et l'on sait que c'est la pièce «Cher menteur», avec Pierre Brasseur, qui lui aura permis d'acquérir son refuge campagnard.

C'est là qu'elle envisagera régulièrement ses courtes vacances, c'est l'asile qu'elle choisira pour la rédaction de son livre dont sont extraites les citations du présent dossier. «Résidente privilégiée» constitue une biographie particulièrement touchante et bien écrite, sincère et passionnée. La Vergne y est présente du début à la fin. Trois saisons seront nécessaires pour mettre un point final (le 30 septembre 1979) à ce livre de souvenirs qui sera publié en 1980.

La Vergne accueillera le couple de plus en plus fréquemment. André Schlesser s'y s'éteindra en 1985. Sa dépouille fut inhumée à Alloue. Maria décèdera le 22 novembre 1996 dans sa chambre de la grande maison protectrice et rejoindra son mari. Ils reposent côte à côte, tout en haut du petit cimetière que l'on aperçoit de La Vergne, à travers les feuillages. Leurs pierres tombales jumelles sont réunies à jamais par un joli rosier.

"Et là-bas, à la lisière des terres charentaises, au bord du courant qui allait rejoindre l'Océan, un nouveau Mesias… et que j'ai nommé l'Archange, gardait pour moi les lieux où je voulais renaître."

La belle dame au tempérament de feu s'en est allée mais elle laisse son empreinte dans ce coin de terre charentaise. Sans jamais avoir renié sa patrie, l'Espagne, elle était très attachée à la France.

Madame Maria Casares était chevalier de la Légion d'Honneur, Commandeur des Arts et lettres, Molière 1989 pour son rôle dans «Hécube» d'Euripide. Elle fut pressentie pour l'obtention du César du meilleur second rôle grâce à sa performance dans «La Lectrice».

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

J'adresse un grand merci à Aurélie, de l'équipe de La Maison du Comédien - Maria Casares, pour son accueil à La Vergne et pour sa précieuse collaboration. Un grand merci aussi à mes deux photographes particuliers, Cédric Lebailly de Saint-Pierre-et-Miquelon et Yvette Jayet d'Echirolles.

Donatienne : Les citations présentées dans cette page sont extraites du livre de Maria Casares, «Résidente privilégiée». (Donatienne)

Donatienne (décembre 2006)

Le bal costumé

Maria Casarès

C'était l'époque de Mardi Gras à Madrid. Celle qui n'est encore que la petite Vitolina a 11 ans.

C'est bien sûr aussi l'occasion de se déguiser et chaque maman rivalise d'imagination et de créativité pour composer pour son enfant le plus réussi des costumes. Gloria, partant des yeux obliques de sa fille, choisit un costume de Chinoise. Elle veut en faire la reine de Mardi Gras…

"Par je ne sais quelle exigence qui collait à ma peau, ce n'était pas une parure, ni un costume, ni un déguisement que je portais durant ces belles journées, mais un personnage… Cette petite princesse asiatique que maman voulait reproduire… Au lieu de lâcher mes forces vives dans le tohu-bohu général, muette, les yeux baissés, je passais au milieu de la fête, victime et officiante d'un autre rituel que je ne savais pas encore nommer".

Pour respecter la tradition, on trouve des chaussures qui portent un talon carré juste au milieu de la semelle, sous la voûte plantaire ! très difficile à porter même pour une petite fille qui a soif d'authenticité…

Finalement, après des essais fatigants, on décide de remplacer le talon au milieu par deux talons un en avant et un en arrière !

"J'ai pu ainsi profiter d'une manière moins raffinée mais aussi moins douloureuse des journées qui me restaient et cela ne m'empêcha pas d'être élue la reine du bal costumé mais dans la fatigue, un étrange sentiment d'échec me revint à l'idée de ne pas avoir tenu jusqu'au bout sur les talons du milieu et j'ai pensé avec colère (oui une colère que je retrouve encore) que je ne devais mon prix qu'à mon nom."

Une petite Vierge ardente

Maria Casarès

Quel regard intense , une petite vierge ardente comme l'appellera plus tard son professeur René Simon. Une vraie Meiga (fée-sorcière)! Le premier rôle tragique de la petite Vitolina. Elle n'a que 10 ans…

Ce magnifique portrait couvre tout un mur d'une des pièces du rez-de-chaussée de la Vergne à Alloue. Il figure aussi dans le livre de Maria. J'ai personnellement été captée par le magnétisme de ce regard de petite fille. Un grand merci à Aurélie de l'équipe de "La Maison du Comédien Maria Casares" de nous l'avoir "prêté" pour qu'il reste dans les archives de L'Encinémathèque.

L'histoire de ce premier rôle, Maria Casares l'évoque dans son livre de souvenirs, "Résidente Privilégiée". Il s'agissait d'une pièce de Jacinto Benavente, jouée à l'école à Madrid, et intitulée "Le Prince qui a tout appris dans les livres". Le personnage était une petite vieille, fée ou sorcière, une Meiga, qui prodiguait ses conseils au jeune prince qui après avoir tout appris dans les livres, se lançait de par le monde.

"Je serais curieuse de relire cette œuvre…Tout ce qui m'est resté…c'est cette inconnue, moi, qui à travers mes propres oripeaux et cette canne que j'avais souhaitée pour me tenir lieu d'appui ou de baguette magique, cherchais la voix , le port, la démarche, le comportement d'une vieillarde centenaire fée ou sorcière qui se cachait en moi ".
Lors de la représentation proprement dite, je sais maintenant que j'ai connu alors - la seule fois de ma vie peut-être et en tout cas à ce degré - un jeu parfaitement pur, où il n'y avait rien d'autre que la découverte, sans aucun souci de recherche, de culture, de conquête, de combat, d'art ou de séduction".

Ed.7.2.2 : 29-2-2016