Catherine DENEUVE (1943)

Article paru dans le numéro 39 de la revue Jeunesse Cinéma(février 1961)

Catherine Deneuvela famille Dorléac

Une famille d'acteurs, mais une vraie famille quand même.

Ni parents terribles, ni enfants blasés. Non : un père, une mère et trois filles qui ont le même idéal, les mêmes préoccupations, et chacun pour chacun une immense tendresse…

Chez les Dorléac…

Catherine DeneuveCatherine Deneuve

«- Voyons, dit Mme. Dorléac au bout du fil, nous allons trouver un petit moment de calme et, comme il est à peu près impossible de nous rencontrer tous ensemble (et même en partie !), je me propose à répondre pour les absents…»

C'est une maman délicieuse, de celles dont peuvent rêver tous les adolescents: visage et coeur sans rides ; des yeux qui savent voir, peser, admettre, avec autant de sagesse que d'indulgence; le culte du foyer, l'amour bien chevillé du métier d'acteur.

Quoi d'étonnant à cela ? A 7 ans, elle jouait déjà des classiques, puis, rentrée à l'Odéon, a été plusieurs années une ingénue très applaudie.

Françoise Dorléac

Pourquoi a-t-elle quitté les planches ? Oh, c'est très simple: elle s'est mariée. Il est né une fille. Puis une autre fille… Dès lors, Mme Dorléac a sainement jugé qu'il lui fallait demeurer chez elle. Des regrets ? Mais non. Des souvenirs. Des souvenirs merveilleux, inoubliables. Elle adore Molière, qu'elle interprétait avec passion. Ce sont des choses qui marquent. Maintenant ? Eh bien, les autres continuent à sa place…

Comment, explique-t-elle, les «petites» vivraient-elles hors de ce monde dont le sang de leurs parents charrie le goût si vif !

Sylvie Dorléac

Tout enfant, mon mari était passionné de théâtre. S'il a d'abord vendu des livres, c'est par obligation familiale. Mais le virus était tenace. Il est devenu rapidement un jeune premier très recherché, que tous les théâtres de Paris ont connu, et combien de scènes étrangères, en tournées.

L'emploi de mauvais garçons, ou de types encore moins sympathiques, est venu par la suite, avec l'âge. Il a joué trois ans, sans désemparer, «Ouragan sur le Caine», et ceci concuremment avec son poste de directeur de plateau à la Paramount ; la seule synchronisation de «Psychose» lui imposa un travail de Bénédictin.

- Cette vie ne l'a-t-elle pas éloigné de ses obligations familiales ?

- Absolument pas. Il a un extraordinaire besoin de son foyer, l'horreur de la bohème, le goût des vacances paisibles, du repos campagnard, sans chiqué et sans hôtel. Nous avons déniché à Seine-Port(5o km de Paris) la maison des champs, discrète et rustique, où, dès qu'il peut s'enfuir, mon mari bricole à perdre haleine…

- Quelles sont les réactions de M. Dorléac vis-à-vis de ses filles ?

- C'est un père d'une faiblesse ! Il les adore, les admire, et ne sait pas le moins du monde s'en faire obéir. Nous avons beaucoup de chance, car, chacune dans son genre, avec beaucoup de personnalité, est une «chic gosse». Mais je dois veiller su grain… Ne pas trop lâcher les rênes… Mettre par force de la discipline…

- Laquelle est l'aînée ?

- L'aînée des quatre, elle, est déjà mariée. Seule, elle a failli à la tradition. Danielle est d'une tout autre nature, qui a préféré les bijoux d'art à l'art du comédien.

- Ainsi, il reste…

- Françoise, 18 ans, Catherine 17, et Sylvie, notre benjamine, bientôt 14 ans. Aussi différentes que possible l'une de l'autre.

- Et, toutes, ayant déjà joué et tourné ?

- Toutes trois, de façon parfois inopinée.

- Racontez vite…

- Volontiers. En commençant par la plus grande, dans l'ordre d'entrée en scène, d'ailleurs ! Françoise, qui continue à s'appeler Dorléac, rêve depuis sa petite enfance de paraître à la scène et à l'écran. Elle a, très jeune, écrit des pièces en vers, qu'elle montait avec ses camarades.

- Pas douée pour les études, peut- être ?

- Mais si contraire. Elle se faisait un point d'honneur d'être première en classe et n'a jamais négligé son travail.

- Par quoi a-t-elle débuté ?

- Comme beaucoup, par la danse. Louis Jouvet, qui l'avait remarquée lors d'une audition, l'appela à l'Athénée, dans l'idée de lui donner un petit rôle chez lui. Or, c'est le sombre jour où l'artiste fut terrassé par une syncope que Françoise se présenta ! Plus tard, en classe de seconde, ma fille, succombant à la tentation, quitta le lycée pour les cours de l'Ecole de Radio. Raymond Girard lui conseilla de présenter le Conservatoire elle y est entrée brillamment.

- Faisons le point. Elle a donc paru…

- Dans «Gigi», d'abord, une Gigi ayant l'âge de son personnage ; puis «Les loups dans la bergerie». Cette année: «Les portes claquent», et «Ce soir ou. jamais », que suit actuellement «La fille aux yeux d'or»(rivale de Marie Laforét dans le coeur de Paul Guers), tandis qu'au Théâtre la reprise d'une pièce de Marcel Achard, «Noix de coco», lui donne un rôle qui l'enchante.

- Maintenant, comment est Françoise, dans l'intimité ?

- Très franche, très nette, et presque brutale, parfois, entêtée dans son ambition comme dans ses sentiments filiaux. Bien qu'elle soit foncièrement indépendante, la vie de famille est sacrée à ses yeux. Alors qu'elle faisait avec Gigi une tournée dans les villes d'eaux, l'été passé, elle ne s'est jamais couchée un seul soir sans appeler « la maison » au téléphone !

- Coquette ?

- En permanence ! Elle a des collections de pulls, des cascades de colliers. Elle raffole de danse, de sorties, de repas, mais, après avoir soupé chez Maxim's, il lui paraitaussi naturel de passer l'aspirateur…

- Le mariage ?

- Pour l'heure, c'est encore un état qui lui inspire de la méfiance. Réussir prime le reste. Je souhaite infiniment qu'elle soit profondément aimée et comprise. En ce moment, sa passion est centrée sur M. Jupiter, caniche nain que Françoise emmène partout, et qui remplace un peu certain Ric surprenant, écrasé l'hiver dernier à notre vif chagrin à tous.- Au tour de Catherine. Pourquoi Catherine Deneuve, dites-moi ?

- Parce que deux artistes, même soeurs, ne pouvaient conserver un seul nom de famille. C'eût été les exposer à trop de quiproquos fâcheux. La seconde a donc repris tout simplement mon propre nom de jeune fille.

- Et comment s'est-elle décidée ?

- En réalité par hasard. C'est Sylvie- le numéro 3 - qui tournait «Les petits chats» lorsque son aînée, l'accompagnant au studio, fut remarquée par le metteur en scène et engagée sur-le-champ.

- Ce n'était pas dans ses projets ?

- Certainement pas, à l'origine. Studieuse, appliquée, méthodique en tout, Catherine pensait beaucoup plus au dessin et à la mode qu'au cinéma ! Il a fallu insister longuement pour la décider.

- Elle a bien tourné aux côtés de Françoise «Les portes claquent», ensuite ?

- Dans des conditions semblablement pareilles à celles qui avaient précédé: parce que le scénario voulait que deux soeurs se retrouvent ensemble, et que mes filles, réunies, répondaient exactement aux rôles…

… Sans doute l'expérience fut-elle concluante, puisque aussitôt Catherine a enchaîné avec «L'homme à femmes»

- On est d'accord pour déclarer qu'elle est la révélation du film, et que cette exquise petite personne…

- Petite l Elle a 1m68, tout de même…

- Discrète, intelligente, originale, va enfin nous changer de certain style débraillé, désabusé, qui commence à lasser le public.

- En tant que mère, je me rengorge en espérant que l'avenir réalisera toutes les prédictions. Mais ce qui nous comble déjà c'est que le succès ne grise pas nos enfants, et ne les transforme pas en monstres sacrés ! Elles continuent à s'adorer en se disputant, à s'admirer sans se l'avouer.

- Et Sylvie ?

- Ma petite dernière est une enfant idéale, toujours de bonne humeur, voyant tout en beau. Une nature facile et agréable à vivre. En classe, malgré quelques étourderies, elle donne pleine satisfaction…

… Très religieuse, elle ne manque pas sa Messe chaque dimanche, ni n'omet pas la bonne action quotidienne, qu'elle s'est imposée depuis longtemps.

- Une perfection ?

- C'est beaucoup dire, mais certainement un être bien attachant.

- La voilà, elle ausssi, attirée par la gloire ?

- Ce n'est sûrement pas celle, à peine naissante, de ses aînées qui l'empêche de dormir. Personne n'est plus fière que Sylvie de nos vedettes. Non, elle a un peu tourné, au cours des vacances des derniers étés, des petits rôles du «Blé en herbe», des «Collégiennes», des «Petits Chats» (déjà cité). Sans rien forcer, je la laisserai faire et choisir. Chez nous, il est naturel qu'on croie en ce métier qui tient autant au coeur qu'à l'esprit, que nous avons peu ou beaucoup servi, déjà, et qui, en aucun cas ni à aucun moment, n'ébranle l'amour solide de notre tribu…

Jeunesse Cinéma, février 1961
Ed.8.1.2 : 19-8-2015