Margaret LEIGHTON (1922 / 1976)

Une interview…

Cette interview de Margaret Leighton est parue dans un livre d’hommages rendus à Laurence Olivier, publié en 1973 par Logan Gourlay, texte traduit de l'anglais par Muriel Lherme)
Margaret LeightonMargaret Leighton

L.Gourlay : Je pense que vous avez été découverte – si c’est le mot qui convient - par Laurence Olivier quand vous étiez une jeune actrice au Birmingham Rep au début des années 40 ?

M.Leighton : Je ne pense pas que «découverte» est le mot qui convient, du moins pas au sens hollywoodien du mot. Ce qui s’est passé, c’est que j’ étais au Birmingham Rep depuis des années et je pense que je les ennuyais tous terriblement. Je gagnais autant que j’étais susceptible de jamais gagner là-bas- environ 9 livres. Un jour , Reece Pemberton, qui était le décorateur, me dit: «Tu ne peux pas aller beaucoup plus loin ici (elle était la jeune première). Pourquoi ne vas-tu pas à Londres ?» Je lui ai répondu que je ne connaissais personne à Londres, et me dit de me mettre en contact avec un homme appelé John Burrell, qui était à La BBC et qui formait une nouvelle troupe à l’Old Vic. Je n’avais pas beaucoup d’espoir - je ne savais pas grand chose de l’Old Vic à cette époque - mais j’ai écrit à John Burrell qui il m’a demandé de venir à Londres pour une entrevue.

Je ne pensais pas que je lui avais fait une grande impression lors de l’interview mais, une semaine plus tard, j’ai eu un télégramme de lui me disant qu’il allait venir à la matinée de samedi avec deux amis et me demandant de réserver trois places. Nous jouions alors «Six personnages en quête d’auteur» de Pirandello et nous obtenions un certain nombre de rires. Mais, vint la matinée et il n’y avait aucune réponse de la part de l’assistance. Je ne réussissais pas à obtenir un seul rire. C’était comme la tombe. , et je pensais : «Mon Dieu, ce type, Burrell est là avec ses amis et il va penser que je suis nulle.» . Je ne savais pas que ses amis étaient les célèbres Laurence Olivier et Ralph Richardson, et, évidemment, ce qui s’était passé, c’était que l’assistance les regardait et ne nous accordait aucune attention, à nous, sur scène. Cependant, le célèbre couple vint dans les coulisses après le spectacle et me demanda de me joindre à la compagnie. Je leur répondis que je ne le pouvais pas car j’avais une autre pièce à jouer à Birmingham. Cependant, ils s’arrangèrent pour me faire libérer de mon contrat et je partis avec eux, heureusement.

LG : Votre première apparition avec L’Old Vic et Olivier était dans «L’Homme et les Armes» de GB Shaw ?

ML : Oui, nous répétions à la National Gallery. C’était en 1944, vers la fin de la guerre et les dernières bombes tombaient autour de nous. Larry (Laurence Olivier) jouait Serge et j’étais Raïna, un rôle que je ne comprenais pas du tout. C’est un rôle difficile quelles que soient les circonstances , mais , évidemment, les bombes ne m’aidaient pas à me concentrer. Cependant, je faisais tout ce que je pouvais pour y arriver et, parfois, je souhaitais n’avoir jamais quitté Birmingham. Les deux grosses productions de cette première saison étaient «Peer Gynt» (Ibsen) où Larry jouait le Rémouleur et «Richard III» (Shakespeare). J’avais déjà fait du Shakespeare à Birmingham mais j’avais une peur bleue d’apparaître dans «Richard III» avec le grand Olivier. J’avais le rôle de la Reine Elizabeth, qui n’était pas un rôle très important , mais je ne savais pas comment l’aborder. Alors, je jouais la sécurité, disant mes répliques comme un perroquet et chevrotant , en espérant que ça irait. Dans une des scènes, je devais être assise sur le trône et chevroter mes lignes, qui devenaient de plus en plus dénuées de sens à mesure que les semaines passaient. Je ne changeais jamais rien. Ce que je veux dire c’est que je clignais même des yeux au même moment à chaque représentation. Larry en avait assez de moi et il avait pris l’habitude de courir vers le trône, m’agripper et de hurler ses lignes, en essayant de me faire peur, dans le but, je pense, de m’obliger à une meilleure performance. Mais je ne pense pas que , même ça , ait marché ! Je suis surprise qu’il ait réussi à me supporter . Cependant, il y réussit et j’ai survécu, priant pour m’améliorer la saison suivante.

LG : Vous êtes-vous améliorée ?

ML : Peut-être un peu. Nous avons joué «Oncle Vania», «Henry IV» , «Oedipe» et «le Critic» (Sheridan) . En y repensant maintenant, je me rends compte à quel point j’avais de la chance d’être à l’Old Vic alors qu’ils faisaient toutes ces choses formidables , mais, à l’époque, j’étais trop jeune et inexpérimentée pour l ‘apprécier complètement. Je cherchais juste à m’en sortir tant bien que mal.

LG : Comment vous traitait-il, en tant que jeune membre de la troupe ?

ML : Il n’était jamais prétentieux ou distant. Il pouvait être très irrévérencieux et terre-à-terre parfois. Dans «Œdipe», j’étais étendue par terre sur la scène , à côte de Vida Hope, et nous devions psalmodier et gémir, en tant que partie du chœur, quand il faisait son entrée. Il portait une sorte de mini kilt grec et, tandis que nous nous contorsionnions près de lui, regardant son kilt, il disait , tout bas : «Taisez vous, espèces de garces, vous feriez rire un chat !». Ca nous faisait gémir encore plus et c’est peut-être cela qu’il voulait.

Si je devais donner mon impression professionnelle à son propos, je dirais qu’il peut être sans pitié et dur , mais toujours dans l’intérêt de son art, toujours pour des raisons hautement professionnelles …

… Selon mon expérience, il ne perdait jamais de temps à faire des compliments vides de sens. Si vous obtenez un compliment de sa part, vous pouvez être sûr que ce n’est pas parce que vous avez l’air un peu malheureux aujourd’hui. Il vous laisse juste avoir l’air malheureux .Il ne vous fait jamais de compliment d’un point de vue professionnel s’il ne le pense pas vraiment. Aussi , je n’oublierai jamais les quelques occasions-deux pour être exacte-où il m’a fait un compliment.

De même je n’oublierai jamais les moments où il a été critique et cassant. La première nuit de «Henry IV» en est un exemple. (..) Le rideau se levait à 7heures ou 7h30 et nous avions une répétition générale avant , qui se prolongeait jusque 6h30. Au début de celle-ci, j’avais fait ma petite scène comme Lady Hotspur , avec Larry dans le rôle de Hotspur, et j’étais sortie de scène pour voir le reste de la représentation de l’orchestre …

… J’étais assise juste derrière Sybil Thorndike, qui jouait Mistress Quickly. Larry arriva juste après et s’assit près d’elle. Quand elle lui parla de moi et de la scène que je venais de jouer, il répondit : «Oh, mon Dieu, cette fille est un foutu perroquet». Il ne savait pas que j’étais assise derrière eux, heureusement. J’ai pensé alors : «C’est ça, le rideau va se lever et je vais juste jouer comme un perroquet.».

J’étais assise juste derrière Sybil Thorndike, qui jouait Mistress Quickly. Larry arriva juste après et s’assit près d’elle. Quand elle lui parla de moi et de la scène que je venais de jouer, il répondit : «Oh, mon Dieu, cette fille est un foutu perroquet». Il ne savait pas que j’étais assise derrière eux, heureusement. J’ai pensé alors : «C’est ça, le rideau va se lever et je vais juste jouer comme un perroquet.».

J’étais dans ma loge en train de me faire maquiller quand je reçus une convocation de Larry. J’allais dans sa loge, redoutant le pire. Il était assis devant son miroir, en train de se maquiller et il me regardait à peine tandis qu’ il disait : «Eh bien, Maggie, as-tu de la mémoire ?» Je n’ai eu ni l’esprit ni le culot de lui répondre, «Comme un foutu perroquet, chéri». Il continua: «J’ai quelques changements pour notre scène et du dois les mémoriser rapidement. A la place d’entrer à gauche, tu dois entrer à droite. Je ne serai pas en bas comme d’habitude mais je serai au milieu de la scène».Il me dit que je devais aller à sa rencontre et quand je dirais «Oh , je ne peux plus le supporter», je devrais prendre une profonde respiration à la fin car...«Je vais te soulever à ce moment là. Tu es une grande fille et je ne pourrai pas le faire si tu ne prends pas d’inspiration». Puis, me dit-il, il allait me porter pendant les trois répliques suivantes jusqu’au trône pour jouer la fin de la scène. (…)

LG : Vous souveniez-vous de toutes ces instructions ?

ML : Plus ou moins , à ma manière de perroquet. Cependant, les changements fonctionnaient très bien et rendaient les lignes plus significatives. La production fut un succès, en grande partie grâce à lui. Il y eut un moment que je n’oublierai jamais, et curieusement, c’était un moment où il semblait ne rien faire. Il était juste là, d’un côté du proscenium et il me regardait. Mais , quel regard. Je pouvais sentir la passion, le sexe, venant par vagues . Je n’avais jamais senti cela aussi fortement, dans aucune autre scène , avec aucun autre acteur. (…)

LG : On a dit qu’il avait davantage excellé dans les grands rôles comiques que dans les rôles tragiques, êtes-vous d’accord ?

ML : Pour ce qui me concerne, je trouve plus facile aujourd’hui de faire rire les gens que de les faire pleurer. Cependant, je pense que c’est une erreur de mettre la comédie dans un compartiment rigide et la tragédie dans un autre. Elles vont souvent ensemble.

Quand je jouais à l’Old Vic, j’avais une admiration immense pour le jeu de Richardson car il était très réaliste et très émouvant. Cependant, la technique n’apparaissait pas et il était tout en subtilité. Plus subtil que le jeu d’Olivier l’était à l’époque, ou , du moins, c’est ainsi que je le jugeais. Mais ça ne vaut pas pour aujourd’hui. C’est une question d’expérience.

Quand j’étais une jeune actrice, je trouvais très bien de voir quelqu’un tempêter et fulminer sur scène mais, en vieillissant, vous vous rendez compte que c’est beaucoup mieux de calmer le jeu et d’obtenir vos effets avec plus de discipline et de contrôle , comme le fait Olivier aujourd’hui.

LG : Diriez-vous qu’il a eu une plus grande influence sur votre carrière que quiconque ?

ML : Jusqu’à un certain point, oui. Je pense , en tout cas, qu’il est l’un des plus grands acteurs avec lequel j’ai joué, sinon le plus grand. Malheureusement, nous n’avons jamais plus joué ensemble depuis cette époque. (…) Je ne pense pas que j’oserais jouer avec lui aujourd’hui sur scène. Je ne complais pas dans la fausse modestie. Ce que je veux dire , c’est que , quand j’ai joué avec lui il y a trente ans, j’étais novice et inexpérimentée. Si je finissais la soirée sans être tombée et sans m’être rendue ridicule, je pensais que ça avait bien marché. Mais, aujourd’hui, j’attends beaucoup de moi-même et, être en face d’Olivier serait aveuglant. Je ne suis pas sûre de pouvoir me mesurer à ses critères. Je suis plus consciente de ses exigences et j’aurais peur d’avoir l’air inadéquate en comparaison. Je me souviens de la première fois que je l’ai vu en chair et en os à Birmingham. J’ai pensé alors que je ne convenais pas sur un autre plan. Il semblait avoir un grand magnétisme physique et je me souviens que j’ai pensé : «Je suis trop quelconque, je ne serai jamais capable de jouer avec lui dans le genre de rôles que jouait Vivien Leigh». Je ne pouvais être à égalité en termes de glamour. (…)

LG : Vous avez dit précédemment qu’il était un des plus grands parmi les acteurs avec lesquels vous avez joué, sinon le plus grand. Est-il le plus grand , pour vous, en tant que spectatrice ?

ML : Il parle à mon intelligence plus que tout autre acteur, Alec Guiness inclus. Et, parmi tous les autres, il est le seul qui peut être sexy dans le meilleur sens du terme. Il peut faire passer une réelle passion. Ainsi, il parle plus à ma sexualité et à mon intelligence que tout autre acteur. Il peut très bien ne pas considérer ça comme un si grand compliment venant de moi, mais , selon mes critères, c’est le plus grand.

Logan Gourlay
Ed.8.1.2 : 2-3-2016