June ALLYSON (1917 / 2006)

… le grillon du foyer

June Allyson

Quelle est votre actrice hollywoodienne préférée? A cette question, peu de cinéphiles, et encore moins parmi la gent masculine, songeraient à June Allyson.

Abordons le sujet d'une autre manière : Aimez-vous June Allyson ? Si sondage il y avait, je suis prêt à parier que le résultat serait tout autre, et que peu de consœurs de cette charmante actrice pourraient se vanter d'un score aussi flatteur.

Car June Allyson symbolise dans nos fantasmes de cinéphiles machistes la petite amie respectable, l'épouse parfaite capable de vous mijoter les meilleurs petits plats tout en élevant dans les règles de l'art une progéniture prête à reproduire ces clichés éculés qui nous poussent à séparer définitivement ces deux images typiquements masculines de la femme éternelle : la maman et la putain.

Que cette psychologie du dimanche, si peu appropriée au sujet du jour, ne vous rebute pas : the June Allyson story est d'une toute autre veine !

Christian Grenier

Baby Eleanor Geisman…

June AllysonBaby Eleanor Geisman

Eleanor (Ella) Geisman est née le 7 octobre 1917, à New York, dans le quartier du Bronx. Elle n'a pas six mois lorsque son père, fils d'immigrants hollandais, alcoolique, abandonne la maison familiale.

Sa tendre enfance s'écoule modestement dans ce quartier mal réputé de la métropole américaine où sa mère tient de petits emplois: opératrice de téléphone, caissière de restaurant,…

A l'âge de 9 ans (selon certains biographes) ou de 12 ans (déclaration de l'intéressée), la fillette est victime d'un grave accident qui va l'obliger à porter un corset métallique pendant plusieurs années. Blessée par la chute d'une branche tandis qu'elle circulait à bicyclette, promise à une claudication définitive, elle ne devra qu'à la pratique de la natation de retrouver une bonne partie de ses moyens, au point de pouvoir satisfaire son plaisir inextinguible de la danse.

Grande admiratrice de Fred Astaire, avec une forte tendance à se prendre pour Ginger Rogers, dotée d'une voix tout aussi charmante que particulière (si peu familière à nos oreilles européennes trop habituées aux doublages vocaux), elle travaille avec tant d'acharnement qu'elle ose bientôt se présenter devant les producteurs de revues musicales et autres spectacles dansants.

Elle fait ainsi ses (modestes) débuts de chorus girl à Broadway, dès 1938, dans une revue écrite et composée par les célèbres Lorenz HartLorenz Hart et Richard RodgersRichard Rogers, «Sing out the News».

Mais les spectateurs de salles de cinéma attentifs, et quelque peu doués de talents prémonitoires, auront pu l'apercevoir dans les choeurs ou ballets de courts métrages musicaux dès l'année précédente («Sing for Sweetie», etc).

Elle est entrée dans la carrière…

June Allyson«Panama Hattie» à Broadway

En 1938, June Allyson est engagée comme doublure de Betty HuttonBetty Hutton dans «Panama Hattie», dont le rôle principal est tenu par Ethel Merman. La seconde vedette étant frappée tardivement par la rougeole, la jeune actrice saisit sa chance, se faisant remarquer par le metteur en scène George AbbottGeorge Abbott qui se souviendra d'elle. Elle déclarera plus tard lui devoir son pseudonyme, June du mois courant, Allyson, du second prénom de son propre frère aîné, Henry Allison (interview accordée au célèbre présentateur de CNN, Larry King).

En 1939, toujours à Broadway, un jeune metteur en scène monte un spectacle musical écrit par Oscar HammersteinOscar Hammerstein et composé par Jerome KernJerome Kern avant son départ pour Hollywood, «Very warm for may». Vincente Minnelli, car il s'agit du futur réalisateur de «The Band Wagon», attribue à June Allyson un rôle important. Assez curieusement, les chemins de ces deux là ne se croiseront plus. Le spectacle prématurément arrêté, la jeune femme en profite pour terminer ses études et passer ses derniers examens.

Car, à cette époque, Eleanor Geisman n'a pas encore décidé de son avenir, hésitant à entreprendre des études médicales et à abandonner définitivement la scène.

En 1941, George Abbott, qui monte «Best for Forward», engage June Allyson pour le principal rôle féminin, Minerva. Dans la troupe, un jeune chorégraphe a déjà fait parler de lui: Gene KellyGene Kelly… Lorsque la comédie est reprise au cinéma, Lucille Ball tient la tête d'affiche et le haut du générique; le rôle de Minerva, devenu secondaire, est conservée par sa créatrice à Broadway.

Le public américain ayant réclamé la jeune vedette de «Best for Forward», June Allyson signe un contrat avec Louis B.MayerLouis B. Mayer, qu'elle appellera affectueusement “Papa Mayer” jusqu'à la fin de sa vie. Ainsi, de 1943 à 1954, la nouvelle actrice va mener l'essentiel de sa carrière pour la firme au fauve rugissant, une compagnie dont il ne vous aura pas échappé qu'elle s'est taillé, dans les quartiers de la comédie musicale cinématographique, la part… du lion !

La petite fille de la porte à côté…

June AllysonJune Allyson et Van Johnson

De petite taille, pourvue d'un physique somme toute assez commun, la nouvelle actrice apparaît aux yeux des Américains comme “the girl next door (la petite fille d'à côté)”. Devenue familière, totalement asexuée, elle pousse davantage la chansonnette qu'elle ne danse dans des comédies musicales sans grande envergure («Girl Crazy» en 1943, «Music for Millions» en 1944,… ).

En 1944, Lucille BallLucille Ball lui présente leur prochain partenaire pour le film «Meet the People». Il se nomme Dick Powell, a déjà démontré ses talents de chanteur, est en instance de divorce avec Joan Blondell et lui propose de poursuivre la conversation dans un endroit plus discret. Mais la jeune fille est sérieuse et l'histoire débouche sur un mariage (1945). Il faut le dire, l'union sème la consternation parmi les responsables du studio (“Papa Mayer” se montre fort désappointé) car le lion lui réservait sans doute un enfant de sa propre nichée…

Comme le petit Van Johnson par exemple, son partenaire dans «Two Girls and a Sailor» (1944), bien propre sur lui, et avec lequel elle va former un couple exemplaire du cinéma convenable: «High Barbaree» (1947), «The Bride Goes Wild» (1948)", «Too Young to Kiss» (1951)…

Rien de majeur dans tout celà, avant que Gene Kelly ne la prenne enfin dans ses bras de Gascon d'outre-Atlantique. D'Artagnan aérien, il lui faut une Constance Bonacieux de bon aloi pour l'empêcher de tomber dans les griffes de l'ignoble Lady de Winter, incarnée par une Lana Turner pleine de sensualité. Une version des «Trois Mousquetaires» à la sauce hollywoodienne, riche de technicolor, de capes onduleuses et d'épées rutilantes qui se laisse regarder sans déplaisir. Sauf par June, qui se trouve ridicule en costume d'époque.

En 1949, la nouvelle version de «Little Women (Les quatre filles du Dr March)», réalisée par Mervyn LeRoy, lui procure une immense satisfaction. A la joie qu'elle éprouve de partager les rôles titres avec Elizabeth Taylor, Margaret O'Brien et Janet Leigh s'ajoute le sentiment d'être proche du personnage principal, autrefois incarné par Katharine Hepburn, celui de la jeune Jo dont l'ambition de devenir écrivain reflète le portrait sans doute fidèle de l'auteur du roman, Louisa May AlcottLouisa May Alcott (1832/1888).

En août 1948, la jeune femme étant persuadée de ne pouvoir être mère à la suite de son accident de jeunesse, le couple a adopté une petite fille, Pamela, née le 18 juin de la même année. Lorsque, en 1950, Richard / Dick Jr s'annoncera par des voies plus naturelles, June devra renoncer à son rêve le plus cher : être la partenaire de Fred Astaire dans «Royal Wedding». Le rôle échoira à Jane Powell.

L'épouse consciente de ses devoirs…

June AllysonJune Allyson et James Stewart

La petite fille a grandi… Enfin, c'est une expression ! Elle s'est muée en une “dutiful wife”, une femme consciente de ses devoirs d'épouse et de mère. Un rôle qu'elle tiendra à trois reprises aux côtés de James Stewart.

C'est lui qui l'a choisie comme partenaire pour leur premier film en commun, «The Stratton story» (1949), histoire d'un joueur de base-ball qui se blesse avec son fusil de chasse et doit subir l'amputation de la partie inférieure d'une jambe. Cette histoire typiquement américaine, tirée d'un fait divers réel, va toucher l'Amérique profonde, lui redonnant confiance en son avenir d'après-guerre. Malgré leur différence de taille (June assurera qu'elle n'eut jamais à utiliser un tabouret pour embrasser son partenaire !), les deux comédiens remportent un succès qui appelle une suite. Et pourtant, le rôle était initialement prévu pour… Van Johnson !

En 1953, le couple se reconstitue autour de la biographie du tromboniste et chef d'orchestre jazzie Glenn Miller, dont tout le monde musical se souvient des interprétations de «In the Mood» ou «Moonlight serenade». Sous la houlette du réalisateur Anthony MannAnthony Mann, qui venait de le diriger dans quelques uns de ses plus célèbres westerns («Bend of the River», «The Naked spur»,…), James Stewart incarne un Glenn Miller criant de vérité, à la recherche obsessionnelle du “son” parfaitement harmonieux qui le fera sortir de l'ombre. Dans ce deuxième opus, «The Glenn Miller Story/Romance inachevée», les deux acteurs s'entendent à nouveau à merveille et leur osmose est telle que longtemps les spectateurs les imaginèrent mari et femme. Et lorsque Dick Powell rencontrait James Stewart, il avait pris l'habitude de s'écrier: "Oh ! My wife's husband! (Ciel ! Le mari de ma femme !)".

James Stewart, nous en reparlerons sans doute un jour, exécuta pendant la Seconde Guerre Mondiale, une vingtaine de missions de bombardement en tant que pilote, au dessus de l'Europe occupée. Au milieu des années cinquante, à l'issue de la Guerre de Corée, en pleine “Guerre Froide”, l'Aviation américaine a dû rappeler ses réservistes, décision mal comprise par la population. L'US Air Force souhaite utiliser le cinéma afin de redorer son blason. L'affaire est confiée à Anthony Mann, le rôle principal revenant de droit à James Stewart qui décide de se “remarier” avec June Allyson. «Strategic Air Command» (1955), malgré son succès public indéniable, nous laisse aujourd'hui le souvenir d'une grosse machine au vol plutôt lourd.

De films et d'autres…

June AllysonAlan Ladd et June Allyson

Au cours de cette décennie, June Allyson fait quelques infidélités intelligentes à son “époux” de prédilection. Et c'est avec bonheur que l'on découvre sa participation à la guerre de Corée où, en tant qu'infirmière, elle assiste le docteur Humphrey Bogart, au passé douloureux («Le cirque infernal», 1953).

En 1955, pour des raisons déjà évoquées, l'US Air Force met ses héros à l'honneur. Le Capitaine Joseph McConnell, sous les traits d'Alan Ladd, nous raconte son histoire («The McConnell story/Le tigre du ciel»). Lui aussi a “épousé” June Allyson, décidément très demandée… Sont-ce leurs petites tailles qui favorisent le rapprochement des deux acteurs au point de mettre en danger leurs mariages respectifs ? Mais tout rentre dans l'ordre, et chacun dans son foyer…

La même année, le trop rare José FerrerJosé Ferrer la dirige à contre emploi dans «The Shrike (Ange ou démon)». Elle y incarne une épouse sans coeur qui pousse son mari vers la dépression. June Allyson a cassé le moule et le public se rebiffe, écrivant au studio afin que son actrice préférée (elle est alors dans le peloton de tête du box office, deuxième actrice derrière Grace Kelly) rentre dans le droit chemin.

Ce qu'elle fera bien vite, au point d'épouser son valet de chambre ! («My Man Godfrey», 1957).

Une retraite anticipée…

June AllysonJune Allyson, Dick Powell, Richard Jr et Pamela (1958)

Le temps des comédies musicales a vécu. Le cinéma familial laisse la place à d'autres mouvements, comme la “nouvelle vague” française, ou l'apparition des réalisateurs de la télévision américaine derrière les caméras du septième art.

En 1959, June Allyson s'éloigne des studios, officiellement pour seconder son époux dans sa nouvelle carrière de producteur. Celui-ci est en effet la la tête de la Four stars, compagnie essentiellement tournée vers la télévision, qui produisit le «June Allyson Show» (1959/1961) et le «Dick Powell Show».

En 1963, son mariage avec Dick Powell bat de l'aile lorsque l'acteur, gros fumeur, décède d'un cancer de la gorge. Devenue dépendante de l'alcool, l'actrice est appelée devant les tribunaux par sa belle mère qui désire obtenir la garde de ses petits-enfants.

En 1963, puis en 1966, June Allyson épouse à deux reprises Dick Maxwell, qui fut autrefois son coiffeur, mariages qui se soldent par deux divorces.

De 1963 à 1975, on la voit souvent en compagnie de l'écrivain et metteur en scène Dirk Wayne Summers, devenu le tuteur légal de ses enfants depuis le verdict du procès, favorable à l'actrice.

En 1972, elle revient au cinéma, interprétant le rôle d'une lesbienne meurtrière dans «She Only Kill Their Masters». Mais le public refuse toujours de la voir tenir les mauvais rôles.

En 1976, elle épouse le dentiste David Askrow, qui l'aide à mener une vie plus saine et plus sereine. A la fin de la décennie, on peut voir le couple en tournée théâtrale («My daugher, my son»).

A l'abri du besoin, elle se partage désormais entre ses apparitions télévisées et ses participations à des oeuvres charitables (the June Allyson Foundation ...).

En 1984, elle est élevée au rang de grand-mère par son fils Dick/Ricky/Richard, le nouveau né perpétuant par son nom la lignée paternelle : Richard Powell III.

En 1985, elle fait, aux côtés de James Stewart, une tournée en Europe pour la reprise de «The Glenn Miller story», le célèbre couple nous gratifiant à cette occasion d'une apparition au Festival de Cannes.

Neuf ans après Jimmy, June Allyson décède le 8-7-2006, à Ojai, Californie, à la suite de complications respiratoires. Leur romance cinématographique restera éternellement inachevée…

Documents…

Sources : Show de Larry King sur la chaîne TV américaine CNN (4-7-2001), The Official June Allyson Website, Imdb, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

June Allyson…

Citation :

"Dans la vie réelle, je suis une piètre couturière et une dangereuse cuisinière: rien de l'épouse parfaite !"

June Allyson
Christian Grenier (février 2008)
Ed.7.2.2 : 3-3-2016