Isa MIRANDA (1905 / 1982)

"… la signora di tutti"

Isa Miranda

Ce fut une déesse ! Une sublîme actrice du cinéma italien. Mystérieuse, inaccessible, elle symbolisa le rêve et l'élégance.

L'Amérique l'aura déçue mais l'Europe aura su l'aimer.

Je vous invite à retrouver Isa Miranda, une si belle étoile oubliée…

Donatienne

Ines avant Isa…

Isa MirandaIsa Miranda (1936)

Ines Isabella Sampietro naît le 5 juillet 1905 à Milan. Elle vit dans la campagne environnante, ses parents étant des paysans lombards.

Elle n’a pas la possibilité de fréquenter l'école bien longtemps car, dès l'âge de 12 ans, elle travaille déjà en usine. Puis elle trouve un poste de vendeuse, de secrétaire et enfin de modèle. Il faut dire que la jeune Ines est déjà une très jolie jeune fille aux traits purs.

Elle est tentée par le théâtre et s’inscrit, tout en travaillant, à l’Accademia dei Filodrammatici deMilan. Elle se présente pour la première fois devant un public dans la pièce «Le tre ragazze pocco vestite/Les trois filles moitié nues». On raconta à l’époque qu'elle devait son succès, très appréciable, au fait qu'un soir, elle avait oublié de mettre sa culotte sous le tutu ! Plaisanterie coquine, facile et impensable quand on connaît le sérieux de la ravissante Ines, déjà devenue Isa.

Mais il n'en reste pas moins vrai que cette opportunité constitue sa chance et lui permet de démarrer une carrière de comédienne.

Une belle nouvelle déesse…

Dans son hebdomadaire "Novella", l’éditeur Angelo Rizzoli publie un roman feuilleton de Salvatore Gotta, «La signora di tutti». On s’arrache les épisodes au fil des semaines… Inévitablement naît dans les esprits l’idée d’en tirer une adaptation cinématographique.

La rédaction du journal lance un appel pour trouver “La” vedette. Nous sommes au début de l’année 1934. Il est décidé que l'on retiendra plutôt une débutante qu'une actrice confirmée, afin de jouer la carte de la surprise. Angelo Rizzoli choisit Isa parmi des dizaines de candidates. Celle-ci n'est apparue que dans quelques bandes plus ou moins importantes : «Il caso Haller» (1933), «Tenebre» (Guido Brignone, 1934) qui lui a valu d'être comparée à Marlene Dietrich par un critique de l'époque, etc.

Max OphülsMax Ophüls, le réalisateur allemand, est aux commandes de cette histoire sombre dans laquelle les drames s’enchaînent, constituant un véritable “mélo”, dans toute l’acception du terme. La traduction française du titre en est "La dame de tout le monde", une dame de tout le monde propulse littéralement la belle Italienne, quasiment inconnue, au sommet d’un art tout neuf pour elle. Elle devient la grande révélation du cinéma italien de l’époque. La presse ne sait plus quel qualificatif inventer. Tout en étant elle-même, on la compare sans hésitation à Greta Garbo et Marlène Dietrich, glorifiant son jeu naturel et son port de déesse. Son regard prenant autorise tous les premiers plans.

On lui offre bien vite un nouveau rôle dans «Come le foglie» (1934), toujours dans le genre mélodrame… L'actrice confirme son talent. Pourtant, le personnage qu’elle incarne est à l’opposé du premier. Modeste, simple et brune cette fois, elle crève tout autant l’écran. Ses grands yeux lui “mangent” le visage qu'elle a si régulier, encadré par des cheveux coiffés en casque court.

Alfredo mon amour…

Isa Miranda«Il fu Mattia Pascal», 1936)

A cette époque, Isa Miranda vient de rencontrer son pygmalion, le jeune producteur Alfredo Guarini. Les deux jeunes gens tombent amoureux au point de ne plus se quitter. Ils se marieront par la suite…

Alfredo produit «Il passaporto rosso» (1935), dans lequel sa jeune compagne incarne une chanteuse abusée par un triste sire, en Amérique du Sud.

Guarini, en amoureux et producteur avisé, va vite se rendre compte qu’il faut donner à la carrière de sa bien-aimée une renommée plus internationale. La tâche n’est pas très facile. Le cinéma latin se remet lentement d’une crise et aucune star italienne n’arrive à percer en dehors des frontières.

Et puis n’oublions pas le contexte politique de l’époque. La péninsule italienne est déjà sous influence fasciste. La “Marche sur Rome” a eu les conséquences que l’on sait. Mussolini tient les rênes du pouvoir et flirte dangereusement avec le rêve arien germanique.

En un premier temps, Alfredo va tenter le plus facile : conquérir le public allemand, et celui des autres pays européens à la suite. Pari réussi : Isa devient la plus connue des stars italiennes des années 36/38. Elle devient la vedette de grandes productions internationales sous la houlette de metteurs en scène qui ont fait leurs preuves, tels Harl Heinz Martin, («Du bist mein Gluck», 1936), Pierre Chenal («L’homme de nulle part» et sa version italienne «Il fu Mattia Pascal», 1936) ou Victor Tourjansky («Le mensonge de Nina Petrovna», 1937).

Les sirènes d’Hollywood…

Isa Miranda… à l'occasion de la sortie française
de «Hotel Imperial» (1939)

Son époux regarde déjà plus bien loin, les yeux tournés vers un horizon mythique qui s’appelle Hollywood. Mais, pour cela, il faut obtenir des visas auprès d’autorités politiques pas toujours zélées lorsqu'il s'agit de favoriser les départs vers les Amériques.

Isa racontera avoir consenti, afin de mettre tous les atouts de son coté, à participer à une grande fresque historique et colorée, en interprétant un rôle très décoratif et très glamour, très “kitsch” pourrait-t-on dire : «Scipion l’Africain)» (1937) est censé redonner un éclat à la ville de Rome, pourtant qualifiée de Lumière ! Chevelure blonde et artistiquement bouclée pour la belle Isa
Le film est présenté solennellement à la Foire exposition d’Arte cinematografice où il remporte la coupe Mussolini.

Le couple Alfredo - Isa finit par obtenir les documents officiels indispensables à la conquête du Nouveau Monde. La belle actrice prononcera tout de même quelques mots rassurants avant de s’embarquer avec son amant sur le paquebot Rex. Nous sommes le 26 août 1937. : "J’adore l’Italie. Je ne serai jamais vraiment américaine et j’emporterai un peu de mon pays avec moi. Je sens que je serais bien incapable de m’adapter à ce système."

Tandis que les tourtereaux goûtent les charmes de leur croisière transatlantique, les magnats de la Paramount rivalisent d’imagination pour faire de la vedette européenne une star “made in USA”. Une villa lui est réservée, au 7277 Hilside avenue. On lui alloue les services d’un professeur particulier d’anglais. Envisagea-t-elle un instant de demander la nationalité américaine ?

Le premier film américain dans lequel notre héroïne apparaît se nomme «Hôtel Impérial» (1938), réalisé par le très Français Robert FloreyRobert Florey. Edith HeadEdith Head, illustre costumière, conçoit de superbes modèles sur mesure. Aucun détail n’est laissé au hasard : maquillage soigné, elle apparaît comme un nouvel “ange bleu ”, tellement sa ressemblance avec Marlène est frappante.

Mais en vérité, le couple a du mal à jouer le jeu. Ni Alfredo, ni Isa n’ont le style “Beverly Hills”, pas plus que celui de Malibu. Fuyant les réceptions, refusant les invitations, il ne s’intègre pas du tout à la “faune” ambiante.

Le film n'ayant rencontré qu’un succès d’estime, tout le monde est déçu. En 1939, la Paramount propose à notre vedette un rôle plus léger dans un film humoristique, «La femme aux diamants». Aux côtés de George Brent, elle personnifie une contrebandière de charme. Elle n'apparaît pas toujours à son aise : on lui impose le style américain alors que c’est une latine dans l’âme. Ne trouvant pas ses marques, elle décide de rentrer dans son pays. L'escapade américaine aura duré deux longues années. Envisagea-t-elle un instant de s'y fixer définitivement ?

Le 14 décembre 1939, le même bateau ramène les époux en Italie. Car Isa et Alfredo ont convolé en justes noces le 1er juillet 1938. Ils débarquent dans une Europe qui vit une “drôle de guerre”…

La grande romantique du régime fasciste…

Isa Miranda«Zaza» (1942)

A peine le pied sur le sol natal, le couple confiera avoir ressenti une distance, voire un rejet de la part des autorités en place. Isa et son époux évoqueront une circulaire du ministère de l’Intérieur ordonnant à la presse de ne pas s’intéresser à eux qui avaient choisi d’écouter les sirènes de l’Amérique. Interdiction aurait été faite de leur délivrer des passeports. Une rumeur affirmant qu’elle avait été élevée dans une famille aux idées socialistes aurait même circulé…

Il est vrai que, depuis quelque temps déjà, tous les films américains sont interdits sur le sol italien, y compris ceux tournés par notre vedette. Les choses sont d'autant moins faciles qu’Isa ne représente pas, dans ces temps de patriotisme exacerbé, le symbole de l’actrice latine. Italienne de souche, elle n’a pas pour autant un physique méditerranéen. De plus, dotée d'un fort tempérament, elle n’a rien d’une femme soumise ! Blessée, elle se sent ostensiblement délaissée par la profession…

Déprimés, les époux pensent qu’il leur faut repartir à zéro. Pour s’en sortir, Alfredo se lance dans la mise en scène de trois films dont sa dulcinée sera la vedette : «La déesse blanche» (1940) , «E caduta una donna» (1941) – un mélodrame à la réalisation réussie qui offre à son épouse un des meilleurs rôles de la première partie de sa carrière – et «Documento Z-3» (1942).

En 1942, elle parvient à décrocher deux engagements dans des oeuvres qui vont compter dans sa carrière. Dans «Malombra», elle incarne une marquise qui en fera une des plus belles créatures du cinéma de l’époque. Toujours raffinée, ange sublîme de la mort, elle représente l’expression d’une folie élégante. Pourtant, elle a été retenue par les producteurs et le scénariste, Renato Castellani, contre l’avis du metteur en scène, Mario Soldati, qui lui aurait préféré Alida ValliAlida Valli : "Ce n’est pas le film dont j’avais rêvé et je pense que cela est dû à une erreur de distribution, l’actrice ne convient pas". Pour Renato Castellani, au contraire, "… pour incarner le personnage de Malombra, il valait beaucoup mieux avoir une actrice ambiguë, incertaine, complexée comme l’était Isa, plutôt qu’un personnage relativement franc, une belle jeune fille de Trieste, comme l’était Alida Valli, surtout à cette époque où elle était très jeune".

Dans «Zaza», dirigée cette fois par Renato Castellani (1942), elle personnifie une artiste provinciale qui tombe amoureuse d’Alberto Dufresne, un jeune séducteur appartenant à la bourgeoisie parisienne. Elle avait déjà été retenue pour le film homonyme réalisé à Hollywood par George Cukor (1938), mais avait dû renoncer à la suite d’un accident. Les deux versions relatent la même histoire, inspirée d'une pièce de Pierre Berton et Charles Simon.

On remarquera dans ses deux dernières prestations les toilettes somptueuses, confectionnées par Maria de Matteis, qui la mettent si bien en valeur : traînes, voiles, robes époustouflantes. Et, pour Zaza, une étoile filante dans ses jolies boucles !

Avec la sentimentale et vulnérable Zaza, refusant d'abuser de cette image si éphémère, elle tourne une page de sa jeune carrière. Pour avoir su imposer son personnage de femme affirmée dès le départ, elle sera une des rares actrices de cette époque à passer le cap de la première jeunesse.

Etait-elle une comédienne populaire ? Sans doute non. Elle ne fut jamais “la petite fiancée du public”, comme le seront plus tard Maria Denis, Alida Valli ou Pier Angeli, pour ne citer qu'elles…

Quelle actrice est-elle, alors ? Une star lointaine, mystérieuse, dont on sait peu de choses. Pathétique est le qualificatif qui revient le plus souvent pour la décrire. Elle sait faire passer ses émotions. On assure qu’elle peut pleurer sans aucun artifice, rien qu’en s’inventant un paysage mental pour faire couler les larmes…

La bourgeoise raffinée de l’après-guerre…

Isa MirandaIsa Miranda

A la fin des hostilités, Isa Miranda a quarante ans. Elle n’adhère pas au cinéma italien d’après guerre. Le néo-réalisme n’est pas fait pour son “look” de femme fascinante et inaccessible. Elle ne se voit pas en haillons, poussant une bicyclette, mal coiffée… Elle est au fond d’elle-même très patricienne. Aussi, elle va tourner une série de films où elle incarnera à merveille des personnages de bourgeoises séduisantes, comme dans «Lo sbaglio si essere vivo/L’erreur d’être vivant» (1945) où elle figure l’épouse infidèle mais sympathique de Vittorio de Sica.

Véritable “Pygmalion de midi”, le grand VittorioVittorio De Sica l’entraîne vers le théâtre. Ensemble, ils fondent une compagnie qu’elle continuera seule à gérer après le départ de son nouveau mentor, "la Compania di Prosa Italiana Isa Miranda".

Sur le plan cinématographique, elle se tourne résolument vers une carrière internationale, orientée en particulier vers la France où le public la connaît bien et l’apprécie. Souvenons-nous de «Au-delà des grilles» (1948) , mis en scène par René Clément, où elle incarne Marta, femme malheureuse en ménage, qui tombe sous le charme d’un marin recherché pour meurtre (Jean Gabin, la rencontre de deux étoiles du cinéma de l’époque). Certes, elle se montre un peu trop distinguée pour jouer une femme qui travaille dans un bistrot, mais son côté pathétique l’emporte. Le film obtiendra l’Oscar du meilleur film non américain. Isa, quant à elle, sera récompensée du prix d’interprétation au festival de Cannes 1949.

Max Ophüls, qui ne l’a pas oubliée, l’invite dans sa «Ronde» (1950) où elle passe des bras de Jean-Louis Barrault à ceux de Gérard Philippe. Je connais des renversements moins agréables…

En 1953, un long métrage à sketches va nous la faire mieux connaître. L’épisode «Isa Miranda» de «Siamo donne/Nous les femmes», réalisé par Luigi Zampa, nous présente une biographie de la comédienne racontée par elle-même sur un ton de confidence. Nous apprenons ainsi son grand chagrin, celui de n’avoir jamais pu être maman. Elle fabrique de ses propres mains des poupées qu’elle revend au profit d’œuvres charitables pour l’enfance déshéritée.

Viendront ensuite, toujours en France, d’autres rôles de bourgeoises très “classy”, comme dans «Avant le déluge» (1953) , «Le secret d’Hélène Marimon» (1953) , «Une manche et la belle» (1957)… «Raspoutine» (1953) et «Le secret du chevalier d’Eon» (1959) lui permettront même de jouer les tsarines Alexandra et Elisabeth de Russie !

En 1955, elle est invitée dans la distribution du film romantique de David Lean, «Vacances à Venise», avec Katherine Hepburn. De violentes divergences opposent les deux comédiennes aux personnalités bien marquées et aux caractères bien trempés ! Isa y laissera des plumes puisque son rôle sera réduit comme peau de chagrin !

Enfin, le cinéma italien, qui ne lui proposait pratiquement plus rien, lui offre deux rôles forts de mère dans «La corruzione» de Mauro Bolognini et «La noia/L’ennui» de Damiano Damiani (1963). On la voit en outre dans des films d’aventures, comme «Hardi Pardaillan» de Bernard Borderie (1963). Catherine de Médicis, l'imposante mère d’Henri III (Jacques Castelot), côtoie pour la circonstance notre ami Gérard Barray.

Après avoir éclairé le personnage de la comtesse Erika Stein dans «Portiere di notte» (1974), elle apparaît une dernière fois à l'écran dans «Apocalisse di un terromoto» (1982), un long métrage inédit en France.

Isa forever…

Isa Miranda aura vécu sa carrière comme une raison d’être. Elle n’aura eu qu’un seul amour dans sa vie, Alfredo Guarini, son mari et guide. Ils vieilliront ensemble, faisant face tous les deux à divers revers de fortune.

Sur le tard, à cause d’une mauvaise chute, elle passera ses dernières années dans un hôpital romain.

Elle s’éteindra le 8 juillet 1982, rejoignant son Alfredo qui l'attendait depuis l'année précédente, le 6 avril 1981.

Isa Miranda, étoile injustement oubliée aujourd’hui, brille “forever” au firmament du cinéma mondial. Fasse que cette page projette sur vous quelques éclats de cette éternelle lumière !

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Remerciements à Joël Mertens, fidèle visiteur belge sans qui l'illustration de ce dossier n'aurait pas été si complète, et à Marlène Pilaete pour ses précieuses corrections.

Donatienne (octobre 2008)
Ed.7.2.1 : 10-1-2016