ARLETTY (1898 / 1992)

L'hirondelle de Courbevoie…

ArlettyLéonie adolescente

Léonie Bathiat naît le 15-5-1898, au 33 de la rue de Paris, à Courbevoie. Fille d'un forgeron auvergnat (qui finit chef de traction à la compagnie des tramways de Courbevoie) et d'une mère lingère, elle partage son enfance entre cette petite ville ouvrière de banlieue et la région d'origine de sa famille. Car c'est aux alentours de Clairmont et de Montferrand que ses grands-pères, maréchal ferrant et mineur, exercèrent leurs vies durant.

De Marie à Marianne, d'une rive à l'autre, elle "s'élève toute seule", comme elle aimera le dire, entre les branches religieuse et républicaine de son arbre génélogique. Un père libre penseur et une mère bigote, un oncle écclesiastique et un cousin - Marius Viple - bientôt secrétaire de Jean Jaurès, à l'assassinat duquel il assistera.

Des problèmes de santé affectant leur enfant poussent les parents à l'envoyer prendre l'air en Auvergne. Après quelques années passées au couvent de Clermont-Ferrand (1904? /1910), elle poursuit sa convalescence en altitude chez sa grand-mère : "Partie de Courbevoie avec l'accent de Carette, j'y revins avec celui de Fernand Raynaud !".

Si, à l'école communale, elle dévore les fables de La Fontaine, c'est celle de la rue qui lui donne ce vocabulaire coloré dont elle usera toute sa vie.

La première Guerre mondiale…

Léonie entre en usine. Tourneuse d'obus, elle est déjà tombée amoureuse d'un beau gosse de La Défense. Hélas, “Ciel” - comme elle le désignera - a été fauché dès les premiers combats (15-8-1914) : "C'est décidé, je ne me marierai jamais ; je n'aurai pas d'enfants".

En décembre 1916, son père se fait écraser par un tranmway parisien : "Je blindai mon coeur".

Embauchée un temps comme sténo-dactylo, Léonie quitte sa maman pour suivre un beau monsieur qu'elle nomme “Edelweiss”. Fâchée avec sa mère, elle recueillera néanmoins, quelques années plus tard, ses dernières paroles, lui promettant de veiller sur son frère Pierre, alors métallurgiste à la firme automobile Hispano-Suiza.

À Paris, avec “Edelweiss” (Jacques-Georges Levy, banquier suisse), elle découvre le luxe, le beau monde et la haute couture. Indépendante, elle quitte bientôt son mentor pour devenir mannequin chez Paul Poiret, qui lui trouve un minois mieux que joli. Elle mène parallèlement une vie assez libre, éthère parfois son esprit dans des volutes éphèmères, épuise son coeur d'une rive à l'autre de l'amour…

Elle est de la revue…

ArlettyArletty dans les années 20

En 1922, sur un boulevard parisien, Léonie fait la rencontre du peintre Paul Guillaume qui voit en elle un modèle à la silhouette agréable. La demoiselle ne se montrant pas intéressée, il lui offre un petit mot d'introduction auprès du directeur du théâtre des Capucines. Séduit ou redevable, Armand Berthez engage celle qui, avec l'accent des faubourgs, fredonne devant lui quelques notes surprenantes : "It's a long way to Tipperary ...". Il faut lui trouver un nom d'artiste. Léonie propose "Victoire Delamarne" (!). Mais comme elle se fait déjà appeler Arlette et que le "Y" est à la mode…

Arletty fait bientôt ses premières grandes apparitions dans les revues de Rip, au Théâtre des Variétés (1921): «Mazout alors !», «Si que je serai roi», «Le bonheur mesdames»… Tout est dans les titres. Sa collaboration avec le célèbre metteur en scène et humoriste s'étendra sur une dizaine d'années. C'est Georges Rip qui façonne la jeune comédienne, la lance vers la notoriété et la célébrité. Sur le plan sentimental, profondément éprise, elle se retrouve enceinte des oeuvres de Jean-Pierre Dubost, le grand amour de sa vie, mais tient son serment de ne pas mettre au monde un futur soldat.

Comme Raimu ou Guitry, Arletty est de ces personnages qui ne peuvent se satisfaire d'un cinéma qui ne parle pas. Aussi faut-il attendre 1930 pour la voir figurer dans un petit film, «La douceur d'aimer», aux côtés de l'un de ses comédiens favoris, Victor BoucherVictor Boucher, aujourd'hui bien oublié. Jusqu'à sa rencontre avec le duo magique Prévert / Carné, on put la voir dans deux bonnes douzaines de films. Relevons «Pension Mimosas» de Jacques Feyder (1934) et «La chaleur du sein» (1938) de Jean Boyer, dont elle tient un des rôles principaux.

Sacha Guitry

Dès 1933, Arletty apparaît dans une pièce de Sacha Guitry, «O mon bel inconnu». Ainsi débute une longue collaboration qui se poursuivra sur scène comme à l'écran. On l'aperçoit dans le prologue de «Faisons un rêve» (1936), avant qu'elle ne reprenne le rôle créé à la scène par Betty DaussmondBetty Daussmond, la soubrette de «Désiré» (1937). Reine d'Abyssinie dans «Les perles de la couronne» (1937), elle croisera Guitry dans des conditions plus dramatiques lors de son éloignement (1946). Au maître, venu la demander en mariage à peine sorti de son 4ème divorce, elle signifie un refus poli qu'elle commentera à sa manière dans son livre : "Je n'aime pas le chiffre 5 !".

Pour «Les perles de la couronne», Guitry envisage un instant de lui faire chanter «La carmagnole». Révolutionnaire pacifiste, l'actrice exige "un tempo tendre et sentimental" (Pierre Monnier, «Arletty»). C'est Damia qui dansera…

Le mot…

Arlettyla scène de la réplique…

"Ce mot que je ne veux plus dire ou entendre"… Bien Madame. Respectant cette volonté si souvent affirmée (et bien que vous fîtes une exception notable pour le dixième anniversaire de la mort de Louis Jouvet), nous ne l'écrirons pas. Henri JeansonHenri Jeanson, à qui l'on reprochait d'avoir voulu faire un mot d'auteur, se défendit : "C'est Arletty qui a fait de ce mot ce qu'il est devenu. Aucune autre qu'elle n'aurait pu lui donner autant de résonnance". Et d'ajouter, plein de malice : "D'ailleurs, si ce n'avait pas été pour elle, je ne l'aurais pas écrit !".

Mais revenons à l'année 1934… Marcel Carné est alors assistant sur le film de Jacques Feyder, «Pension Mimosas». Arletty remarque chez lui des capacités techniques qui ne tarderont pas à s'épanouir. En 1938, il a déjà réalisé «Jenny» et «Drôle de Drame», sur des scénarios et dialogues de Jacques PrévertJacques Prévert. Pour «Hôtel du Nord», il fait équipe avec Henri Jeanson. Le dialoguiste, qui trempe sept fois sa plume dans l'encrier avant de mettre des mots dans la bouche de ses personnages, écrit pour que ceux-là s'échappent des lèvres de Louis Jouvet et Arletty. Le résultat, étincelant, est entré dans toutes les mémoires, y compris celle du cinéma. Et s'il reste un lecteur pour ignorer le vocable méprisé, qu'il change donc d'at… choum ! (Oh zut ! j'allais le dire !)

Marie qu'a d'ça !

Sans avoir jamais suivi le moindre cours d'art dramatique, Arletty est désormais l'une des plus grandes actrices de l'écran. Elle n'en tire pas pour autant la couverture à elle et n'a pas d'exigence de star. Les chefs-d'oeuvres qui suivent «Hôtel du Nord» ne sont pas construits autour de sa grande personne. «Le jour se lève» (1939) met à l'honneur Jean Gabin, Jules Berry et Jacqueline Laurent. «Fric Frac» (1939), avec Michel Simon et Fernandel, repose sur un trio d'acteurs éblouissants. «Circonstances atténuantes» (1939) demeure d'une truculence intemporelle née de la confrontation de Marie qu'a d'ça avec un procureur qui n'en n'a pas du tout, Michel Simon à contre-emploi. Bien que l'on n'imagine pas l'une sans l'autre, chacune de ces oeuvres recèle autant de qualité que notre vedette. Arletty ne dicte pas, elle inspire. Et pas des moindres.

Car vous ne m'ôterez pas de la tête l'idée que Victorien Sardou, lorsqu'il écrivit «Madame Sans-Gêne» en 1893, n'ait pas eu comme une petite prémonition (Arletty dans «Madame sans Gêne» de Roger Richebé, en 1941)…

L'affaire…

ArlettyGarance

À l'entrée des Allemands dans Paris, Arletty se réfugie en Provence, comme de nombreux artistes. Elle rentre à Paris quelques semaines plus tard: "Quand j'ai vu la croix gammée rue de Rivoli, ça m'a foutu un coup. Je suis allé boire un verre de rouge !". Elle n'en renoue pas moins avec la vie parisienne. Elle fait alors la connaissance d'un jeune et bel officier allemand de la Luftwaffe, Hans Jurgen Soehring, de 10 ans son cadet, qu'elle ne tarde pas à rebaptiser “Faune”.

Amie de Louis-Ferdinand Céline, né comme elle à Courbevoie, et de Robert Le ViganRobert Le Vigan, son porte-parole à Radio-Paris, elle fréquente des salons où l'on cause un peu trop. Amie de Josée Laval, elle écrira plus tard sur son père : "Pierre Laval, assassiné légalement le 15-10-1945…". Elle a ses entrées au plus haut niveau des autorités occupantes (ce dont elle usera pour sortir Tristan Bernard de prison). Son "péché" n'est-il pas un homme de confiance de Goëring ? Pourtant, lorsqu'ils préparent «Les visiteurs du soir» (1942) puis «Les enfants du paradis» (1945), ni Carné, ni Prévert, ni Trauner, ni Kosma n'ont la moindre crainte de joindre à leur équipe - dont de nombreux éléments travaillent sous des noms d'emprunt - une actrice aussi “dangereuse”. De la Raymonde de «Hôtel du Nord» à la Garance de cette fin de guerre, du Canal Saint Martin au Boulevard du Crime, d'une rive à l'autre de la scène, Arletty prouve qu'elle peut tout jouer.

À la libération de Paris, comme il se doit, le pilote teuton s'empresse de battre des ailes. Arrêtée le 20-10-1944, Arletty se fend d'une réplique de Jeanson : "Pour une belle prise, c'est une belle prise !". Poursuivie pour complaisance avec l'occupant au moment où triomphe «Les enfants du paradis», elle est incarcérée à Drancy.

Comme toujours, elle a le dernier mot. Paraphrasant Jeanson, elle jette à la tête de ses juges : "Mon coeur appartient à la France. Mon cul, j'en fais ce que j'en veux !". Apprenant la liaison de Jean Gabin et de Marlène Dietrich, elle ajoute : "Gabin a eu sa Prussienne. J'ai eu mon Prussien". Moins réussi : peindre l'Ange Bleu et un aviateur-magistrat au calot vert de gris sous une même couleur dénote pour le moins un daltonisme de mauvais aloi, ces deux là ne fréquentant pas les mêmes cieux.

Rendons lui grâces, en ces heures sombres, ne n'avoir nui à qui que ce soit, de n'avoir porté publiquement atteinte à l'honneur de personne, de n'avoir pas profité de sa position pour accélérer sa carrière (6 films en 5 ans) et, puisqu'on l'a bien souvent reproché à tant d'autres qui n'avaient pas choisi l'exil, de n'avoir jamais travaillé pour la firme allemande Continental. Restent le délit d'opinion et l'entretien de bien compromettantes relations…

Le retour aux affaires…

Condamnée à trois années d'inactivité ("Après avoir été la femme la plus invitée de Paris, je suis la femme la plus évitée"), reléguée à cinquante kilomètres de la capitale, Léonie Bathiat, qui insiste pour être reconnue comme telle, se réfugie dans la lecture.

Son retour à l'écran est catastrophique : «L'île des enfants perdus», rebaptisé «La fleur de l'âge» (1947), porte pourtant la double signature Prévert / Carné. Tourné à Belle-Isle-en Mer où l'actrice ne tarde pas à acquérir une propriété, le film n'en demeure pas moins inachevé. Quant à «Madame et ses peaux-rouges» (1948), il ne fut pas distribué.

Plus heureuse au théâtre, Arletty y devient alors ce qu'elle avait toujours espéré, une grande tragédienne. Appuyée par Pierre Lazareff, elle obtient le rôle de Blanche Dubois dans la pièce de Tennesse Williams, «Un tramway nommé désir» (1949). Elle exige de Jean Cocteau, l'adaptateur, une modification du dialogue français : remplacer la réplique "J'ai toujours suivi les étrangers" par "J'ai toujours suivi les inconnus"

En 1950, dans la revue du théâtre de L'Empire, la comédienne se livre à une imitation féroce d'Édith Piaf, qu'elle n'aime pas : "Elle chante avec le bas ventre !".

À perte de vue…

Arlettyune de ses dernières interviews

En 1952, Arletty perd la vue de l'oeil gauche. Elle n'en continue pas moins à travailler. Si elle ne tient plus le premier rôle à l'écran, on peut néanmoins remarquer la qualité de son interprétation dans «Le grand jeu» de Robert Siodmak (1953) ou «Huis Clos» de Jacqueline Audry (1954) d'après la pièce éponyme de Jean-Paul Sartre.

Revenue en odeur de sainteté cinématographique, elle préside le jury du festival de Cannes 1956 et participe au couronnement du film d'Ingmar Bergman, «Sourires d'une nuit d'été». De cette escapade maritime, elle retire la fierté d'un portrait d'elle réalisé par le peintre Matisse.

Curieuse ironie de la distribution ou clin d'oeil malicieux de Darryl Zanuck, elle incarne avec amusement l'épouse du maire de Colleville qui se réjouit du débarquement allié dans «Le jour le plus long» (1962). La même année, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud lui offrent un beau rôle dans la pièce de l'Irlandais Brenda Behan, «Un otage». Un soir, à Belle-Isle, elle se trompe de traitement et verse dans son oeil valide les gouttes qu'il ne devait pas recevoir. Obligée d'abandonner la scène et la troupe de l'Odéon, elle termine l'année, amoindrie, au bras de Fernandel dans ce qui sera son dernier film, «Le voyage à Biarritz» (1962).

Entre Belle-Isle et Paris, elle se remet lentement d'une opération qui lui permet de recouvrer une partie de ses moyens visuels. En septembre 1966, elle fait une réapparition théâtrale dans «les Monstres sacrés», de Jean Cocteau. Au cours de la tournée qui prépare sa reconquête parisienne, elle sombre à nouveau dans l'obscurité.

"Des rides ? Je n'en n'ai qu'une seule… Et je suis assise dessus !"

José Sourillan, qui la fréquenta sur le tard, nous précise qu'elle ne demeura pas totalement aveugle, pouvant distinguer les silhouettes et s'offrir le plaisir de deviner les couleurs. Dans son “deux pièces” de la rue Rémusat, elle partage ses moments de loisirs entre la lecture dispensée par les amis et la musique qui flatte son ouïe demeurée bien valide.

En 1971, elle écrit un livre de souvenirs dont le titre, pour contredire le double-sens, est soutenu par la photographie d'un quartier de Paris, «la Défense» : "Je ne me défends pas. J'attaque !". En 1987, elle récidive avec «Je suis comme je suis», une ligne de conduite inébranlable.

À l'avènement du parti socialiste (1981), elle refuse de faire une demande de Légion d'honneur, comme le lui suggère Jack Lang. Lui revient à l'esprit la réplique de Marcel Aymé, célèbre “épuré” à qui l'on avait fait plus tôt la même proposition : "Vous pouvez vous la…". Mais Madame Arletty a de la tenue, quoi qu'on pense.

N'en déplaise à Jean-Claude Brialy, si la dame blanche - couleur dont elle se vêt désormais le plus souvent possible - ne dispose que de modestes revenus, elle ne connait pas une fin de vie misérable. Depuis le 23 juillet 1992, il ne nous reste d'Arletty qu'un grand éclat de rire bien sonore qui nous explose de temps à autre dans la tête. Humble, elle doit penser que çela suffit.

Elle n'a jamais rien regretté de sa vie aventureuse : "Comme un film terminé, le passé est dans la boîte". De Courbevoie jusqu'à Auteuil, d'une rive à l'autre de la Seine, les yeux de Léonie Bathiat, tant qu'ils l'ont pu, sont restés pointés dans la même direction : droit devant !

Documents…

Sources : «Arletty», hagiographie de Pierre Monnier, «Arletty, lady Paname», documentaire d'Yves Riou et Philippe Pouchain, documents personnels, articles et images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Ce que je voudrais que l'on dise de moi après ma mort ? Cette fille-là, c'était pas du toc !"

Arletty
Le grand jeu…
Christian Grenier (juin 2009)
Éd.8.1.3 : 12-8-2017