Edwige FEUILLERE (1907 / 1998)

Article de Jean Cau, paru dans la revue Paris Match en 1977

"Madame, figurez-vous que j'ai été très amoureux de vous…"

Edwige FeuillèreEdwige Feuillère

Je suis très content de vous rencontrer, Madame, (je lui ai servi un “Madame” long comme ça. Une comédienne que l'on peut appeler cérémonieusement Madame, comme une reine, ça n'arrive pas tous les jours en 1980) parce que, figurez-vous que j'ai été très amoureux de vous.

J'étais un collégien perdu dans ma province et mes adolescences et, au sortir du cinéma Odéon, ça y était. J'étais tombé amoureux de la Duchesse de Langeais, alias Edwige Feuillère. Le coup de cinéma et de foudre. Amoureux ! "Mais, il fallait venir me le dire, voyons !". Elle a dit ça en souriant, comme si elle consolait le collégien ressuscité. Comme une maman qui dit à l'enfant désolé : "Mais oui, tu l'auras la Lune, mon petit !" Alors, aussitôt, il y eut un dégel et je renonçai à mon "Madame".

On m'avait assuré qu'elle était timide, la grande Feuillère. Vrai ?

"- Oui, bien sûr, comme tous les acteurs… Timidité, le trac aussi… Je n'aime pas parler de moi, vous savez."

Elle me dira plus tard que son rêve eût été d'être "invisible et intouchable" en dehors des rôles. Il y eut, il y a la gloire et cette statue aujourd'hui dressée sur une pyramide de films et une montagne magique de pièces. Elle a été "tout", au cinéma : Lucrèce Borgia, Marthe Richard, Lucrèce, Nastasia (dans «l'Idiot»), Julie de Carneilhan, duchesse de Langeais, Mlle Bonaparte.

Au théâtre, elle a joué Musset, Molière, Bourdet, Verneuil, Dumas, Claudel, Giraudoux, Cocteau, Becque, (etc.) et même Armont et Gerbidon (auteurs comme chacun sait, de «Fleurs de luxe»…).

La gloire ?

" - Disons la célébrité, on est interviewé, on parle et puis je ne sais pas ce que vous écrirez, vous, mais on ne se reconnait pas. On pense 'Tiens, c'est une autre !' On reste étonnée, et parfois triste, devant les fausses révélations rapportées, les fausses histoires".

"- Vous vous êtes blindée ?"

"- A l'usage, oui, mais il y a des moments pénibles…"

"- Hé, c'est ainsi, vous êtes une actrice…"

"- Oui, et tout le monde, d'ailleurs, est acteur, aujourd'hui. Radio, journaux, télévision se précipitent sur la proie l'acteur, le champion, le présentateur de télé, l'homme politique, etc… tout le monde y passe."

Elle n'a pas confondu sa vie et ses rôles. Bien sûr, me dira-t-elle, on s'identifie, on est la dame aux camélias, l'Ysé du «Partage de midi», la reine de «L'aigle à deux têtes». Oui, c'est joué et vécu. On se vidange et, chaque soir, le comédien, "C'est comme une course. On donne le meilleur de soi-même, à bout d'émotion, de conviction, à bout de coeûr et de souffle. Qu'est-ce qu'un grand rôle ? Une crise, une vraie crise de somnambulisme."

Et c'est ainsi, mais, comme un accord tacite s'est établi entre nous; je sais qu'elle n'a pas envie de parler de sa biographie privée (elle a raison), qu'elle n'a aucun goût pour étaler sa vie et cette attitude impose un respect. Cette femme est digne et, sous son regard, enveloppé dans la musique céleste de sa voix, on accepte l'accord non formulé. On n'ouvrira pas les tiroirs et les placards de sa vie, que l'on suppose, d'ailleurs, bien rangés et finalement sans mystères.

"- Je ne tiens plus à rien."

"- Blasée, alors, ou désenchantée ?"

"- Non, non, je ne veux pas dire cela ! Je veux dire que j'ai toujours été une vagabonde et le reste plus que jamais… Je suis une nomade. Je déménage, de temps en temps, je disparais, pour trois mois, un an… Je vais en province, à l'étranger. J'ai des relais d'amitié. Je suis bien partout."

"- Et moi qui vous voyais dans un appartement somptueux de diva, avec des tentures, du satin, des lévriers… Très Sarah Bernhardt, peinte par Clairin. Vous dérangez l'image hiératique que je m'étais faite de vous. Je vous imaginais dans des palais et sur des trônes, drapée de brocarts, et vous êtes assise sur une chaise, en sobre tailleur beige et chaussée de souliers et non de cothurnes. Vraiment, pas de lévriers ?"

"- J 'ai eu, dans ma vie, sept chiens, tous bâtards et deux chats de gouttière. De gouttière mais en smoking, noirs avec des souliers blancs. J'adore les chats noirs et blancs. En smoking. Je ne possède ni appartement, ni maison de campagne, je me balade avec trois robes, je n'ai rien, ne possède rien, je suis complètement détachée… de la terre."

Elle y est, sur terre, mais détachée. Sur terre, ou sur les planches ? Oui, c'est sa famille, le théâtre. Mais une vraie famille, des enfants…

"- J'ai aimé des êtres. Si je regrette de ne pas avoir eu d'enfants ? Oui, parce que je les adore, non, parce qu'ils grandissent."

"- Mais, ils seraient restés vos enfants, même s'ils avaient grandi…"

"- Sans doute (ici, un temps de rêve)…. Très difficile, dans notre métier, de former un couple… classique. On va au théâtre quand le mari rentre de son travail, on rentre quand il est couché, on joue le dimanche. La vie publique dévore cette part de vie privée."

"Tenez, à propos d'enfants… Mon père, italien et passionné, ne voulait pas que je sois comédienne. Pour lui, c'était devenir une bonne à rien. 'Je te tuerai !' Puis, il s'est ruiné - il était entrepreneur - et il a fallu que je me débrouille. Ensuite, il a vu que je réussissais mais, pour lui, Edwige Feuillère était une autre personne. Enfin, je suis comme je suis. Constante en amitié et en amour, mes qualités. Impatiente et brutale, mes défauts."

"- Brutale ? Contre qui ?"

"- Je ne le manifeste pas, je ne dis rien, mais…"

Elle a été comédienne, dit-elle, non pas d'abord par goût de la comédie ("Je n'ai pas eu de modèles, je n'ai aucun sens de l'imitation, aucun !") mais par amour des mots, de la musique, des phrases.

Peut-être est-ce pour cela - et non par hasard - qu'elle a interprété les grands rôles de poètes dramatiques, Claudel, Giraudoux, Cocteau et non de dialoguistes, fussent-ils de qualité, par exemple de Jean Anouilh.

"- Pour moi, le style, la musique fait tout passer et je considère qu'un acteur n'est ni monstre ni sacré, mais serviteur. C'est pour cette raison que j'aimais, que j'aime entendre un auteur me lire sa pièce. Vous auriez dû entendre Claudel. Il donnait l'impression d'un paysan champenois en train de travailler ses mots comme on travaille la terre. Il n'était pas acteur, mais on vivait le rôle à l'entendre. La voix de Giraudoux était toute d'ironie, elle traçait des arabesques. Cocteau, c'était des flèches. Courtes, rapides. Même Mauriac qui lisait affreusement mal, eh bien, il fallait l'entendre tout de même."

Je lui cite le mot de George Sand selon lequel, pour une femme, "la gloire est le deuil éclatant du bonheur".

Elle n'est pas d'accord avec George Sand.

"- Le bonheur, c'est un éclair, quand ça passe, on est aveugle. C'est le souvenir du bonheur qui apparaît comme ayant été bonheur. Enfin, j'aime travailler et je crois que tant qu'on le peut, il faut faire ce qu'on aime. La retraite ? Mon Dieu, non… Et puis, je ne fais rien pour solliciter un emploi, un rôle ; les choses viennent à moi et dès lors j'ai le sentiment que je suis indispensable. Voyez Denise Grey, admirable à 84 ans, voyez Madeleine Renaud… Marie Bell ! Elles m'avaient ébloui dans «A quoi rêvent les jeunes filles». Je n'oublierai jamais, j'étais moi-même une jeune fille. Nous avons besoin de ça, pourquoi le cacher ? C'est comme certains péchés qu'on ne peut ne pas commettre. Il est d'autant plus facile pour moi, comme je vous le disais, que je ne bouge pas, je n'ai jamais bougé. J'ai attendu toujours la vague qui allait me porter. Par exemple, en ce moment, je n'ai aucun projet, je joue «Cher menteur» et je verrai bien, ensuite."

"Heureuse de jouer avec Jean Marais, heureuse de le retrouver après tant d'années ?"

"- Oui, vraiment. Quand nous nous sommes rencontrés, dans «L'Aigle à deux têtes», il était jeune et un peu intimidé. Maintenant, il a vieilli, moi aussi, et nous sommes très bien ensemble. Mais vous, dites moi, que faites-vous en ce moment ? A quoi travaillez-vous ?"

Je lui tends un stylo, du papier. A elle de m'interviewer. Soit ! Elle rit. "Non mais je suis curieuse des êtres. J'aime savoir. Pour moi, l'Autre est un merveilleux cadeau".

Situation retournée et me voilà, de confiance, parlant de moi. Et c'est ainsi qu'un vieux collégien retomba amoureux, dix, trente, cent ans après, d'une éternelle Edwige Feuillère dont la voix de sirène le cloua au mât des souvenirs.

Jean Cau
Ed.8.1.2 : 7-6-2016