Michèle MORGAN (1920)

… au-delà d'un simple regard

Michèle Morgan

Elle aura marqué nos mémoires dans son imperméable transparent, déambulant sur un quai embrumé.

Nelly deviendra Gertrude, émouvante aveugle, puis Maria-Chapdeleine, Jeanne d’Arc, Marie-Antoinette

Derrière ces belles silhouettes, vous aurez reconnu Michèle Morgan. Proche de nous et toujours élégante elle nous émeut à chaque fois qu’elle se raconte.

Pour votre plaisir, racontons à notre tour cette merveilleuse actrice qui ne se contenta pas de n'être qu'un simple regard …

Donatienne

Une petite fille qui sait ce qu'elle veut…

Michèle MorganSimone Roussel (1922)

Simone Roussel voit le jour à Neuilly sur Seine, le 29 février de l'année bissextile de 1920 : elle ne fêtera donc avec exactitude son anniversaire que tous les 4 ans !

Son père, Louis Roussel, est comptable chez le parfumeur Godet. Sa maman, reste disponible pour élever la tribu, puisque Paul, Pierre et enfin Hélène viendront partager les jeux de leur soeur aînée.

Les Roussel forment une famille unie. L’été, tout le monde se retrouve à Cayeux sur Mer, goûtant aux joies de la plage. A l’âge de l’école, rue des Poissonniers, la petite fille fait déjà preuve d'un caractère bien marqué. Peu intéressée par les études, elle a tout du "garçon manqué”. Délaissant la poupée, elle se tourne vers des jeux plus musclés initiés pas son frère Paul. Avec ses cheveux courts coiffés à la Louise Brooks, elle donne l’image d’une enfant volontaire. On remarque déjà ses grands et beaux yeux clairs qui illuminent son visage.

La situation de Louis n’étant pas stable, toute la famille part s’installer à Dieppe où le chef de famille ouvre un commerce. Pour la jeune Simone commence l’époque des rêves d’adolescence. Devenue une longue jeune fille mince, au teint halé, elle se sent davantage attirée par la danse rythmique que par l’apprentissage de l’anglais. Partagée entre ses deux passions, la peinture et le cinéma, elle rêve de ressembler à Anny OndraAnny Ondra, Greta GarboGreta Garbo ou Marlene DietrichMarlene Dietrich. Elle participe à des défilés d’adolescentes sur la côte. A 15 ans, sur un coup de tête, elle part pour Paris, entraînant Paul dans son aventure. Les grands parents, tout émus de les voir débarquer, leur offrent l'hospitalité.

Simone devient Michèle…

Michèle Morgan…sur une plage de Dieppe (1935)

"Je veux faire du théâtre !". Un cousin ayant un pied dans le monde du spectacle lui promet de la présenter au comédien Georges RigaudGeorges Rigaud, jeune premier de l’époque. Celui-ci la dirige vers Jean Devalde, grâce à qui elle fait quelques timides apparitions à l'écran, comme dans «Mademoiselle Mozart» (1935), aux côtés de Danielle Darrieux, déjà plus connue (1935).

Peu après, elle s’inscrit au cours Simon qu’elle fréquentera pendant 2 ans : "Toi tu feras du cinéma !" lui déclare sans hésitation le maître, après l’avoir vue interpréter une scène des «Femmes Savantes». Malgré les objections paternelles, Simone persévère dans cette voie. Elle côtoie François Périer, Jacqueline Porel, Denise Bosc et croise furtivement un certain Gérard, pas encore Oury. Ses discrètes prestations ont été remarquées lorsqu'elle fait la connaissance de Nicole Verrier, nièce d’un acteur déjà renommé, Jean Gabin. Retenue pour un petit rôle dans «Le mioche» (1937), elle travaille avec le plaisant Lucien Baroux.

En 1937, Albert, un camarade du cours Simon, lui confie qu’il a envie de tomber amoureux d’une Michèle. Pour lui faire plaisir, Simone devient donc Michèle, le nom de la banque Morgan venant compléter son pseudonyme.

René Simon la recommande à Marc Allegret pour un rôle important dans «Gribouille» (1937), lui offrant la chance inouïe de donner la réplique à l’immense et tonitruant Raimu. Elle gardera toute sa vie le souvenir d’un grand bourru merveilleusement gentil et patient avec la jeune actrice inexpérimentée qu'elle était à 17 ans : "Cette petite, elle n’a pas encore l’âge de savoir… Il faut être vieux pour tirer la boule du premier coup, et celui qui ne la rate jamais est un gros menteur !" (Raimu, s'adressant à Marc Allégret). Quelques semaines avant la déclaration de la Seconde Guerre Mondiale, la “petite” rejoindra son défenseur affectueux dans «Untel père et fils» de Julien Duvivier : "Mon dieu ! que tu es devenue belle !" lui clamera t-il !

«Orage» de Marc Allegret (1937) lui donne Charles Boyer comme partenaire. Elle le retrouvera plus tard aux USA et, quelques 20 ans après, sur le plateau de «Maxime» (1958). Le soir de la “première”, malgré sa fort jolie robe, insatisfaite de sa prestation, elle se réfugie dans un coin pour laisser couler son chagrin de se voir si mauvaise à l’écran. La gentillesse de Jean-Louis Barrault atténuera l’amertume de ce moment douloureux.

La force et le rêve…

Michèle MorganJean et Michèle (1940)

"On cherche une fille qui a un regard". Il s'agit d'incarner Nelly dans «Le quai des Brumes» (1938). "On", c'est Marcel CarnéMarcel Carné. Le regard doit se poser sur Jean Gabin, déserteur fatigué, qui suggère : "J’ai vu une môme bien, dans un film avec Raimu". En lisant le texte de Prévert, Michèle tombe sous le charme de l’intrigue.

On connaît la suite : Michèle/Nelly en imperméable transparent, coiffée d’un béret - tenue choisie spécialement pour elle par Coco Chanel - tombe amoureuse du soldat. Elle avait de beaux yeux, il le lui a dit, elle lui a permis davantage. La presse fera des deux partenaires le couple idéal du cinéma français.

Quelques 40 années plus tard, sur la scène des Césars, le vieux soldat claironnera une seconde fois : "T’as toujours de beaux yeux, tu sais !". Il eut fort justement droit à une nouvelle récompense, sous les applaudissements émus et nostalgiques des spectateurs présents dans la salle.

Reprenons le cours chronologique des événements. Nous sommes en 1938 et Michèle Morgan a signé deux contrats avec l’UFA : «L’entraîneuse» pour avoir le plaisir de retrouver le bon camarade François Périer, et «Le récif de corail» pour retrouver Jean Gabin. Le couple mythique se reconstitue lors du tournage de «Remorques» (1940). Jean est en instance de divorce, Michèle libre. L’attirance qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre se concrétise en une jolie romance : "Il était la force, j'étais le rêve", un rêve qui se dissipera avec les brumes de la guerre. Jean rejoint la Royale : ne sait quand reviendra… Il reviendra pour terminer le film.

Michèle a loué une maison à La Baule, où elle met toute sa famille à l’abri. Elle rejoint l’équipe de Marc Allégret à Cannes pour le tournage d’un film auquel elle ne participera pas : refusant de se laisser embrigader par la compagnie allemande U.F.A., la jeune femme précipite son départ pour les Etats-Unis. Elle emporte avec elle l’image de Jean, venu l’embrasser, sur le quai de la gare maritime de Marseille…

Une Parisienne à Hollywood…

Michèle MorganMichèle Morgan et William Marshall

A Los Angeles, notre vedette, vite prise en mains, signe un contrat avec la RKO. Là, elle fait la connaissance de Ginger Rogers, de Gary Grant ou encore de Joan Crawford. Mais elle ressent bientôt le côté factice d'une ambiance à laquelle elle reste étrangère. Se familiarisant, non sans mal, avec la langue, elle est pressentie pour des projets qui se feront sans elle : «Suspicion» d’Hitchcock, «Casablanca» de Michael Curtiz : "Finalement, je réalise que le fait d’avoir été remplacée au dernier moment par Ingrid Bergman dans Casablanca, aura été une chance, la chance de réaliser ma carrière en France après la guerre."

Elle tourne tout de même : «Joan of Paris» (1942) avec Paul Henreid, «High and Higher/Amour et swing» avec Frank Sinatra, etc. Ses cachets lui permettent de faire construire une maison moderne sur une colline dominant Los Angeles, demeure qui, vendue, sera un jour le cadre funeste de l’assassinat de la ravissante Sharon Tate.

Michèle sympathise avec William Marshall, un grand cow-boy blond au sourire éclatant, qui saura se montrer galant, la faire rire et l’apprivoiser. De courtes fiançailles débouchent sur un mariage. Mais la jeune épouse réalise bientôt qu’elle n’est pas vraiment prête pour la vie de couple. A 22 ans, elle se retrouve cantonnée dans le modèle de l'Américaine au foyer, tandis que les contrats se font rares. Elle décroche tout de même un rôle pour «Passage to Marseille» (1943), une copie presque conforme de «Casablanca». Mais Michael Curtiz, le metteur en scène, la terrorise et Humphrey Bogart ne déborde pas de sympathie.

Notre jeune Française se sent bien seule ! Heureusement, la colonie des Français de Californie l’accueille chaleureusement : Charles Boyer et son épouse, Jean-Pierre Aumont et Maria Montez, etc. Jean Gabin a bien fini par débarquer, mais il est déjà tombé amoureux de Ginger Rogers !

Le 12 septembre 1944, peu de temps après la libération de Paris par les forces alliées, Michèle met au monde le petit Mike. S'imaginant pouvoir partager sa vie et sa carrière entre les deux continents, elle doit vite déchanter. William et sa famille veulent élever Mike à l’américaine. La vie de la jeune mère commence à devenir pesante lorsqu'un appel de France lui remet du baume sur le cœur : Jean DelannoyJean Delannoy l’a choisie pour incarner Gertrude, la jeune aveugle, du roman d’André Gide, «La symphonie pastorale» (1946). S'il ne peut contrarier ce projet, son époux s’oppose formellement à ce qu’elle emmène leur enfant.
Une Américaine à Paris !

Michèle retrouve donc la France, sa famille et ses amis avec bonheur. Elle rencontre Gide et Delannoy qui lui racontent leur future symphonie. Le film connaît un énorme succès. La belle actrice se voit gratifiée du premier prix d’interprétation féminine de l'histoire du Festival de Cannes. Prenant l’avion du retour pour retrouver Mike, elle sait qu’elle ne pourra plus jamais se passer de la France : "Aux Etats-Unis, j’avais l’air de rien du tout… J’étais fagotée comme l’as de pique… Je suis allée de désillusion en désillusion !".

Après le tournage d'une pâle histoire de gangster, «The Chase (L'évadée)» (1946), le couple se désagrège et la mère sera tenue à faire des allers et retours par-dessus l’océan pendant des années pour revoir son fils…

Cinéma, joies et chagrin…

Michèle MorganMichèle et Henri

Henri Vidal est le nouveau jeune premier dont parle le monde du cinéma européen. Réunis sur le plateau de «Fabiola» (1948), les jeunes gens entament une liaison qui se terminera par un mariage (1950). Malgré la blessure profonde due à l’absence de son blondinet de fils, Michèle est heureuse. Avec Henri, elle partage l’affiche de «L’étrange Madame X» (1951). Mal à l’aise tous les deux, ils décideront de ne plus incarner un couple d’amoureux à l'écran.

Nous admirons alors l'actrice, au plus fort de sa célébrité, donner la réplique à Jean Marais, («Aux yeux du souvenir» en 1948, «Le château de verre» en 1950), à Gérard Philipe («Les orgueilleux» en 1953, «Les grandes manœuvres» en 1955), à Bourvil («Le miroir à deux faces» en 1958, «Fortunat» en 1960).

Elle incarne avec bonheur et vraisemblance des personnages historiques : Jeanne d’Arc dans «Destinées» (1953), Joséphine de Beauharnais dans «Napoléon» (1954), Gabrielle d’Estrées dans «Si Paris nous était conté» (1955) et Marie Antoinette dans le film éponyme de Jean Delannoy (1956).

Mais de mauvais démons entraînent son époux vers des paradis artificiels qui auront raison de lui (1959), après une commune apparition au générique de «Pourquoi viens-tu si tard ?» (1958). Pourquoi part-il si tôt ?

Depuis quelque temps, Gérard OuryGérard Oury était présent dans l’entourage de Michèle mais la mort d’Henri Vidal met un frein à leur tendre complicité. Gérard saura respecter le chagrin de son amie. Ils se retrouveront deux ans plus tard pour ne plus jamais se quitter, formant pendant 45 ans un couple heureux et uni. Enfin décidé à revenir vers sa mère, Mike ne tarde pas à les rejoindre.

Dès lors, Michèle se montre plus attentive dans le choix de ses rôles. Pour Claude Chabrol, elle incarne Célestine Buisson, une des victimes de «Landru» (1963); comtesse, elle agrémente le repos des «Centurions» de Mark Robson (1966); sous un même titre de noblesse, elle se montre généreuse envers «Benjamin ou les mémoires d’un puceau» (Michel Deville, 1967); avec Serge Reggiani, elle joue «Le chat et la souris» selon des règles imaginées par Caude Lelouch (1975).

Inspiratrice de son compagnon dans ses travaux de mise en scène, elle tournera une scène du «Corniaud» (1964). Lucide, le couple décidera de ne pas l’intégrer à la version finale : "Le comique réside dans la perte de dignité d’un imbécile. Imaginez-vous une jolie femme dans ce genre de rôle ? Ce serait horrible" (Gérard Oury).

Pour la télévision, Michèle accepte d'ouvrir «Le tiroir secret» (1985), fiction réalisée par sa belle-fille Danièle Thomson et interprétée par Mike Marshall.

Une vie de femme…

Michèle MorganLes yeux du souvenir…

Michèle Morgan a connu l’immense chagrin de voir partir les deux hommes qu’elle aimait le plus au monde : son fils Mike (2005) et son compagnon Gérard (2006).

L’amour que lui portent ses petits et arrières petits enfants, sa belle-fille, sa sœur Hélène l’aidera à continuer la route. Elle se réfugie dans la peinture, un art qu’elle a toujours aimé et pratiqué. Ayant suivi des cours aux Etats-Unis, elle y avait rencontré le peintre Kiesling qui avait fait son portrait.

Se risquant enfin sur les planches, l 'actrice prend également un grand plaisir à lire et enregistrer les œuvres maîtresses de notre littérature . Elle est par ailleurs l’auteur d’une autobiographie attachante «Avec ces yeux-là» (1977).

Michèle Morgan fut la présidente du jury du festival de Canne (1971). Parmi de nombreuses distinctions et décorations, elle fut Chevalier (1969), Commandeur (1994) puis Grand Officier (2009) de la Légion d’Honneur. Un César d’honneur est venu mettre un point d'orgue à sa magnifique carrière (1992).

Tout naturellement, l’association des amis de Jean Delannoy de Bueil l’a choisie pour être leur présidente d’honneur, lui accordant, en 2010, un hommage particulièrement émouvant.

Documents…

Sources : «Avec ces yeux là», autobiographie (1977) et documentaire d'Anne Andreu (2005), «Les trois glorieuses» de Henry-Jean Servat, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Michèle de la nuit…

Citation :

"Je ne pense pas mon personnage ; je ne suis pas une comédienne intellectuelle, je suis plutôt une comédienne d’instinct"

Michèle Morgan
Donatienne (avril 2010)
Ed.7.2.2 : 9-3-2016