Françoise ROSAY (1891 / 1974)

… une femme de tête

Françoise Rosay

Lorsque Françoise Rosay disparaît à l’âge de 83 ans, la presse salue "… une grande actrice et une grande française".

Il faut dire que cette “grande bringue” à la voix rauque et la chevelure argentée avait su – selon les mots de Jacques Siclier – "… tout jouer, tout faire, pour notre plaisir, les grandes dames, les vieilles excentriques et même les flingueuses de série noire" et qu'elle fut, sur les ondes de Radio-Alger ou de la BBC, l'une des voix de la France libre.

Jean-Paul Briant, septembre 2015

La petite Sylviac…

Françoise RosayFrançoise Rosay à 8 ans

Françoise Gilberte Chauvin naît à Paris, au 46 de la rue La Bruyère, le 19 avril 1891. Sa mère, la comédienne Sylviac (1863-1947), est, selon André-Paul Antoine, "…la femme la plus méchamment spirituelle de Paris". Toute à sa carrière sur les planches, Sylviac sera une mère distante, encombrée de cette fille qu'elle confie à ses bonnes puis à diverses pensions chargées de lui enseigner les bonnes manières, le chant ou le piano, sans parler de l'anglais ou de l'allemand à l'occasion de séjours de longue durée à l'étranger.

"Ma mère n'était guère maternelle ; je ne me souviens pas avoir jamais été sur ses genoux !" confiera plus tard la comédienne. Un coup de cravache bien placé lui laissa même un souvenir cuisant, tout en la détournant définitivement de l'envie de mettre les coudes sur la table au moment des repas ! Au retour d'un voyage, sa mère l'accueille par cette remarque cinglante : "Ma pauvre petite fille, que tu es laide !". A défaut d'affection, cette enfance itinérante lui donnera le goût des voyages – elle gardait un souvenir émerveillé de l'hiver en Russie – et une pratique des langues qui lui permettra de poursuivre plus tard une carrière internationale.

Quant à son père, elle ne le fréquentera guère même si, en 1936, il la reconnaîtra bien tardivement puisqu'elle devient alors officiellement à l'état-civil Françoise Bandy de Nalèche. Elève au Lycée de Versailles, elle anime ses longues soirées de pensionnaire en montant des spectacles où sa grande taille la prédispose aux premiers rôles masculins comme celui de Monsieur Perrichon

Mme Feyder…

Les études achevées, sa mère inscrit sa jeune fille aussitôt au Conservatoire dans la classe de Paul Mounet. A ses côtés, une jeune comédienne, Hélène Dieudonné, est elle aussi à l'orée d'une longue carrière puisqu'elles se retrouveront soixante ans plus tard à l'affiche d'«Un merveilleux parfum d'oseille» (1969).

Françoise RosayFrançoise Rosay

Les débuts au théâtre sont immédiats : Françoise adopte le pseudonyme de Francine Rosay emprunté à l'un des personnages des «Amants», une pièce de Maurice Donnay, un ami de sa mère ; pour plus de commodité, Francine redevient très vite Françoise, auprès d'Alerme ou Charpin aux Fantaisies Parisiennes, chez Antoine à l'Odéon dans «Monsieur de Pourceaugnac» et même jusqu'à Saint-Pétersbourg où elle joue toute une saison au Théâtre Michel. Pleine de trac lors de sa première audition, elle reçoit les encouragements d'un vieux machiniste qui lui souffle : "Vous réussirez, vous verrez ! ".

Douée pour le chant, elle hésite encore entre le théâtre et l'opéra, d'autant qu'elle obtient en 1914 un premier prix de soprano lyrique au Conservatoire. On l'entendra dans «Castor et Pollux», «Thaïs», «Salammbô» ou «Faust», mais surtout, alors qu'elle chante «Egmont» à Lyon, peu de temps avant le début de la guerre, elle se lie avec un jeune comédien belge, "… un très beau jeune homme, très timide". Il ne s'appelle plus Jacques Frédérix car son père lui a demandé de choisir un pseudonyme : en 1915, il signera ses premières mises en scène du nom de Jacques Feyder. Françoise et Jacques se marient le 26 juillet 1917 ; les témoins sont Paul Mounet et Tristan Bernard. Le couple s'installe au 195 rue de l'Université, où Françoise Rosay habitera toute sa vie.

La critique reconnaît le talent de Feyder, réalisateur à succès de «L'Atlantide» 1921) et «Crainquebille» (1922) ; à la même époque, Françoise met sa carrière entre parenthèses pour donner naissance à trois garçons, Marc (1919), Paul (1922) et Bernard (1926). Elle monte régulièrement sur les planches mais le cinéma ne semble pas lui convenir, et d'ailleurs les opérateurs ne la trouvent pas photogénique. Elle apparaît tout de même dans «Les vampires, épisode 7 : Satanas» (1915) de Feuillade ou «Les deux timides» (1928) de René Clair, sans parler de «Gribiche» (1925) de Feyder où elle campe une Américaine qui s'entiche d'un gamin de Paris. A l'occasion, elle s'improvise assistante de son époux sur le tournage de «Visages d'enfants» (1923) ou «Carmen» (1926). L'arrivée du cinéma parlant va changer la donne…

Miss Rosay…

Françoise RosayFrançoise dorée

Engagé par la MGM pour réaliser les versions françaises de films américains, Jacques Feyder entraîne sa famille à Hollywood où Françoise se lie avec la colonie européenne – Greta Garbo, Emil Jannings, Murnau ou Lubitsch – sans parler des comédiens français expatriés – André Luguet, Mona Goya, Maurice Chevalier ou Charles Boyer – dont le point de ralliement sera le “dimanche français” chez les Feyder.

Lorsque Jacques tourne «Si l'empereur savait ça» (1929), le directeur de production lui suggère d'engager son épouse pour un rôle extravagant de grande-duchesse fumeuse de cigares… Rien d'étonnant à ce qu'un tel film fasse un tabac lors de sa sortie en France ! Les distributeurs ont placé son nom en tête d'affiche : sans le savoir, Françoise Rosay est devenue une vedette, ce qu'elle ne découvrira que dix-huit mois plus tard. Entre temps, elle tourne une douzaine de films hollywoodiens : un drame célèbre, «Le procès de Mary Dugan» (1929), et surtout des comédies comme «Le petit café» (1929) avec Maurice Chevalier ou «Soyons gais» (1929) avec la capricieuse Lili Damita qui la fait mourir de rire tant son “parlage” est ahurissant. Partenaire de Buster Keaton dans la version française de «Buster se marie» (Claude Autant-Lara, 1929), elle se livre même à quelques acrobaties inattendues, qu'elle répète consciencieusement à domicile pour la plus grande joie de ses enfants.

Les grands rôles des années 30…

Lorsque les Feyder rentrent en France, Françoise Rosay a définitivement adopté la coiffure blond platine qui sera sa marque de fabrique. Elle accepte un premier rôle comique de mère la pudeur : au dernier plan du film, lorsque Fernandel l'embrasse goulûment, il ne mérite plus vraiment d'être appelé «Le rosier de Madame Husson» (1932) !

Suit une dizaine de personnages stéréotypés de femmes autoritaires dans des productions oubliées. Heureusement, en quatre films, Jacques Feyder va lui donner ses titres de noblesse. Mélancolique tireuse de cartes dans «Le grand jeu» (1933) ou tenancière de la «Pension Mimosas» (1934), elle joue avec subtilité de beaux personnages de femmes troublées par l'âge et les regrets. Epouse du pleutre bourgmestre de «La kermesse héroïque» (1935), la voilà en féministe avant l'heure, fustigeant la lâcheté masculine ; dans la version allemande, elle n'hésite pas à parodier les accents hitlériens lors de son discours aux femmes de Boom. Dompteuse de fauves dans «Les gens du voyage» (1937), elle fait l'admiration de la presse venue sur le tournage en entrant résolument dans la cage aux lions ; au bout du compte, elle eut plus de difficulté à supporter les postillons de Hans Albers, son partenaire dans la version germanique…

Françoise RosayDrôle de dame

Elle tourne à Londres un beau film méconnu, «La symphonie des brigands» (1936), où elle dit la bonne aventure, mais au palmarès des années 30, il faut surtout ajouter les deux premiers longs métrages de Marcel Carné. C'est Françoise Rosay qui lui mit le pied à l'étrier puisqu'elle suggéra à Feyder de le prendre comme assistant et accepta d'avance la vedette de son premier film. Sur un scénario de Jacques Prévert, ce sera «Jenny» (1936), une femme à la fois forte et fragile, tenancière d'un cabaret louche, mère aimante et amante malheureuse. Invité à une projection du film, Feyder commenta ironiquement l'interprétation de son épouse : "On dirait Raimu habillé en femme !".

Les deux comédiens partagent d'ailleurs l'affiche d'un film mineur, «Le fauteuil 47» (1937). C'est l'époque où Françoise Rosay semble se faire une spécialité de ces mères impérieuses acharnées à défendre le bonheur de leur enfant comme dans «Le ruisseau» (1938) où elle ne veut pas pour belle-fille d'une pauvresse comme Gaby Sylvia.

Ces mélos ont beaucoup vieilli, contrairement au génial «Drôle de drame» (1937), savoureux classique du tandem Carné-Prévert : bourgeoise collet monté, elle déclenche l'engrenage farfelu qui donne son titre au film, où elle houspille sans cesse son mari mais pourrait céder à la déclaration d'amour de ce fou furieux de William Kramps, le tueur de bouchers, incarné par Jean-Louis Barrault. Dans une scène célèbre, il apparaît dans le plus simple appareil, ce qui ne manqua pas de choquer la digne Françoise que l'on avait oublié de prévenir…

S'il fallait ajouter une preuve des facettes diverses de son talent, on pourrait comparer son impériale Catherine II dans «Le joueur d'échecs» (1938) et la mère éplorée, proche de la folie, dans l'émouvant premier sketch de «Carnet de bal» (1937).

Une Française parle aux Françaises…

Françoise RosayFrançoise Rosay (1946)

Histoire d'entendre la jeune Micheline Presle lui déclarer tout de go : "Je vous emmerde, duchesse !", elle tourne encore un film, «Elles étaient douze femmes» (1940), au début des hostilités. Mais Françoise Rosay ne peut supporter longtemps de travailler en France occupée. Un message pacifiste adressé aux femmes allemandes et diffusé à la radio n'est pas du goût de Vichy : la voilà persona non grata.

Pour subvenir aux besoins de la famille, elle part en tournée avec un spectacle composé d'une suite de sketches écrits par Jacques Feyder, une sorte de one-woman-show avant l'heure. Après la zone libre, ce sera la Suisse – où son mari la distribue dans quatre rôles différents pour son dernier film, «Une femme disparaît» (1941) – puis l'Afrique du Nord. Séparée de sa famille pendant de longs mois, elle séjourne à Tunis où elle donne des cours de théâtre et anime des émissions de propagande "… avec un patriotisme ardent, à une époque où il y avait mérite à le faire" comme le soulignera le général Pierre Koenig.

Elle s'enfuit de Tunisie à l'arrivée des Allemands, au prix de péripéties rocambolesques. Il faut l'imaginer en plein bled, couchée en travers de la route et criant «Merde pour Hitler !» lorsque le camion qui la transporte tombe en panne pour la treizième fois… Sa mission de propagandiste se poursuit à Constantine puis Alger, où son émission quotidienne s'appelle «Une française parle aux françaises», et enfin Londres où elle vivra jusqu'à la fin de la guerre, active sur les ondes de la BBC mais aussi au théâtre, où elle reprend avec succès son spectacle, John Gielgud et Laurence Olivier se chargeant tour à tour de la présenter au public londonien. Elle tourne deux films pour les studios Ealing, dont «Johnny Frenchman» (1945) où elle joue Lanec Florrie, patronne de pêche bretonne résistant à l'occupant !

En 1945, Françoise Rosay sera nommée Chevalier de la Légion d'Honneur "… pour avoir servi efficacement la cause de la Libération". Certes, elle avait toute sa place au générique du «Jour le plus long» (1962), mais sa scène fut coupée au montage…

Après Feyder…

Séparé depuis deux ans et demi, le couple Feyder se retrouve enfin. Jacques est malade et ne tournera plus, même s'il supervise «Macadam» (1946) officiellement dirigé par Marcel Blistène. Françoise s'active de plus belle au théâtre et au cinéma car il faut payer la dispendieuse clinique suisse où Jacques va finir ses jours le 24 mai 1948. C'est à cette date que la comédienne interrompt son livre de souvenirs, «La traversée d'une vie» : «Depuis la mort de Jacques, je n'ai fait que promener une sorte d'activité. Les années ont laissé un blanc dans ma mémoire. ».

Pendant vingt-cinq ans, Françoise Rosay ne cessera pourtant de tourner, en français, en anglais ou en allemand, côtoyant les plus grandes vedettes internationales, de Yul Brynner à Olivia de Havilland, d'Anthony Quinn à Danny Kaye, sans parler de cinéastes aussi importants que Douglas Sirk et Otto Preminger. Si elle émeut dans «Maria Chapdelaine» (1950) ou «Les sept péchés capitaux» (1951), on la réclame surtout pour son autorité naturelle, par exemple dans «Le fils de personne» (1951), mélo de Raffaello Matarazzo où, comtesse abusive, elle interdit à son fils d'épouser une roturière (Yvonne Sanson).

Il n'est pas rare que l'actrice impressionne ses jeunes partenaires. Sur le tournage des «Yeux de l'amour» (1959), Jean-Claude Brialy ne parvient pas à donner correctement la réplique : "Mais enfin, jeune homme, on ne vous a pas dit qu'il fallait apprendre son texte !" assène, féroce, notre monstre sacré ; lorsque Denys de La Patellière lui fait comprendre que le débutant perd tous ses moyens par sa faute, elle manifeste à son égard la plus grande gentillesse. Il faut bien dire qu'on ne joue pas tous les jours devant Catherine de Médicis, l'une de ses meilleures performances des années 50.

Son attention pour ses parenaires est pourtant demeurée célèbre : c'est justement sur le plateau de «La reine Margot» (1954) qu'elle demande à Jean Dréville de cesser de filmer systématiquement le dos de son partenaire, un certain Louis de Funès

Vieilles excentriques et mémés flingueuses…

Françoise RosayFrançoise la flingueuse

Si l'on excepte les comédies américaines des débuts du parlant, on oublierait volontiers que l'interprète de «Drôle de drame» et de «La kermesse héroïque» n'a jamais manqué d'humour. Ainsi, lorsque Jacques Feyder avait tendance à prolonger à l'excès les journées de tournage, elle partait sur commande d'un fou-rire irrépressible afin de libérer les techniciens pressés de rentrer chez eux ! Le propos sarcastique de «L'auberge rouge» (1951) n'était pas pour lui déplaire, contrairement à Fernandel, effrayé, selon Jean Aurenche, de participer à cette farce macabre. Quoi qu'il en soit, la confession de Marie Martin à travers le grill à châtaignes reste une scène d'anthologie, sans parler du couple cocasse d'aubergistes criminels qu'elle forme avec un Julien Carette déchaîné.

Les années 60 vont lui donner l'occasion de développer son penchant pour les réparties vachardes. Vieille receleuse à la langue bien pendue face à son pote Gabin dans «Le cave se rebiffe» (1961), elle hérite d'excellentes répliques de Michel Audiard qui en remet une couche dans «La métamorphose des cloportes» (1965). Lorsqu'il passe à la réalisation, Audiard lui concocte le rôle en or de Léontine la Flingueuse, l'aïeule destroy de «Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages » (1969) : à près de 80 ans, elle tient encore le haut de l'affiche en grand-mère à la main leste d'un joli “petit boudin” (Marlène Jobert !).

«Trois milliards sans ascenseur» (1972) et «Pas folle la guêpe» (1972) exploiteront la même veine. Au moment où deux de ses fils – Paul Feyder (1922-1999) et Bernard Farrel (1926-1999) – deviennent assistants réalisateurs, Françoise Rosay continue de travailler, jusqu'au bout de ses forces, goûtant aussi aux charmes des dramatiques télévisées – elle campe la sévère duègne de «Ruy Blas» (1964) et redevient Catherine II dans «La fille du capitaine» (1962) – ou des feuilletons populaires comme «L'âge heureux» (1966).

Au théâtre, elle sera Tante Violette dite «La soupière», une mémé insubmersible née de l'imagination de Robert Lamoureux. Jean Anouilh, qui la met en scène en 1970 dans «Cher Antoine», ne cache pas son admiration : "Malgré son âge et sa souffrance, qu'elle cachait bien, droite sur sa canne, elle montra sa bonne humeur et son courage tout au long des répétitions".

La retraite ? Elle y pensait, mais pas avant 90 ans… Opérée d'une arthrose de la hanche, Françoise Rosay ne se remettra pas : le 28 mars 1974, elle meurt à Montgeron (91). Curieusement, c'est «Le grand jeu», où elle ne tient qu'un rôle secondaire, que la télévision choisit de diffuser ce soir-là en hommage posthume, preuve paradoxale d'un immense talent d'actrice puisqu'en quelques scènes seulement, elle y éclipse tous ses partenaires…

Documents…

Sources : «La traversée d'une vie» de Françoise Rosay (propos recueillis par Colette Mars, 1974), «Visages et contes du cinéma français» N° 27 du 20-9-1938, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "Cette grande dame sans sex-appeal fait feu de tout bois : l'humour décapant, le sens de la caricature, le don de réchauffer le vieux mélo, d'accélérer le vaudeville. Son autorité force l'adversaire à capituler en rase campagne." (Raymond Chirat et Olivier Barrot)

Jean-Paul Briant (septembre 2015)
Ed.7.2.2 : 12-3-2015