Vivien LEIGH (1913 / 1967)

"Le vent m'emportera…"

Vivien Leigh

Mais qu'est-elle donc devenue, la jeune fille insouciante qui courait en robe blanche autour des champs de coton de Tara ?

Emportée par la guerre, victime de son arrivisme, elle aura perdu les rares occasions de gôuter au bonheur d'une vie paisible en compagnie de l'être aimé. Mais Rhett Butler n'était pas l'homme capable d'offrir ce genre d'existence à Scarlett O'Hara, qui d'ailleurs ne s'en fut point satisfaite.

Il est étonnant de voir à quel point la trajectoire de Vivien Leigh présente de points communs avec la vie romancée de l'héroïne qui la rendit célèbre. Rebelle dès l'enfance, elle fit passer ses ambitions professionnelles avant sa vie de femme et dut en payer le prix aussi fort que le fit l'insouciante Sudiste…

Christian Grenier

Une fillette séduisante…

Vivien LeighVivien Leigh (1916)

Vivian Mary Hartley naît le 5 novembre 1913, à Darjeeling, aux Indes, fille unique d'un Anglais, Ernest Richard Hartley, agent de change un tantinet aventurier, et d'une Irlandaise au sang mêlé (arménien et perse), Gertrude Mary Frances. Dans cette lointaine colonie, papa se distrait en jouant au polo et en s'adonnant au théâtre au sein de la Calcutta Dramatic Society, tandis que maman, plus réservée, instille à son enfant le goût de la belle littérature et de la mythologie. Pas étonnant que, dans sa quatrième année, la fillette soit choisie pour tenir le rôle de Bo Peep dans «Tom, Tom, the Piper's Son» au cours d'une journée de charité au cours de laquelle elle séduisit rapidement son public.

En 1920, Vivian est envoyée en Angleterre, où elle entame ses études comme interne au Couvent du Sacré-Cœur de Roehampton. Si elle y découvre le théâtre, elle se sent abandonnée dans cette vénérable institution de la haute bourgeoisie où elle s'attarde deux longues années sans voir ses parents. Préfigurant la Scarlet O'Hara qui fera d'elle une star internationale, elle y fait preuve, tout en acceptant l'ordre moral de sa caste, d'un certain esprit de rebellion, le nez déjà retroussé comme une arme dressée contre sa gouvernante et ses professeurs.

Néanmoins très sociable dans cette jeune société, elle s'y fait de nombreux amis – dont la future Jane à son Tarzan, l'actrice Maureen O'Sullivan – et prend joyeusement part aux activités artistiques qu'on y développe, pratiquant piano et violoncelle et participant à quelques représentations scolaires («A Midsummer Night's Dream», «The Tempest», etc) dans lesquelles sa voix haut perchée ne fait pas toujours l'unanimité.

En 1927, délivrée de ses obligations de jeune fille bien née, elle s'expatrie à Paris où elle reçoit des cours d'élocution de Mlle Antoine. Peu après, on la retrouve en Allemagne dans une école où l'on apprend aux demoiselles à tenir une maison : "Ce fut bien là une des choses qui entretinrent ma conviction de devenir rapidement comédienne !".

Enfin comédienne…

En 1931, à l'issue d'une audition satisfaisante, Vivian est admise au London's Royal Academy of Dramatic Art dont elle ne garde pas que de bons souvenirs : "Je jouais dans «Caesar's Wife» de Somerset Maughan et le rapporteur me demanda pourquoi j'étais si mauvaise !". Persévérante, elle acquiert bientôt les qualités minimales requises pour demeurer au sein de la vénérable compagnie. Le 20 décembre 1932, elle épouse un avocat de 13 ans son aîné, Herbert Leigh Holman, rencontré au South Devon Hunt Ball de 1931, auquel elle emprunte définitivement son nom de scène. Le couple aura un enfant, Suzanne (octobre 1933).

En 1934, Vivien Leigh fait ses débuts d'actrice dans «Things are Looking Up» ou elle reçoit des leçons de tennis distribuées par Suzanne Lenglen “herself” : bien que non créditée au générique, elle se fait remarquer par sa beauté davantage que par la déclamation de son unique ligne de texte ou la qualité de ses revers. Plaçant sa carrière cinématographique entre les mains d'un agent, John Gliddon, elle obtient deux rôles plus conséquents dans «Gentlemen's Agreement» et «The Village Squire» (1935). Sa collaboration avec le metteur en scène Basil Dean pour «Look Up and Laugh» (1935) ne fut pas des plus agréables : "Elle était si nerveusement incontrôlable qu'elle était incapable de faire un choix cohérent". Mais la jeune femme se montre fermement décidée à réussir dans le métier, au détriment de sa vie d'épouse et de mère : "J'aimais mon enfant, mais je dois avouer en toute sincérité que je n'étais pas prête à lui sacrifier ma carrière".

Vivien Leigh et Laurence Olivier…

Vivien LeighVivien Leigh et Laurence Olivier

C'est encore le théâtre qui réussit le mieux à Vivien Leigh. Le 15 mai 1935, au terme de la première représentation de «Mask of Virtue» où elle tient le rôle de la jolie Henriette Duquesnoy, elle devient en une nuit la coqueluche du public londonien, au nez et à la barbe des acteurs principaux, sa grâce compensant largement une diction encore à parfaire. Présent à cette soirée mémorable, le producteur Alexandre Korda propose à la nouvelle vedette un contrat fort avantageux qui l'autorise à consacrer une bonne partie de l'année à la scène : "Le cinéma ne m'éloignera jamais du théâtre" lance l'actrice en toute conviction.

Ce ne fut donc qu'en été 1936 que celle-ci sacrifia à ses devoirs cinématographiques. «L'invincible armada» lui offre comme partenaire le beau Laurence Olivier, qu'elle a pu admirer l'année précédente dans une représentation de «Roméo et Juliette». Pour des raisons historiquement compréhensibles, l'héroïne du film devrait en être Flora Robson sous les robes pesantes de la reine Elizabeth. Mais Korda, pas si bête, base toute sa publicité sur le couple de ses jeunes interprètes qui semblent bien s'entendre, “urbi et orbi” (du plateau).

Olivier est, depuis 1930, l'époux de l'acrice Jill Esmond, qui vient juste de lui donner un fils, Tarquin (21-8-1936). La dernière bobine du film mise en boîte, le couple légitime invite l'oie blanche à partager avec lui quelques jours de vacances à Capri. Le volatile ne tarde pas à prendre des couleurs. Mais l'homme a une conscience, et il faut à l'oiseau battre suffisamment des ailes pour pouvoir emporter la proie convoitée dans son nid de luxure. Imaginez le scandale dans une Angleterre à peine sortie de sa rigueur victorienne lorsque l'affaire sera dévoilée au grand jour !

Allez, au travail !

Témoin indifférent de cette histoire d'amour naissante, Korda n'en peaufine pas moins son oeuvre. Dans «Le mystère de la section 8», il fait de sa protégée, enfin citée en grosses lettres sur l'affiche, une belle espionne sacrifiant à un double jeu face au vilain baron germanique incarné comme il se doit par Conrad Veidt. Et puisqu'il a ses entrées sur le marché américain, il lui concocte une comédie anglo-américaine, «A Yank at Oxford» (1938), faisant pour l'occasion traverser l'océan à Robert Taylor, Lionel Barrymore et Maureen O'Sullivan, son ancienne camarade de classe à Roehampton.

Entre temps, il aura réuni le couple adultère dans une oeuvrette sans prétention, «The First and the Last» (1937), rebaptisé «21Days Together» chez l'Uncle SAm. Peu satisfait de la tournure des choses, le mogul autorise ses vedettes à s'absenter tout un week-end pour donner une représentation spéciale de «Hamlet» sur les lieux même du crime, le château de Kronborg (Danemark). Fureur du directeur, Basil Dean, dont ce sera la dernière réalisation. L'atmosphère du tournage dû être suffisament orageuse pour porter ombrage au travail de l'équipe dont le fruit des efforts ne sera distribué qu'en 1940, dans la foulée d'«Autant en emporte le vent»

Scarlett et Rhett

Vivien LeighRhett Butler et Scarlett O'Hara

Publié en mai 1936, le roman fleuve de Margaret Mitchell, «Autant en emporte le vent», lauréat du Prix Pulitzer des oeuvres de fiction, fait l'objet de toutes les convoitises hollywoodiennes. C'est David O.Selznick qui emporte le morceau. Dotée d'un premier budget de 4 millions de dollars, l'adaptation à l'écran s'annonce être une oeuvre colossale. Reste à monter une équipe…

Clark Gable, sollicité par le public au travers des premiers sondages, hésite à s'embarquer dans une affaire où le beau rôle semble dévolu à sa partenaire féminine. Une petite rallonge financière au moment où ses affaires de coeur finissantes s'annonçaient dispendieuses suffit à le convaincre définitivement d'accepter un rôle sur lequel il joue, somme toute, à quitte ou double le futur de sa carrière.

Scarlett, justement, parlons-en ! La course à la robe blanche de la flamboyante Sudiste est beaucoup plus ouverte. Alléchées par l'aventure, on se bouscule au portillon : de nombreuses postulantes se proposent et tout autant de candidates possibles sont envisagées : Joan Crawford, Bette Davis, Katharine Hepburn, Evelyn Keyes, Norma Shearer, Lana Turner… Tourjours indécis, Selznick expédie ses “talent-scouts” prospecter dans les anciens états confédérés afin de dénicher la perle rare, une actrice pas trop marquée par ses performances antérieures pour pouvoir être identifiée à l'enfant rebelle.

Rebelle-dites-vous ? Outre-Atlantique, une nouvelle candidature se déclare, Vivien Leigh, fraichement libérée de ses aventures maritimes qui n'ont pas ému outre mesure le premier réalisateur engagé, George Cukor. Prête à tout pour parvenir à ses fins, celle-ci saisit l'opportunité d'un séjour londonien de William Wyler, venu convaincre Laurence Olivier de camper le Heathclith des «Hauts de Hurlevent» (1939), le roman d'Emily Brontë dont il prépare l'adaptation. Oliver tente vainement de faire monter Vivien dans le même wagon, mais Merle Oberon a déjà pris le billet. Réflexion faite, l'homme se dit qu'il saura bien profiter de sa présence à Hollywood pour favoriser les desseins de sa maîtresse, d'autant plus que son agent sur place se nomme Myron O.Selznick, frère du décideur. Par ailleurs, rapidement séduite par la beauté et le regard de feu de Vivien, Margaret Mitchell ne tarde pas à soutenir les prétentions britanniques.

A Noël 1938, les dés sont jetés. La belle Anglaise doit toutefois accepter de signer un contrat pour enchaîner avec 2 films produits par Seznick et un autre par Korda, le tout avant 1946. Quant au salaire proposé, il est ridicule (25 000 dollars pour six mois de tournage), comparé à celui de Gable. Mais il faut savoir ce que l'on veut !

Afin de prévenir la déception du public américain, qui s'attend à une lauréate étoilée, et préserver le terrain d'une morale puritaine, car l'intimité du jeune couple n'échappe pas aux cancaneuses locales, on va inventer des racines françaises et amplifier les ascendances irlandaises de l'impétrante, tout en prenant la précaution d'envoyer le sombre Laurence sur la Côte Est donner la réplique à Katharine Cornell dans «No Time for Comedy», on Broadway.

"Silence ! On tourne…"

Le tournage engagé, Gable sent bien que Cukor s'intéresse davantage aux personnages féminins de l'intrigue qu'à Rhett Butler. Il exige le départ de "l'homme à femmes" et obtient son remplacement par Victor Fleming, un metteur en scène qu'il connaît bien. Dès lors, la balance s'incline de l'autre côté et l'atmosphère du tournage devient aussi ardente que la séquence de l'incendie d'Atlanta (1864). Mais tout a une fin, et le 27 juin 1939, le dernier tour de manivelle donné, l'actrice peut rejoindre son amant à New York pour un repos bien mérité.

Le 15 décembre 1939, la première présentation publique de «Autant en emporte le vent» est donnée à Atlanta, la ville de sa pétulante héroïne, et reçoit une ovation mémorable, annonciatrice du formidable succès d'un chef d'oeuvre qui figurera plusieurs décennies en tête des meilleurs recettes du cinema mondial. Nombreux sont ceux qui reconnaissent ce que le film doit à Vivien Leigh, et tout particulièrement les membres de l'Academy Awards qui feront d'elle la première actrice Britannique à recevoir l'un des 8 oscars attribués à cette gigantesque production, celui de la meilleure interprète féminine.

La carrière cinématographique de Vivien Leigh restera marquée à jamais par ce rôle, et l'avenir s'annonce somptueux. Mais "… demain est un autre jour !"

Plus dure sera la chute

Vivien LeighCésar et Cléopatre

Le 31 août 1940, ayant enfin rompu leurs attaches respectives, Laurence Olivier et Vivien Leigh se sont mariés dans la plus grande discrétion (il n'existe pas de photographie officielle de la cérémonie, celle-ci ayant été prise lors de la conférence de presse donnée pour révéler l'événement). La jeune épouse, déçue de n'avoir pas été retenue pour le «Rebecca» d'Alfred Hitchcock et de n'avoir pu se joindre à son Laurence chéri sur le plateau de «Orgueil et préjugés», se lance avec ce dernier dans ce qui s'annonce comme le grand succès théâtral de la saison, la représentation de «Roméo et Juliette». Mais, dans un New York encore préservé des égarements du Vieux Monde, la pièce est un four monumental.

Le couple traverse un moment difficile lorsque la presse que l'on qualifierait aujourd'hui de “people” fait des gorges chaudes de ses liens prénuptiaux tout en s'étonnant de voir Olivier s'attarder aux Etats-Unis à l'heure où son pays a besoin de tous ses fils. Selznick, prudent, choisit Robert Taylor pour donner la réplique à sa protégée dans le sombre mélodrame que constitue «La valse dans l'ombre» (1940).

Tout autant décrié pour son éloignement du pays natal, Korda s'empresse de mettre en chantier une oeuvre à la gloire de deux grands noms de l'Histoire britannique, Lord Horatio Nelson et celle qui fut sa maîtresse (alors qu'ils étaient tous deux mariés par ailleurs, l'histoire du cinéma n'est pas plus avare de clins d'oeil que la grande !), «Lady Hamilton» (1941). Ce fut le dernier film que Vivien et Laurence tournèrent ensemble…

"Good Bye, Old Paint…"

Rappelée en Grande-Bretagne par ses devoirs de citoyenne exemplaire, Vivien Leigh rompt le contrat qui la lie à Selznick et rentre au pays, en compagnie de son époux. Soucieux d'apporter leur contribution à l'effort de guerre, les deux comédiens effectuent une tournée africaine devant les soldats de sa gracieuse Majesté (1943), se produisant en Algérie, Tunisie et Lybie où l'Afrika Korps de Rommel vien de recevoir une bonne correction.

En ces années d'après-guerre Vivien Leigh se partage entre la scène («The Doctor's Dilemna» en 1942, «The Skin of Our Teeth» entre 1945 et 1948, «Antoine et Cléopâtre» en 1951 avec Laurence Olivier,…) et les plateaux (bavard mais magnifique «Caesar et Cleopatra» en 1945, sombre et dramatique «Anna Karenina» de Julien Duvivier en 1951,…), les compositions de femmes fortes étant désormais à la mesure de sa jeune notoriété. Lors du tournage du premier, enceinte d'un enfant qu'elle ne garda que pour faire plaisir à son mari, l'actrice fait une vilaine chute qui entraînera une fausse couche.

Mais déjà les maladies font sentir leurs premières épines. La tuberculose tout d'abord, diagnostiquée en 1945 en pleine campagne de représentations de «The Skin of Our Teeth». Vinrent bientôt les premiers accidents psychiques, dont le point culminant, en 1953, l'amènera à abandonner le plateau de «The Elephant Walk», au profit d'Elizabeth Taylor. Entre temps, l'actrice aura remporté son second oscar face à un jeune premier prometteur, Marlon Brando, dans «A Streetcar Named Desire» (1951), son dernier travail significatif pour le cinéma tiré d'une pièce de de Tennesse Williams qui lui a déjà valu, dirigée par Laurence Olivier deux ans auparavant, les éloges de la critique et la reconnaissance du public.

Hélas, maniaco-dépressive, la comédienne parvient de plus en plus mal à mener de front ses traitements médicaux et ses travaux artistiques, essentiellement tournés vers le théâtre («Macbeth» en 1955, «Titus Andronicus» de 1955 à 1957, etc). Le couple qu'elle forme encore avec Olivier se désagrège peu à peu, jusqu'au divorce prononcé en 1960. Avec moins d'une vingtaine de titres, la carrière cinématographique de la star restera définitivement squelettique.

Grand-mère depuis 1958, Vivien Leigh coule ses dernières années en compagnie de l'acteur Jack Merivale. En 1965, elle tourne ce qui sera son dernier film, intitulé, dans une étrange résonnance, «La nef des fous». Le 7 juillet 1967, Jack Merivale découvre sa compagne étendue sur le plancher de leur demeure, terrassée par la tuberculose. Lorsqu'on avait évoqué pour elle la possibilité d'incarner Eva Peron, Vivien Leigh avait déclaré : "Eva est morte à l'âge de 33 ans. J'en ai quarante-cinq. Elle a eu de la chance…".

Documents…

Sources : «Vivien Leigh, an Intimate Portrait» de Kendra Bean (2013), Imdb, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"J'y penserai demain…"

Citation :

"Some critics saw fit to say that I was a great actress. I thought that was a foolish, wicked thing to say because it put such an onus and such a responsibility onto me, which I simply wasn't able to carry"

"Certains critiques prétendirent que j'étais une grande actrice. Je pense que ce fut une folie de dire une chose pareille parce que cela m'a donné une responsabilité à laquelle je n'étais pas capable de faire face".

Vivien Leigh (source Imdb)
Christian Grenier (septembre 2016)
A propos de Scarlett O'Hara

"Tout le monde me disait que j'étais folle de me lancer dans cette aventure, mais je voulais ce rôle et je savais que je l'aurais !"

Vivien Leigh, 1960

Ed.7.2.2 : 17-9-2016