FLORELLE (1898 / 1974)

Une jeune fille en fleur…

Odette FlorelleFlorelle enfant

Née Rue du Hasard le 9 août 1898 à La Chaume, aux Sables-d'Olonne, la petite Odette Rousseau devient une vraie fleur de Paname lorsque ses parents, Elysée et Diadéma, décident de tenter leur chance à la capitale.

Elle découvre, enfant, l'univers du music-hall : sa mère – à moins qu'il ne s'agisse de sa tante Marthe, les versions divergent, y compris dans les interviews de Florelle elle-même - est caissière au cabaret "La Cigale" à Montmartre. Aussitôt elle craque pour "la vie d'artiste, les lumières, les applaudissements". C'est là qu'elle débute à treize ans, travestie en petit garçon, chantant avec Raimu "… une chanson bébête, un peu grivoise, qui plut beaucoup" ; selon d'autres sources, elle joue le rôle de Raimu enfant dans un numéro intitulé «Le Marseillais et la Parigote».

Elle se produit ensuite au Casino Montparnasse, à la Scala et L'Ambigu et justement, histoire de faire cesser toute ambigüité, elle connaît le succès en chantant habillée en fillette – ce que permet sa petite taille – sous le nom curieusement aristocratique d'Odette de Vernières. Certains titres, alors célèbres, font aujourd'hui sourire : «Je suis la môme Chipette», «Si Maman le veut» ou «Je gobe les aviateurs».

À seize ans elle connaît avant-guerre la vie difficile des tournées, de Munich à Constantinople (on ne disait pas encore Istanbul). Au moins la rencontre d'un camarade, Jean Flor, lui inspirera-t-il le pseudonyme qui la rendra célèbre…

Les fleurs du parterre…

Les années vingt lui apportent la célébrité : elle chante de nouveau à La Cigale puis au Ba-Ta-Clan et – nec plus ultra du genre – participe à la revue de Rip au Théâtre des Capucines. Ses débuts théâtraux sur la scène de l'Athénée en 1922, dans «La sonnette d'alarme», sont encouragés par Colette, ce que n'apprécient guère ses partenaires au parcours moins atypique. En 1927, la voilà meneuse de revue au Moulin Rouge où elle succède à Mistinguett dans une reprise de «Ça c'est Paris».

Le cinéma, à cette époque, ne l'intéresse pas. Elle y a débuté à quatorze ans dans «Le masque d'horreur» (1912) d'Abel Gance ; dix ans plus tard, c'est pour Henri Diamant-Berger qu'elle tourne quatre films, dont trois avec Maurice Chevalier : «Gonzague» (1922), «L'affaire de la rue de Lourcines» (1923) – d'après Labiche, où elle joue son épouse, Norine – puis «Jim Bougne boxeur» (1923) où elle est tout simplement Floflo.

Lorsque Léon Volterra lui demande de reprendre les chansons de Mistinguett pour une tournée au long cours en Amérique Latine, elle laisse tomber le cinéma. De Buenos Aires à La Havane, où elle vécut deux ans et se maria une première fois, elle connaît le succès, malgré d'inévitables aléas financiers. À son retour en France, elle se lie avec Henri Garat et renoue avec les tournées européennes. Berlin sera l'étape décisive et les débuts du cinéma parlant son âge d'or…

La fleur de l'âge…

Odette FlorelleFlorelle (1931)

Si les producteurs français la récusent au moment de tourner «L'amour chante» (1930) – Florelle paraît tout de même dans la version espagnole, «El amor solfeando» (1930) – les studios berlinois seront plus accueillants. Bien sûr, elle doit se contenter d'une chanson dans «Le procureur Hallers» (1930) et «Mon cœur incognito» (1930). «L'opéra de quat' sous» (1931) de Pabst est le premier fleuron de sa couronne ; pourtant le cinéaste ne l'imaginait pas dans le rôle de Polly Peachum : "Ah non, il me faut une jeune fille, blonde d'abord et jolie… Vous n'êtes pas du tout le type !". Qu'à cela ne tienne, Florelle se teint en blonde, passe un bout d'essai à deux jours du début du tournage et convainc Pabst qui s'enthousiasme : "Vous êtes mon personnage, vous venez de le créer ! ". Son interprétation de «La chanson de Barbara» de Bertolt Brecht et Kurt Weill demeure exemplaire ; quant à «La complainte de Mackie», elle restera jusqu'au bout la chanson fétiche de ses récitals. Comme pour s'excuser de n'avoir pas cru en elle, Pabst l'engage l'année suivante pour danser le cancan et enfanter Antinéa dans un flash-back de «L'Atlantide» (1932). Pour Robert Siodmak, elle joue Erna Kabisch, demi-mondaine assassinée dans «Autour d'une enquête» (1931) avec Pierre Richard-Willm, et surtout Ania, la petite amie infidèle de Charles Boyer dans «Tumultes» (1931).

En France, où le film de Pabst n'est pas encore sorti, Florelle n'hérite d'abord que d'un court rôle de chanteuse dans «Faubourg Montmartre» (1931) mais l'affiche de «Vacances» (1931) propose en gros plan sa blondeur et son sourire. «Le grand bluff» (1933) et «Mariage à responsabilité limitée» (1933) n'auront pas d'autre argument publicitaire. Très vite, "l'exquise vedette" sera une habituée des couvertures de Cinémonde. Elle joue Lolette, compagne et muse d'un peintre bohème (Raymond Rouleau) : c'est elle «La femme nue» (1932), titre du tableau à succès du jeune rapin. Le rôle de la Môme Crevette dans «La dame de chez Maxim's» (1932) semble écrit pour elle par Feydeau : dans cette réalisation d'Alexander Korda, ses excellents partenaires ne sont rien moins qu'André Lefaur, André Alerme et Pierre Palau.

Fleur de cactus…

Deux films signés René Guissart seraient à redécouvrir, d'autant que le subtil Fernand Gravey y tient auprès d'elle la vedette : dans «Le fils improvisé» (1932), surprise en tendre compagnie par son vieux protecteur (Saturnin Fabre !), Florelle prétend que le jeune Fernand est son fils ; dans «Passionnément» (1932), c'est un mari jaloux (René Koval) qui l'affuble de lunettes et de cheveux blancs pour qu'elle n'attire pas le regard des soupirants. En la dirigeant dans «Les misérables» (1934), Raymond Bernard lui assure sa part d'immortalité : Fantine riant avec le godelureau qui la séduit et l'abandonne, Fantine fille mère condamnée par la société et réduite à la prostitution, Fantine à l'agonie, si touchante face à Charles Vanel et Harry Baur… qui mieux que Florelle a incarné le chemin de croix de la mère de Cosette ?

Fritz Lang, pour son unique film français, la distribue dans «Liliom» (1934) où elle est excellente en Madame Moscat, la foraine amoureuse de Charles Boyer et jalouse de Madeleine Ozeray. La même année, elle crée au théâtre, dans «Marie Galante» de Jacques Deval, quatre nouvelles chansons de Kurt Weill. Elle tient le rôle éponyme de l'adaptation filmée de l'opérette «Sidonie Panache» (1934) mais, même déguisée en zouave, elle doit laisser le premier rôle au comique troupier Bach. Dans «Une nuit de noces» (1935) où elle joue la chanteuse Sidonie de Valpurgis, c'est Armand Bernard qui tire la couverture à lui. «Les dieux s'amusent» (1935), adaptation du mythe d'Amphitryon, lui donne brièvement Henri Garat comme partenaire. Plus intéressant est le personnage d'Irma Lurette dans «Amants et voleurs» (1935), un troisième titre signé Raymond Bernard.

Pourtant Florelle semble déjà sentir le vent tourner si l'on en croit ses confidences. Comme pour la contredire, au moins temporairement, Jean Renoir lui donne le premier rôle féminin de l'un de ses meilleurs films, «Le crime de Monsieur Lange» (1935), celui de Valentine, la blanchisseuse amoureuse de Lange ; elle s'y révèle naturelle et spontanée, qu'elle chante «Au jour le jour, à la nuit la nuit» de Prévert et Kosma ou qu'elle tienne tête avec superbe à l'infâme Batala (Jules Berry) en lui lançant : "Quand je pense que j'ai pu dormir avec toi, j'en ai le mal de mer !".

Fleur d'amertume…

Odette FlorelleFlorelle agent publicitaire

La suite de la décennie semble, hélas, confirmer le pressentiment de Florelle. «La marmaille» (1935) l'affiche en vedette et elle y chante lors d'un repas de noces mais, au beau milieu de l'histoire, elle abandonne ses enfants et disparaît du film, laissant le premier rôle à l'ami Pierre Larquey. Elle sera encore la tête d'affiche de «Gigolette» (1936), un sombre mélo inspiré d'une pièce oubliée de Pierre Decourcelle : elle y joue Zélie, une "fille publique", protectrice de sa jeune sœur Palote«Les anges noirs» (1937), inspiré d'un roman de François Mauriac, ou «Clodoche» (1938) ne lui proposent que des rôles d'appoint comme «Sixième étage» (1939) où elle joue Madame Lescalier, épouse de Carette : c'est tout de même une compensation !

Sa vie privée défraie parfois la chronique : ainsi lorsqu'elle épouse le fils du directeur du Moulin Rouge puis se remarie avec le dompteur Ali Amar. La presse aime la rencontrer dans son hôtel particulier de Neuilly : "Vive, enjouée, avec cet accent inimitable à la fois gamin, faubourien et tendre, elle sait vous mettre à l'aise dès les premiers mots" s'enthousiasmait ainsi en 1932 le journaliste de "Cinéa-Ciné Pour Tous" prétendant même qu'elle fut la première française à obtenir le permis de conduire. Victime à trois reprises de graves accidents de voiture dans les années 30, elle semble mener sa vie à cent à l'heure sans ses préoccuper du futur. Lorsque le cinéma l'abandonne, elle perpétue une tradition familiale, ouvrant à Montmartre – plus tard au Maroc ou en Côte d'Ivoire – un bar "Chez Florelle".  Pendant l'occupation, elle se distingue par des actes de résistance à l'occupant ; son appartement parisien sera mis à sac par la Gestapo. Si la fin de la guerre lui propose un retour à l'écran dans «Les caves du Majestic» (1944) – une adaptation de Simenon où Albert Préjean, le Mackie de Pabst, joue Maigret – le personnage de Charlotte Donge n'hérite que de deux scènes.

Sans fleur ni couronne…

Un reporter de "Ciné-Revue" la retrouve au 23 rue Junot au début des années 50, "… solitaire et perdue dans un bar désert dont elle n'est que gérante". Le ton est au désenchantement : "Je n'ai plus rien, on m'a tout pris et pourtant j'ai été riche. À une époque, vers 1936, j'avais un hôtel particulier, une limousine avec chauffeur, cinq domestiques et des millions en bijoux". Évoquant ses succès passés, elle ajoute : Quel dommage que la vie soit si moche et abîme tout !" Elle se produit encore dans un tour de chant où renaissent ses succès d'antan mais le cinéma l'oublie : si, en souvenir de Renoir, elle retrouve René Lefèvre pour un sketch de «Trois femmes» (1951), son apparition est proche de l'anonymat. On imagine qu'elle ne fut guère dépaysée dans «Oasis» (1954) en Madame Natkine, patronne de "L'auberge des hommes bleus" aux portes du désert marocain.

Sa carrière s'achève pourtant sur deux grands films. Dans la blanchisserie de «Gervaise» (1955), elle incarne Maman Coupeau, la mère de François Périer ; René Clément semble surligner les adieux au cinéma de Florelle lorsqu'il la filme en gros plan pour illustrer cette réplique d'un comparse : "Je demande du travail, on me dit que je suis trop vieux". C'est Jean Gabin qui suggéra à Gilles Grangier de faire appel à elle pour jouer sa belle-mère, Sidonie Vauquier, dans «Le sang à la tête» (1956) : vieille femme amère vivotant grâce aux subsides de son gendre, elle tient parfaitement sa partition le temps d'une dernière séquence.

Cette fois, Florelle renonce : "Je n'avais pas dit mon dernier mot mais on ne veut plus de moi". De retour au pays natal, elle y tiendra encore une guinguette, "A l'Orée des Pins", et connaîtra une fin de vie rangée. Un ultime accident de voiture aura raison de sa santé, physique et mentale. Elle meurt le 28 septembre 1974 à La-Roche-sur-Yon, anonyme et oubliée. Au lendemain de sa disparition, l'excellent critique Jacques Siclier le déplorait dans "Le Monde" : "La télévision n'a pas jugé utile de rendre l'hommage d'une soirée à celle qui fut, dans les années 30, notre actrice de cinéma la plus originale parce que la plus spontanée".

Près d'un demi-siècle plus tard, il ne suffit pas hélas d'une rue Florelle aux Sables-d'Olonne pour ranimer son souvenir effacé.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Une nature, cette femme-là. Je ne sais pas pourquoi on s’extasie sur des tas d’autres bonnes femmes alors qu’on ne parle pas d’elle. Elle jouait Feydeau remarquablement. Elle avait beaucoup de talent avec sa petite gueule écrasée. J’adorais son talent."

Arletty
Odette Florelle…
Jean-Paul Briant (août 2019)
Confidences…

"Au fond, à quoi tient mon succès à l'écran ? Je ne suis pas belle, je n'ai pas quinze ans, je ne possède pas un talent fantastique. Alors ?

Quand je reste quelques mois sans tourner, je pense : 'C'est normal, ça devait arriver : la chance a tourné'..

Et j'ai presque envie de me regarder dans la glace en disant : 'C'est bien fait !'

Florelle

Éd. 9.1.4 : 24-8-2019