Anna Karina (1940 / 2019)

Anna enfant…

Anna KarinaAnna Karina

Vers la fin des années 30, Elva Helvig Frederiksen, une jeune femme de 19 ans épouse Carl Johann Christoph Bayer, un capitaine de navire au long cours. En 1940, voulant lui faire une surprise, elle le rejoint lors d'une étape en mer du Nord pour lui annoncer un heureux événement et le surprend en compagnie de sa maîtresse. Dès sa naissance, le 22 septembre 1940, à Fréderiksberg Soljberg, près de Copenhague (Danemark), Hanne Karin Bayer devra se résoudre à vivre sans père.

L'enfant grandit sous les bombes de la Seconde Guerre Mondiale dans un pays régit sous le régime forcé d'un protectorat allemand. Elevée par ses grand-parents,elle découvre, bien que protégée, un monde bien rassurant. Au décès de sa grand-mère, elle doit revenir vers sa mère avec laquelle les liens se sont détendus. Dès lors, la fillette apprend peu à peu à se débrouiller toute seule, multipliant les fugues ou se réfugiant dans la musique des rares postes radiophoniques qui lui tombe entre les oreilles.

Le nouveau mari de sa mère, 'Benny', lui fait découvrir Louis Armstrong et Count Basie. Adolescente, enfant rêveuse, elle s'aventure dans les salles obscures où elle s'émerveille aux pitreries de Charles Chaplin et aux paillettes des comédies musicales américaines.

Dès l'âge de 14 ans – nous dit-elle mais ce pourrait être un peu plus tard – elle a l'occasion de paraître dans un court métrage national, «Pigen og skoene», et de décrocher quelques figurations. À 17 ans, sa mère s'étant séparée de Benny pour un nouveau compagnon brutal, Hanne s'enfuit une dernière fois, quitte le Danemark et débarque à Paris…

Anna actrice…

Anna KarinaAnna Karina

Catherine Harlé, directrice d'une célèbre agence de mannequins, remarque une jeune femme négligée à la terrasse d'un café de Saint-Germain des Prés. Fascinée par son regard, elle lui propose de poser pour des photographies de mode. Enchantée, Hanne ne tarde pas à se tailler une bonne place dans son nouveau métier. Elle rencontre Coco Chanel qui la baptise Anna Karina.

Actrice de films publicitaires, Anna vante les mérites d'une célèbre marque de savons de son sourire étincelant. Pour l'occasion, elle apparaît naturellement nue dans une baignoire, posture qui devait frapper l'imaginaire d'un jeune réalisateur, Jean-Luc Godard. Celui-ci voit déjà en elle l'actrice qu'il recherche pour accompagner Jean-Paul Belmondo dans une fuite en avant suicidaire qu'il devait mener jusqu'«À bout de souffle» (1959). Convoquée dans le bureau du producteur Georges de Beauregard, peu rassurée par l'allure d'un jeune metteur en scène que personne ne connaît, l'actrice en herbe refuse le rôle déhabillé qu'on lui propose. Dépité mais pas désespéré, sans doute déjà inconsciemment amoureux, Godard revient à la charge quelques mois plus tard avec, dans sa musette, le personnage féminin du «Petit soldat», une œuvre qui, confrontée aux rigueurs de la censure gaulliste – guerre d'Algérie, scènes de torture –, ne sortira qu'en 1963. À l'issue du tournage, le réalisateur fait sa déclaration sentimentale et l'un des grands couples mythiques du cinéma français se forme bientôt sous l'oeil des caméras. Aux côtés de son mentor, plus exactement derrière tant elle se fait discrète, elle côtoie la famille des Cahiers du Cinéma" dont les membres – Truffaut, Rivette, Chabrol, Rohmer – s'apprêtent à prendre les rênes du septième art hexagonal.

Peu après, hésitante quant à la suite à donner à sa carrière, Anna Karina, est contactée par Michel Deville qui l'a repérée lors d'une projection privée du «Petit soldat». Subjugué, il lui offre le role principal de «Ce soir ou jamais»(1960. Malgré les réticentes de Godard qui se refuse à voir sa compagne succomber aux facilités du cinéma commercial, la belle Danoise se décide à prendre son destin en mains. Bien lui en prend, l'oeuvre, légère, attire l'attention du public qui la découvre dès lors véritablement. Sur un plan plus intime, elle se retrouve enceinte d'un enfant qu'elle perdra à la suite d'un voyage quelque peu aventureux en Argentine pour présenter le film de Deville.

Devenue une vedette du cinéma français, Anna Karina connaît sa période la plus faste durant les “sixties”. Jean-Luc Godard, dont elle sera l'épouse durant quelques années (3-3-1961/1967), la dirige encore dans «Une femme est une femme» (1961) – qui lui vaut le prix d'interprétation du Festival de Berlin et la reconnaissance de la profession) -, «Vivre sa vie» (1962), «Bande à part» (1964), «Alphaville» (1965), «Pierrot le fou» (1965), «Made in U.S.A.» (1966) et le sketch «Anticipation», extrait de «Le plus vieux métier du monde» (1967). Mais, compte tenu de la personnalité du metteur en scène, leur divorce était inévitable : "Nous nous sommes beaucoup aimé, mais c'était compliqué de vivre avec lui…".

Parmi ses autres films, outre le très populaire «Shéhérazade» (Pierre Gaspard-Huit, 1962), ses apparitions dans «Un mari à prix fixe» (Claude de Givray, 1963), «De l'amour» (Jean Aurel, 1964), «Suzanne Simonin, la religieuse de Diderot» de Jacques Rivette (1965) – adaptation d'une pièce qu'ils ont déjà donnée sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées (1963) – dont la sortie sera retardée par la censure, «Lamiel» (Jean Aurel, 1967), achèvent de faire d'elle l'égérie de la "Nouvelle Vague Française"…

Anna chanteuse et réalisatrice…

Anna KarinaAnna Karina, réalisatrice

Carl Dreyer le grand cinéaste danois, voit bientôt en Anna Karina le visage de la Vierge Marie, héroïne d'un film, autour de la vie de Jésus, qui ne se fera pas. L'actrice rencontre néanmoins le metteur en scène de «La passion de Jeanne d'Arc» qu'elle présente à son époux devant les caméras de télévision.

Durant cette décennie, elle internationalise sa carrière, travaillant indifféremment en Angleterre, en Italie et en Allemagne. On peut ainsi la voir ainsi dans, notamment, «She'll Have to Go» (Robert Asher, 1962), «Des filles pour l'armée» (Valerio Zurlini, 1965), «L'étranger» (Luchino Visconti, 1966), «Tendres requins» (Michel Deville, 1967), «Jeux pervers» (1968), «Avant que vienne l'hiver» (Jack-Lee Thompson, 1968), «La chambre obscure» (1969), «Michael Kohlhaas, le jeune rebelle» (Volker Schlöndorff, 1969),etc.

En 1967, elle est l'héroïne de «Anna», une comédie musicale tournée pour la télévision, dont la partition est signée Serge Gainsbourg et dans laquelle elle chante, parmi 14 morceaux, ceelui qui devait devenir un succès du disque, «Sous le soleil exactement».

En 1969, devenue une vedette mondiale, elle part pour Hollywood où elle découvre un nouvel aspect du 7ème art, celui des super-productions. George Cukor, qui la retient pour rôle secondaire de «Justine», lui donne des conseils bien éloignés des directives de Jean-Luc Godard.

À partir des années 70, Anna Karina tourne à un rythme moins soutenu et, progressivement, sa filmographie apparaît plus clairsemée. Parmi les productions, réalisées dans divers pays, dont elle est encore l'interprète, on peut relever, par exemple, «Rendez-vous à Bray» (André Delvaux, 1971), «Pain et chocolat» (Franco Brusati, 1973), «Roulette chinoise» (Rainer-Werner Fassbinder, 1976) ou encore «Comme chez nous» (Marta Meszaros, 1977).

Attentive et observatrice sur les plateaux, devenue l'épouse du comédien-réalisteur Pierre Fabre (1968/1974) peu après son divorce, elle franchit le pas, écrivant, réalisant et produisant elle-même – grâce au cachet de «Justine» – un film sur la vie de couple, «Vivre ensemble» (1973) qu'elle tourne à New Yorkavec une équipe restreinte, à une époque où les comédiennes cinéastes sont encore rares dans le cinéma français. L'œuvre, sélectionnée à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 1973, sera bien reçue par la presse spécialisée mais, peut-être trop intimiste, n'attirera pas le grand public…

Anna écrivaine…

Anna KarinaAnna Karina (2017)

Après une brève union avec le comédien réalisateur Daniel Duval (1978-1981] qui aura été son partenaire dans «Historien im en Mordem» (Claus Weke, 1979), Anna Karina revient à Hollywood où, dans la quiétude des collines de Beverly Hills, elle se met à l'écriture de ses premiers romans : «Golden City», «On n'achète pas le soleil», «Jusqu'au bout du hasard». Elle y fait également la connaissance de celui qui deviendra son quatrième époux, le réalisateur Dennis Berry, fils du grand John Berry, et qui la dirigera dans «Last Song» (1986).

Rentrée en France avec son compagnon, elle enchaîne des films plus («L'ami de Vincent» de Pierre Granier-Deferre en 1983) ou moins («L'œuvre au noir» d'André Delvaux en 1987, «Manden der ville vaere skyldig» d'Ole Roos en 1990), «Haut, bas, fragile» de Jacques Rivette en 1994,…) populaires.

En 1997, elle fait son retour sur les planches au Théâtre de la Renaissance dans une pièce d'Ingmar Bergman, «Après la répétition», aux côtés de Bruno Cremer. Sur l'insistance du producteur Jean-Marc Granger, elle enregistre un album de chansons composées par Philippe Katerine, «Une histoire d'amour», qu'elle présentera en tournées en France, en Suisse et en Belgique, dans les pays de l'est européen et jusqu'au Japon. Elle adapte également deux contes musicaux, «Le vilain petit canard» et «La petite sirène».

Elle récidivera dans la réalisation en 2008 avec «Victoria», une production canadienne qui ne fut projetée chez nous que dans quelques festivals. Elle poursuivit avec plus de succès ses travaux d'écriture.

Commandeur des Arts et Lettres (1996), Chevalier de la Légion d'Honneur (2017), la petite fiancée de Copenhague est parvenue au bout d'un long chemin semé d'embûches et d'heureuses opportunités. Elle nous a quittés quelques jours «Avant que vienne l'hiver» (1968), elle qui entretenait en son cœur cette petite flamme d'une jeune femme qui cherchait avant tout à «Vivre sa vie» et que ses films, ses livres et ses disques dispenseront encore longtemps pour le bienfait de nos âmes trop froides.

Documents…

Sources : Pour l’essentiel, le documentaire de Dennis Berry, «Anna Karina, souviens-toi», produit par Les films du Sillage et Arte (2017) ; pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Une femme est une femme…

Citation :

"On finit toujours par ressembler un peu à ses rôles."

Anna Karina
Christian Grenier (mars 2020)
Éd. 9.1.4 : 10-3-2020