Gaby MORLAY (1893 / 1964)

Un sourire angevin…

Gaby MorlayGaby Morlay (191?)

La spirituelle Gaby Morlay, les yeux pétillants et le sourire éclatant, fut pendant un demi-siècle l'une des comédiennes les plus populaires de la scène et de l'écran.

Elle est née Blanche-Marie-Pauline Fumoleau , le 8 juin 1893, à Angers dans le Maine-et-Loire (France) – elle prétendra Biskra, Algérie, le 8 juin 1897 – d'une mère bretonne, Marie Madeleine Gicquiaud, et d'un père vendéen, Jules Fumoleau, venu s'installer dans cette ville comme boulanger. Le couple, déjà père d'un garçon et d'une fille, à eu en outre le malheur de voir disparaître deux bébés à la naissance. Blanche, bien que chétive, aura plus de chance et, avec le temps, sera l'élément dynamique d'une fratrie de cinq frères et soeurs.

Enfant, elle dégage un tempérament aiguisé, espiègle avec un rire pointu, si communicatif qu'elle provoque l'hilarité de ses camarades de classe, au grand dam de sa maîtresse d'école. Familière de l'école buissonnière dans laquelle elle entraîne ses soeurs, elle génère le désespoir de ses parents qui se décident à la placer en internat au couvent des "Dames de Saint-Claude" où ses incartades viendront à bout de la patience des religieuses.

D'un tempérament rebelle, Blanche s'évade ainsi du couvent de Lisieux avec l'intention de rejoindre à Paris son frère aîné, Jules-Pierre, sur le point d'être papa. Ramenée manu militari, elle se promet déjà de recommencer. La deuxième tentative, programmée et exécutée le jour de son 16ème anniversaire, s'avère être la bonne : elle réussit a échapper à la vigilance des ses tuteurs et, arrivée à Paris, prend pension chez son amie monégasque Marcelle Monthil, jeune dactylo – dont c'est également l'anniversaire,  – appelée à devenir comédienne et actrice. À deux c'est plus facile et Blanche ne tarde pas à suivre les pas de sa compagne en se lançant dans la dactylographie, une profession encore très noble.

Livrées à elles-mêmes dans la grande ville où les tentations sont nombreuses, ces demoiselles s'amusent et se distraient avec l'insouciance de leur âge. Un soir, ayant profité de l'octroi généreux de deux places à l'orchestre, elles assistent à une représentation donnée au Théâtre des Ambassadeurs. Blanche, au rire éclatant, s'amuse comme une folle sans se soucier du désagrément causé aux specateurs qui l'entourent. L'histoire – ou la légende  – veut qu'un monsieur, intrigué, l'apostrophe : "Je suis Armand Berthez, directeur des Capucines ; voudriez-vous faire du théâtre ?". Surprise et méfiante, mais opportuniste, elle répond, intéressée : "Pourquoi pas, du moment qu'on est payé !".

La voici à tout juste 16 ans, membre d'une troupe de “marcheuses”, petites jambes affriolantes supportant un corps gracieux dont la tête peut parfois être autorisée à exhaler une ou deux répliques. C'est ainsi que Blanche Fumoleau, encore mineure, devient Gaby de Morlaix, du nom de la charmante cité bretonne d'où elle ne venait pas…

Un éclat de "vivre"…

Gaby MorlayGaby Morlay (1921)

Ainsi, dès 1912, après un court apprentissage de l'art dramatique, la toute jeune Gaby de Morlaix monte sur les planches de la comédie Caumartin, de la Renaissance ou encore au théatre du Châtelet. De figurations en petits rôles, elle grimpe un à un les échelons la menant à une naissante notoriété. Têtue, sûre d'elle, elle déclare à l'auteur d'une pièce qui l'a renvoyée : "Monsieur Barde, quand je serai une actrice célèbre, je refuserai de jouer dans vos pièces". Elle tint parole, car le dramaturge manquait de mémoire… ou d'amour-propre !

Pendant la Première Guerre Mondiale, elle massacre tous les soirs un bataillon allemand sur la scène du Châtelet, dans «Les exploits d'une petite Française». Sa fraicheur, son intense joie de vivre, et son sens de la repartie ne tardent pas a séduire Louis Verneuil, qui en fait la vedette de sa pièce «Le traité d'Auteuil» (1918) avec André Lefaur. En 1921, elle triomphe dans «Simone est comme ça», une comédie d'Yves Mirande et Alex Madis, avec Jules Berry et André Luguet. Elle récidive avec la pièce d'Henri Duvernois, «Après l'amour» (1924), aux cotés de Lucien Guitry. Enfin, elle jouera pour Sacha Guitry («Le scandale de Monte Carlo»,…), Louis Verneuil («Le fauteuil 47»,…), Henry Bernstein («Le Messager»,…), Marcel Achard («La femme en blanc») et d'autres encore…

Bien que sa véritable passion soit le théâtre, Gaby accepte de franchir les portes des studios d'un cinéma encore muet. Elle apparaît dans la lumière des caméras aux cotés de Max Linder dans quelques courts métrages dont un petit film de propagande patriotique, «Le 2 août 1914» (1914) dirigé par le fantaisiste en personne. Déçue par ces premières apparitions, elle accepte à contre-coeur l'offre de son ami Charles Burguet qui lui propose un rôle dans son film «Au Paradis des enfants». Mais c'est avec «L'Agonie des Aigles» (1921, Bernard-Deschamps), qu'elle accède aux grands rôles dramatiques. S'ensuivent deux mélodrames larmoyants, «Faubourg Montmartre » (1922) de Charles Burguet avec René Blancard et, toujours du même réalisateur, le dramatique «La mendiante de Saint-Sulpice» (1922) avec Charles Vanel. Nous la retrouverons plus tard dans «Les nouveaux messieurs» (Jacques Feyder, 1928), mais l'actrice n'aima pas beaucoup ce rôle, qu'elle a pourtant créé au théâtre, préférant interpréter des personnages plus sympathiques. Toutefois, le film eut un grand succès, et Gaby Morlay est désormais aussi une grande vedette de l'écran.

Pour autant, elle n'a pas rénoué avec sa famille et ne reverra plus que rarement ses parents, privilégiant des liens de profonde amitié. Dynamique et sportive, bonne cavalière et nageuse, elle participe à la 13ème édition de la traversée de Paris à la nage (1920), pratique la boxe et le patinage et que sais-je encore ! Exhubérante et extravertie, elle se montre partout. Régulièrement présente au Gala de l'Union des Artistes, elle présente, en 1927, un numéro de funambule impressionnant. Deux ans plus tard, enfermée dans une boule percée de petits trous, elle gravit une rampe par la seule force de ses muscles. Tout l'enchante et l'intéresse : passagère d'un dirigeable en 1919, prise au jeu et défiée, elle sera la première femme à obtenir un brevet d'aéronaute !

Des amours heureuses…

Gaby MorlayGaby Morlay (1939)

Déjà bien rodée, elle aborde le cinéma sonorisé avec l'aisance naturelle d'une grande comédienne de théâtre. Elle va imposer sa photogénie qui n'est pas celle d'un “sex-symbol – elle ne se trouvait pas belle, se décrivant tout au plus d'une "laideur agréable" – mais plutôt celle d'un petit bout de femme (1,52 m) gentiment survoltée dont le jeu en impose. Le grand public découvre alors sa voix un tantinet fluette mais qui a son charme.

Son premier travail au “parlant” est un film policier au suspense efficace, «Accusée levez-vous !» (1930) de Maurice Tourneur (1930) une rivalité amoureuse qui tourne au drame sous les beaux yeux d'André Roanne. En 1932 Paul Czinner porte à l'écran «Mélo», la pièce de Henry Bernstein créée par Gaby Morlay et présentée au théâtre du Gymnase en 1929 ; elle y joue une femme adultère qui se suicide pour ne pas faire souffrir son mari. Pour Marcel L'Herbier elle campe l'épouse infidèle d'Henri Rollan dans «Le scandale» (1934) avec Jean Galland. Dans «Vertige d'un soir» (1936) de Victor Tourjansky, soumise à un chantage après avoir fauté dans les bras d'un jeune musicien (Georges Rigaud), elle songe encore au suicide.

Souvent vouée à interpréter les vamps ou les jeunes femmes tourmentées, Gaby est tout aussi surprenante dans les comédies légères, campant ainsi la désopilante épouse de Raimu dans «Le roi» (Pierre Colombier, 1936), la maîtresse de Sacha Guitry dans «Quadrille» (1937) où l'on assiste à un délicieux chassé-croisé amoureux sur fond de vaudeville, où encore la secrétaire qui tente de séduire Fernandel dans «Hercule» (Alexandre Esway, 1937)…

Des amours de princesse…

Femme libre, Gaby Morlay ne s'attache à aucun homme. Maîtresse éphémère du dramaturge Louis Verneuil, elle abandonne sans regret Victor Francen à Mary Marquet. Jusqu'au jour où, en tournée au Caire avec la pièce «Mademoiselle ma mère», on lui présente l'Égyptien Mohamed Sultan Pacha, riche propriétaire de plantations de coton et de canne à sucre. Séduite elle entame avec lui une longue liaison mais, sachant ne pas pouvoir être mère, refusera toujours de l'épouser. Amoureux fou, le prince charmant couvre la comédienne de cadeaux somptueux et l'installe dans une luxueuse propriété niçoise, "La Grange aux Bois", où ils abriteront leurs amours jusqu'aux prémices de la Seconde Guerre Mondiale.

Les années 1940 marquent l’apothéose de sa carrière au palmarès impressionnant. Sous l’Occupation, elle gagne le cœur du public féminin avec sa composition émouvante de la veuve de guerre dans le mélodrame «Le voile bleu» (1942) de Jean Stelli : les années de nurse passées, devenue âgée et vivant dans la misère, elle fait pleurer la France entière avec le personnage de la nounou Louise qui, avant de mourir, retrouve tous les enfants qu’elle a choyés autrefois. Robert Péguy profite de l’engouement du public envers ce genre de mélodrame pour signer «Les ailes blanches» (1942) où, femme meurtrie et trompée, elle entre dans les ordres et recueille les filles abandonnées et perdues. Sur les planches, elle participe à la création de la pièce de Germaine Lefrancq, «Les inséparables», au Théâtre de Paris (18 mars 1943).

Le 19 novembre 1942, au lendemain de la présentation à la presse du «Voile Bleu», elle croise Max Bonnafous, secrétaire d'état à l'agriculture et au ravitaillement. C'est le coup de foudre réciproque. Marié, Max restera son compagnon pendant plus de 20 ans. S'il est impliqué dans le Gouvernement de Vichy, il en démissionnera en 1943, à l'arrivée de Philippe Henriot, annonciateur d'un virage davantage collaborationniste. À la Libération, l'homme sera frappé d'indignité nationale, arrêté et incarcéré à Fresnes. Gaby soutient et défend son amant. Jugé, celui-ci bénéficiera d'un non lieu et sera "…  relevé de son indignité pour services rendus à la Résistance" (ref.wikipedia).

Une vieillesse sereine…

Gaby MorlayGaby Morlay

La France libérée, Gaby Morlay reprend, comme beaucoup d'autres, le chemin des studios sans avoir été trop “embêtée” pour sa liaison dangereuse (elle se vantera à juste titre n'avoir jamais tourné pour la Continental). Chez le Bordelais Émile Couzinet, elle n’hésite pas à s'enlaidir dans «Hyménée» (1946) pour incarner une vieille fille infirme qui tente de gagner le cœur de Maurice Escande. Henri Decoin la détourne de ses personnages de victimes du destin et la transforme en clocharde excentrique aux cotés de Michel Simon dans «Les amants du pont Saint-Jean» (1947). Bientôt la voici attachante «Mammy» (Jean Stelli, 1950) aux côtés de Pierre Larquey, acceptant la tromperie généreuse à laquelle se livrent Françoise Arnoul et Philippe Lemaire.

Sacha Guitry – qui dira d'elle "Les femmes ont souvent de l'esprit pour quatre… Avec elle, on peut doubler !" – voit en Gaby la suspicieuse Comtesse de la Motte dans «Si Versailles m’était conté» (1953) tandis qu'André Hunebelle en fait une concierge agréable et l'épouse du bavard et «Impossible monsieur Pipelet» (1955). Enfin, et surtout, Jean-Paul le Chanois lui fait partager la vie de Fernand Ledoux dans son dytpique célèbre, «Papa, maman, la bonne et moi» (1954) et «Papa, maman, ma femme et moi» (1955) : la maman des titres, c'est elle. En ce temps-là, le septième art français savait encore s'intéresser aux petites gens.

Les années suivantes, l'âge n'aidant pas, l'actrice se cantonne dans des rôles de mère, comme celle de Danièle Delorme dans «Mitsou» (Jacqueline Audry, 1956), de Robert Hossein dans «Crime et châtiment» (Georges Lampin, 1956), d'Etchika Choureau dans «Les lumières du soir» (Robert Vernay, 1956)… Elle terminera sa carrière au grand écran avec une gentille comédie, «La bande à Bobo» (Tony Saytor, 1963) avant de retrouver Jean Gabin dans «Monsieur» (Jean-Paul Le Chanois, 1964), en tant que mère de la charmante Liselotte Pulver.

Blanche Bonnafoux…

Le 5 octobre 1961, elle accepte enfin d'épouser Max Bonnafous, veuf depuis quelques mois. Religeuse et pratiquante convaincue, elle ne s'en laissait pas moins aller à quelques faiblesse mystiques, se disant réceptive aux présences invisibles. Si elle ne laissa pas de livre de souvenirs, elle aura tout de même publié un ouvrage sur «Sainte Pélagie, patronne des comédiennes» (1956).

Se sachant atteinte d'un cancer, elle accepte de monter une dernière fois sur scène pour reprendre son plus grand succès «Lorsque l'enfant parait», une œuvre qu'elle a jouée en 1951 aux côtés de son ami et partenaire récurrent des années trente, André Luguet. Elle passa ses derniers jours dans sa villa de la Grange au Bois sur la colline de Fabron, près de Nice. Elle disait "Si je lutte pied à pied contre la mort ce n'est pas pour vivre plus longtemps mais pour rester le plus longtemps possible en compagnie de ceux qui m'entourent".

Nommée Chevalier de la Légion d'Honneur pour son apport à l'art dramatique en 1939, élevée au rang d'Officier en 1955, présidente du syndicat des acteurs en 1956 , protectrice des animaux de compagnie dont elle aimait s'entourer, "la fée du théâtre" comme on la surnommait au temps de sa gloire s'est éteinte le 4 juillet 1964, non avoir reçu une dernière visite d'un prince égyptien non oublieux. Elle s'en est allée au ciel fière et sans regret, sans doute aux commandes d'un dirigeable car elle n'a jamais laissé qui que ce soit lui montrer le bon chemin.

Documents…

Sources : ouvrage de Georges Debot «Gaby Morlay, du rire aux larmes», documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"Qu'il est court le chemin…"

Citation :

"Les acteurs sont commes les arbres. Ils doivent mourir debout."

Gaby Morlay
Gary Richardson, Christian Grenier (mai 2020)
Éd. 9.1.4 : 9-5-2020