Gino CERVI (1901 / 1974)

… de Peppone à Maigret

Gino Cervi

S'il n'a échappé à personne qu'il donna la réplique à Don Camillo dans la magnifique incarnation qu'il fit du maire du petit village de Brassa, l'ineffable Peppone, on a davantage oublié qu'il personnifia longtemps, en fin de carrière, le fameux commissaire Maigret, né sous l'imagination du plus hexagonal des romanciers belges, Georges Simenon.

Grand interprète de Cyrano à la scène, il fut également un Porthos plus que vraisemblable au cinéma.

Enfin, c'est bien de part et d'autre des Alpes Occidentales qu'il construisit l'essentiel de sa carrière.

Grâce à l'aide d'une aimable correspondante transalpine, voici retracées, en quelques lignes, les étapes essentielles d'une filmographie tout aussi féconde que consistante.

Christian Grenier

Jeune homme…

Prenom_NomGino Cervi dans «Ettore Fieramosca» (1938)

Né à Bologne, Italie, le 3 mai 1901, Gino Cervi est le fils du critique théâtral Antonio CerviAntonio Cervi, journaliste au quotidien "Il Resto del Carlino", journal bolognais fondé en 1885. On lui connaît un frère aîné, Alessandro.

Très tôt attiré par le théâtre, et bientôt membre de la troupe d'Alda BorelliAlda Borelli, le jeune Gino débute sur scène en 1924, à l'ombre de sa célèbre aînée, dans «La vierge folle», une création de l'auteur nîmois Henry Bataille.

En 1925, membre de la troupe du dramaturge Luigi PirandelloLuigi Pirandello au "Teatro d'Arte di Roma", il profite de l'enseignement de la comédienne Marta Alba pendant plusieurs années.

Entre 1935 à 1937, le voici jeune premier à la compagnie "Tofano-Maltagliati", avant de rejoindre la compagnie du "Teatro Eliseo di Roma", dont il assume la direction à partir de 1939.

Sa forte présence autant que la qualité de sa voix lui permettent d'interpréter les oeuvres des plus grands auteurs du théâtre classique : Goldoni, Sophocle, Dostoievsky, Shakespeare (grand succès dans «Othello»), Dumas («La dame aux camélias», aux côtés de Maria Melato).

Ses débuts cinématographiques remontent en 1932, lorsque le vétéran Gennaro RighelliGennaro Righelli le dirige dans un petit rôle de «L'armata azzura». Dans la péninsule, le cinéma “parle” depuis 1930 et recherche des acteurs capable de déclamer du texte. Nous sommes alors en pleine période mussolinienne et la mode est aux grosses superproductions patriotiques et historiques, une “cinématographie d'ordre moral” chargée de célébrer la grandeur de l'Italie fasciste.

Sans surprise, Gino Cervi se met au service du grand spécialiste du genre, Alessandro BlasettiAlessandro Blasetti, avec lequel il travaille à plusieurs reprises avant la guerre: «Aldebaran» (1935), «Ettore Fieramosca» (1938), «Un' avventure di Salvatore Rosa» (1939).

Monsieur le maire…

Prenom_NomGino Cervi, Peppone

Le 10 juin 1940, l'Italie rejoint l'Allemagne dans sa lutte contre la France. Le cinéma joue pleinement son rôle et Alessandro Blasetti fait porter à Gino Cervi, le tyrannique roi Sedomondo, une bien lourde «Couronne de fer» (1941), avant de le ramener à des occupations plus roturières dans «Quatre pas dans les nuages» (1942), une oeuvre peut-être annonciatrice de l'avènement du cinéma néo-réaliste italien d'après guerre.

Ricardo Freda lui permet de revêtir les habits nobiliaires dans «Don Cesare di Bazan» (1942), une adaptation de Sergio Amidei et Cesare Zavattini de la pièce des auteurs français D'Ennery et Dumanoir. Reprenant le sujet de son film de 1933, Mario Camerini ramène notre vedette sur les chemins plus populaires mais non moins embourbés de «T'amero sempre» (1943), aux côtés d'Alida ValliAlida Valli et Jules Berry.

Bien avant Depardieu, Ventura, Belmondo ou Gabin, mais loin derrière le grand Harry Baur, Gino Cervi endosse les misérables hardes d'un Jean Valjean «Evadé du bagne», dans une adaptation cinématographique bien oubliée de l'œuvre de Victor Hugo, réalisée à nouveau par Riccardo Freda (1947).

En 1948, Alessandro Blasetti, revenu de ses errances fascisantes, réunit pour la première fois, tout au moins devant la caméra, le couple d'acteurs français Michèle Morgan et Henri Vidal pour une de ces superproductions dont il est coutumier, «Fabiola» (1948). Il n'oublie pas Gino Cervi, qu'il distribue dans le rôle de Quadratus.

Après avoir fait partie de l'aventure intellectuelle que Curzio Malaparte tente avec «Cristo proibito» (1950), la vedette transalpine est retenue, co-production franco-italienne oblige, pour donner la réplique à Fernandel dans l'adaptation de l'oeuvre de Giovanni GuareschiGiovanno Guareschi, «Le petit monde De Don Camillo» (1951). Je n'apprends rien à qui que ce soit en révélant qu'elle y tient le rôle du petit maire communiste Peppone, face au rusé ecclésiastique Don Camillo. Les deux ennemis intimes s'affronteront à quatre autres reprises: «Le retour de Don Camillo» (1953), «La grande bagarre de Don Camillo» (1955), «Don Camillo monseigneur» (1961), «Don Camillo en Russie» (1965). Tandis que les deux premiers volets sont réalisés par Julien Duvivier, les trois suivants, davantage dépendants des producteurs italiens, furent confiés à Carmine Gallone et Luigi Comencini.

Monsieur le commissaire…

Prenom_NomGino Cervi, Maigret

Dans les années cinquante, Gino Cervi ne se cantonna pas à incarner le maire du petit village de Bassa. Il fut notamment le Porthos de l'adaptation que fit Michel AudiardMichel Audiard du roman d'Alexandre Dumas, «Les trois mousquetaires» (André Hunebelle, 1953).

En Italie, il reprit le rôle si souvent tenu au théâtre du «Cardinale Lambertini» (1954) et donna la réplique à Micheline Presle dans une nouvelle version de «Beatrice Cenci» réalisée par Riccardo Freda en 1956.

Partagé entre l'Italie et la France, il affrontera à nouveau Fernandel dans les coproductions comiques que furent «Le grand chef» (1958) et «Le bon roi Dagobert».

Il fut également l'un des nombreux interprètes qui incarnèrent le commissaire Maigret dans une série TV italienne, «Le inchieste del commissario Maigret» (1964/1972), dont un opus, «Maigret à Pigalle», fut réservé au grand écran (1966).

Époux de la comédienne Nini Gordini, Gino Cervi est par là même le père d'Antonio, producteur et réalisateur plus connu sous le diminutif de Tonino CerviTonino Cervi. Une paternité qui lui offrit l'avantage de devenir le grand-père de la magnifique jeune actrice italienne Valentina Cervi.

Depuis le 3 janvier 1974, date de son décès, de nombreuses et bruyantes disputes ont été signalées du côté du Ciel. A ces occasions, nombreux furent surpris d'apprendre que les maires communistes des zones rurales peuvent prétendre, tout autant que les curés de campagne, à une petite place en Paradis.

Documents…

Sources : Ce dossier a été complété grâce à l'aimable collaboration de Roberta R., anonyme et néanmoins charmante visiteuse italienne de L'Encinémathèque. Pour le reste, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Christian Grenier (juillet 2002)
Ed.7.2.2 : 13-3-2016