Pierre BLANCHAR (1892 / 1963)

… rêveur et tourmenté

Pierre Blanchar

Venu au cinéma dès la fin de la Première Guerre Mondiale, dont il eut à souffrir dans sa chair, Pierre Blanchar demeura longtemps à la tête d'une lignée de comédiens français, tels Victor Francen, dont le jeu nous paraît aujourd'hui excessivement prononcé.

Il est vrai qu'au travers de son répertoire cinématographique, il ne nous offrit que trop rarement l'occasion de nous fendre comme un bossu, fut-ce dans le rôle homonyme!

Et la jeune génération de spectateurs, qui peut parfois se surprendre à regarder un Jouvet ou un Gabin, ignore totalement notre homme, poutant mis à l'honneur au fil de quelques génériques dont la liste ne ferait pas rougir les plus grands.

Christian Grenier

Les origines…

Pierre Blanchar«Le capitaine Fracasse» (1928)

Gustave Pierre Blanchar est né le 30 juin 1892, et non 1896 comme plusieurs biographies le mentionnent, à Philippeville, une ville de l’Algérie française de l’époque, dans la région de Constantine (Skikda, aujourd’hui).

C’est là qu’il grandit. Jeune garçon, il a une passion: la mer. Son rêve est de courir les océans, son idole le navigateur Jean BartJean Bart. Il prépare son diplôme de marin au long cours à l’école d’hydrographie…Mais ces beaux rêves d’adolescent ne se réaliseront jamais.

La grande guerre éclate, il est mobilisé… En 1916, à Verdun, il est gazé à l’ypérite. Il échappe de justesse à la cécité et est à nouveau blessé en 1918. Il reprend le dessus après une longue convalescence… Adieu les rêves de marin !

Il lui faut un autre moyen d’évasion: le métier de comédien le lui donnera. Il se tourne en effet vers l’art dramatique…

… et les débuts professionnels

Il débarque en métropole, vit quelques temps à Marseille, puis à Paris. Il n’est encore qu’un jeune homme timide et introverti, mais il a l’audace un jour de venir trouver Jules ClaretieJules Clarétie, l’administrateur de la Comédie Française : "Que faut-il que je fasse pour faire partie de votre compagnie ?"
Etonné par cette question ingénue, Claretie lui conseille: "Inscrivez-vous au conservatoire". Ce qu’il fera dans la classe de Jules Truffier. Il y rencontrera un certain Charles BoyerCharles Boyer qui deviendra son ami. Il se liera aussi avec le futur lauréat du prix Goncourt, Philippe HériatPhilippe Hériat, qui fut acteur à ses débuts. Premier rôle au théâtre Antoine dans «La Dolores», puis ce sera l’Odéon où il présentera «Pélleas», et la compagnie Renaud-Barrault. Il fera par la suite, comme il l’avait souhaité plus jeune, un court passage dans la maison de Molière comme pensionnaire, en 1946-1947.

On retient ses excellentes interprétations sur les scènes parisiennes, servant des auteurs confirmés tels Henry de MontherlantHenri de Montherland, Berthold BrechtBerthold Brecht, Henri Bernstein et Marcel AchardMarcel Achard entre autres! Il fait aussi la connaissance de Marcel Pagnol avec qui il entretiendra une longue amitié fidèle.

Pierre et Marcel…

Pierre Blanchar«La prière aux étoiles» (1942, inachevé)

Nous sommes en 1925. Marcel choisit ce beau jeune premier au regard impénétrable pour sa pièce qu’il a baptisée «Phatéon». Pierre doit y jouer un personnage fantôme, la jeunesse d’un vieux monsieur campé par Harry BaurHarry Baur et qui revient le hanter. Mais voilà: le titre ne plaît pas au directeur du théâtre qui produit la pièce! «Phatéon» deviendra «Jazz», sera créée à Monaco, repris immédiatement au théâtre des Arts à Paris et sera un beau succès. Feront partie de la distribution, outre Harry Baur, Orane Demazis et Marc Valbel.

Marcel et Pierre sont maintenant complices. Ils ont chacun une passion : Marseille pour l’un, la mer pour l’autre. Un soir après avoir dîné ensemble, Marcel parle de Marseille avec tant de fougue que Pierre lui souffle : «Tu devrais écrire une pièce sur Marseille»… Cette pièce verra le jour et ce sera «Marius» ! Et quand on pense à l’histoire de «Marius», on fait inévitablement le rapprochement avec Pierre Blanchar, l’amoureux de la mer. Pagnol connaissait le beau rêve avorté de son ami, cet appel irrésistible de la mer.

Pierre que, justement, Marcel avait prévu pour le rôle de Marius : "Marius, ce sera Pierre Blanchar. Il connaît la pièce. Il est d’accord. Il a vécu à Marseille. Il peut prendre l‘accent". Volterra est d’accord aussi…. (rapporté par Raymond Castans dans son "Marcel Pagnol").

Le temps de boucler le casting, de trouver tous les interprètes “ave l’assent”… voilà que Pierre n’est plus disponible ! Il vient de signer pour une pièce de Bernstein. Il sera remplacé par Pierre FresnayPierre Fresnay avec le talent que l’on sait. On ne saura jamais ce qu’aurait été la carrière de Pierre s’il avait joué la trilogie !

C’est encore Pierre qui fera découvrir à Marcel le cinéma parlant, à Londres: "Je t’assure, Marcel, tu ne peux pas t’imaginer! c’est fabuleux! Comme image, comme son, comme simultanéité ! La perfection, quoi. Tu ne peux pas ne pas voir ça. Tu vas en tomber sur le c… Ca va tout casser…" (R. Castans, op.cit.)

Marcel et Pierre resteront amis, se rencontrant régulièrement. Pierre sera prévu dans le film inachevé de Marcel, «La prière aux étoiles», avec Josette Day, et Marcel donnera à Dominique, la fille de Pierre, le rôle d’Ophélie dans son adaptation d’ «Hamlet», mise en scène par Serge ReggianiSerge Reggiani, au Festival d’Angers en 1953.

Pierre et Marcel… Deux artistes qui s’appréciaient énormément.

L'acteur…

Pierre Blanchar«L'Atlantide» (1932)

Et tout d’abord le cinéma muet…

Pierre Blanchar débute au cinéma dès 1919, dans un film réalisé par l'acteur Jacques Grétillat, «Papa bon coeur».

Dès 1922, il interprète le poète Lamartine dans le «Jocelyn» de Léon Poirier, avant de récidiver avec le même personnage (et pour le même réalisateur) en 1923 dans «Geneviève», se confectionnant déjà une image d'acteur romantique et tourmenté.

Il tient ses plus grands rôles muets dans «La valse de l'adieu» d'Henry Roussell et «Le capitaine Fracasse» d'Alberto Cavalcanti.

Mais voici l’avènement du cinéma parlant, qu’il découvre, émerveillé, avant Pagnol, à Londres, au Palladium, au cours de la projection de «Broadway melody». Il n’aura aucune hésitation à accepter le travail que lui proposera ce 7e art tout neuf !

Tout d'abord, «Les croix de bois» de Raymond Bernard : il a le rôle principal, Demachef, dont l'incarnation l’épuise, lui coûte, car elle remue en lui des souvenirs douloureux…

Puis, dans «L'Atlantide» de Pabst, il campe le personnage illuminé et perdu du capitaine Saint-Avit, amoureux de la belle Antinéa, jouée par Brigitte Helm.

Son rôle de “faiseur d'anges” dans le film de Julien Duvivier, «Un carnet de bal», est également remarqué, tout comme ses performances dans les deux films de Pierre Chenal, «Crime et châtiment» (le regard ténébreux, il campe un Raskolnikov inoubliable qui lui vaudra de remporter la coupe Volpi à la Mostra de Venise) et «L'homme de nulle part» (dont on oublie souvent la version italienne à laquelle il participa également, «Il fu Mattia Pascal»).

Mais ce sont des films comme «Le coupable» de Raymond Bernard (1936) ou «L'affaire du courrier de Lyon» de Maurice Lehmann (1937 où il semble endosser avec un plaisir masochiste la peau d'individus accablés par le sort ou par la société qui feront de lui une grande vedette.

Les sombres années de la IIe guerre mondiale arrivent… Il connaît… Il a déjà donné…

Contrairement à de nombreux acteurs qui ne veulent pas vivre sous l'occupation des troupes allemandes et préfèrent l'exil, Pierre Blanchar entre dans la Résistance, tout en continuant son métier.

Il est un Lagardère convaincant dans la version du «Bossu» de 1944 où l’on retrouve Raphaël Patorni, Raymond Bussières, Paul Bernard et Georges Lannes.

«Pontcarral, colonel d'Empire» lui fait incarner un noble et orgueilleux colonel qui, déchiré entre deux amours part en Afrique et y meurt glorieusement. Dans ce film, on retrouve des allusions et des attaques contre les nazis ce qui bien sûr va dans le sens de ses idées.

Par ailleurs, il réalise deux films, «Secrets» et «Un seul amour» dont la qualité n’est pas à dédaigner, même si lui-même les reniera à la Libération.

La guerre terminée, Pierre Blanchar reprend le chemin des studios.

Son interprétation, aux côtés de Michèle Morgan, dans «La symphonie pastorale» de Jean Delannoy, paraît un peu lourde, quand on la revoit maintenant. Ce n’est plus la même époque et le goût du public a changé. Les grands tragédiens n'ont plus leur place dans le cinéma “moderne”. Pourtant, quand on évoque sa carrière, c’est ce film qui vient en premier sur les lèvres des gens qui l’ont connu en pleine gloire. Il faut dire qu’il s’agissait de la première adaptation au cinéma d’une œuvre de Gide et le thème de l’affrontement de la vocation religieuse et de l’amour terrestre était un thème difficile à aborder dans ces moments-là !

N’oublions pas son rôle de capitaine des parachutistes de la France Libre dans «Le bataillon du ciel» d’Alexandre Esway.

S'il se montre convaincant dans «Docteur Laënnec», les succès se font plus rares et, de 1949 à 1959, l'homme se consacre exclusivement au théâtre.

Il tournera ses derniers films au tournant des “sixties” : «Katia», «Du rififi chez les femmes» en 1959 et «Le monocle noir» de Georges Lautner en 1961.

L'homme…

Pierre BlancharDominique et Pierre Blanchar

Pierre Blanchar était un être tourmenté, révolté, angoissé : "Est-ce que je plais à l’écran ? Je n’en sais rien. Je ne joue presque jamais de rôles où il s’agit de séduire ; la gravure de mode ne m’intéresse pas". (Ciné miroir, novembre 1928).

Physiquement, il était très séduisant, et tout comme Pierre Richard‑WillmPierre Richard-Willm, il avait beaucoup de succès auprès du public féminin. Son regard mystérieux, impénétrable et fixe, était un regard que l’on n’oublie pas : "Son visage ne ment pas ; une tristesse profonde embue ses yeux rêveurs, ardents, inquiets…" (Cinémagazine, 1932). Ce regard lui vaudra son succès mais aussi des moqueries comme celle de Jean Cocteau qui parlait de lui en évoquant "son regard d’aigle dans une tête de moineau".

Il usait de sa voix majestueuse pour déclamer avec emphase et gravité, ce qui lui donnait un air sérieux, et ce style évidemment trop appuyé s’est assez rapidement démodé. Ecoutez ce poème de Baudelaire dit par Pierre Blanchar, «Le recueillement». www.wheatoncollege.edu"Le geste un peu lent et raide, la parole pensive et qui semble se chercher, l’ébauche d’un sourire, un magnétisme juvénile adroitement orienté", résumait à son propos L’Ecran Français en 1946.

Sur le plan de sa vie personnelle, Pierre Blanchar était un homme droit, un homme de devoir… Sa vie privée était sage. Il sera l’homme d’une seule femme, celle qu’ il avait épousée, rencontrée au lendemain de l’armistice de 1918, Marthe Vinot, sœur de la comédienne du cinéma muet Louise Lagrange. Un mariage d’amour qui devait lui donner le bonheur d’être le père de deux filles, Pierrette qui choisira une carrière dans le chant lyrique et la comédienne Dominique BlancharDominique Blanchar, qui sera l’épouse quelques années de l’acteur Jean Servais.

On peut par contre lever une ambiguïté quant aux rumeurs qui avaient couru, prétendant qu’il était le père de Gilbert GilGilbert Gil, acteur de la génération suivante, qui lui ressemblait, il est vrai. Il ne sera son père qu’au cinéma, à deux reprises, dans «Le coupable» (1936) et dans «Une femme sans importance» (mise au point obtenue auprès du propre fils de Gilbert Gil).

Le rôle de Pierre Blanchar pendant la guerre est celui d’un résistant engagé en 1943 dans le réseau de Jean-Paul Le Chanois, qui formera plus tard le Comité de libération du cinéma français dont il prendra la direction. Sans jugement aucun, reconnaissons à tous ceux qui ont combattu pour la France libre, ou dans des troupes de libération, un courage admirable en étant conscients que nous n’aurions pas forcément eu le même à l’époque, face aux événements tels qu’ils se présentaient.

Intransigeant, d’une grande probité, Pierre Blanchar écrira dans le journal clandestin "L’écran Français", qu’il aura contribué à lancer, une diatribe virulente sur le film «Le corbeau» de H.G. Clouzot, soulignant les ambiguïtés de l’intrigue et louant par contre le courageux long métrage «Le ciel est à vous» de Jean Grémillon.

A la Libération, il fera partie d’un comité d’épuration et fera preuve de fort peu d'indulgence envers ses collègues égarés sur d'autres chemins.

Pierre Blanchar fut un de nos plus grands comédiens de l’entre deux guerres. Il a marqué son époque et, dans le Panthéon de notre cinéma, occupe une place de choix. Le respect profond qu'il éprouve pour son art, lui donne une place particulière parmi les acteurs de sa génération. Il s’écarte, sans jamais transiger, de toute médiocrité, de toute combine. Il est soucieux au plus haut point de dignité, et a, enfin, la "conscience professionnelle" la plus haute (Luc Moran, Ciné magazine novembre 1932).

Il gardera toujours au fond de lui l’amour de la mer, s’évadant sur son bateau pour retrouver entre deux tournages l’immensité qu’il cherchait dans ses rêves.

Il décèdera à Suresnes, le 21 novembre 1963, à 71 ans, d’une tumeur au cerveau, et sera inhumé au cimetière de Charonnes

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Christian Grenier (2002), revu par Donatienne (2007)
Ed.7.2.2 : 14-3-2016