Fred ASTAIRE (1899 / 1987)

… "des pas dans le temps"

Fred Astaire

"Sa légèreté, sa grâce et sa façon unique de bouger en dansant et d'exprimer ses émotions en chantant le placent au dessus de tous. C'est un homme libre. Il n'appartient à aucun genre et il échappe à toute classification sociale".

Ainsi Frédérique Drouin nous décrit Fred Astaire, le fou qui dansait comme un autre chantait.

Distingué, élégant raffiné, poli, en un mot charmant, le grand Fred fut en effet aussi bien reçu par les couches de spectateurs les plus populaires que par celles se réclamant d'une certaine élite.

Sa manière de réunir le cinquième art au septième, n'en doutons pas, y fut pour quelque chose. Et si l'homme à su faire rêver nos (arrière-)grand-mères, il sait encore étonner les jeunes générations par l'inventivité de son jeu de pas que l'on peut, sans le vouer pour autant à la damnation, qualifier de diabolique…

Christian Grenier

Tous en scène…

Fred AstaireFred et Adele Astaire

En 1895, Frederick Austerlitz, émigré viennois, s'installe à Omaha, Nebraska, où il épouse une institutrice, Ann Geilus. Le couple aura deux enfants : Adele (1897) et Frederick Jr (10-5-1899). La première montre très tôt des dispositions pour la danse, générant sans doute l'admiration et l'imitation de son frère cadet.

En 1904, afin de faciliter l'éclosion de talents que l'on devine déjà au delà de la simple admiration maternelle, Ann décide de s'installer à New York avec sa progéniture, Senior demeurant à Omaha où il poursuit ses activités de brasseur. Elèves du professeur de danse Claude Alvienne, les gamins se produisent, à l'occasion d'un spectacle de l'école, dans une mise en ballet des personnages d'Edmond Rostand, Adele en Cyrano et Fred en Roxane ! En 1905, après sa première exhibition professionnelle, le tandem adopte le pseudonyme d'Astaire, nom de jeune fille de la grand-mère paternelle.

Mais les enfants ont la fâcheuse habitude de grandir, et l'adolescence d'Adele met temporairement fin à l'aventure. Fred en profite pour suivre les cours de claquettes de Ned Waybrun (Broadway, 1911), permettant au couple de se reformer pour «A Rainy Saturday», un “bide” à partir duquel le garçon se montrera définitivement plus ambitieux que la fille. Partis en tournée, ils sont remarqués par un agent artistique et délaissent le vaudeville pour la comédie musicale. Leur premier travail dans le genre, «Over the Top» (1917), leur vaut des critiques avantageuses, tandis que «Apple Blossoms» (1919) les fait remarquer par le public de Broadway.

George Gershwin…

En 1923, les Astaire entament un premier voyage en Europe. Fred fait bientôt la rencontre d'un jeune compositeur en quête de reconnaissance, George Gershwin, ouvrant une collaboration qui se poursuivra autant à la scène qu'à l'écran. Ainsi, après l'avoir rôdée à Broadway, ils donnent 330 représentations londoniennes de la revue «Lady Be Good», dont une devant le Prince de Galles. De retour aux Etats-Unis, ils participent à une revue du grand Ziegfeld (1930), comblant un rêve depuis longtemps entretenu.

L'escapade londonienne aura des conséquences inattendues. En effet, Adele y a fait la connaissance de Lord Cavendish qu'elle épousera en 1932, après un dernier spectacle intitulé «The Band Wagon». Demeuré seul, son frère ne tarde pas à rencontrer celle qui sera le grand amour de sa vie, Phyllis Potter, divorcée et mère d'un petit garçon, Peter. Leur union est prononcée le 12 juillet 1933.

Las de la scène, Fred Astaire envisage déjà de se remettre en question lorsque David O.SelznickDavid O.Selznick lui propose un rôle dans une comédie musicale cinématographiée, «Flying Down to Rio/Carioca» (1933). Sa partenaire, une agréable jeune fille, a déjà une douzaine de rôles à son actif : elle s'appelle Ginger RogersGinger Rogers.

Fred Astaire et Ginger Rogers…

Fred AstaireTwo for the Road

En 1930, déjà conseillée par Fred Astaire, Ginger Rogers a fait ses débuts à Broadway dans «Girl Crazy». Le succès inattendu de «Carioca» propulse le couple dansant au devant de la scène, au sens figuré cette-fois puisqu'il s'agit de cinéma. Un jeune producteur, Pandro S. Berman, flaire le bon coup et les impose à la RKO. Ils tourneront dix films ensemble. On a souvent parlé de leur mésentente, de manière très exagérée. Plus prosaïquement, Fred ne voulait pas reconstituer un duo après la mésaventure connue avec Adele, préférant ne devoir son succès qu'à son propre talent. Mais tous deux reconnaissaient leurs qualités respectives : "Elle lui donnait du sexe, il lui donnait de la classe", déclarera plus tard Katharine HepburnKatharine Hepburn.

«The Gay Divorce» (1934), une comédie que Fred vient de donner à Londres avec Claire Luce, fournit l'argument de leur film suivant, «La joyeuse divorcée», réalisé par Mark Sandrich et auquel collabore étroitement le chorégraphe Hermes Pan. L'équipe est ainsi formée, qui nous donnera des oeuvres mémorables. La trame reste identique : elle est belle et plus ou moins libre, il la rencontre, en tombe amoureux et la poursuit de ses assiduités; d'abord réticente, elle finit par succomber et le duo entame un pas de danse endiablé, pour la plus grande joie des spectateurs. Ainsi en est-il de «Roberta» (1934, première collaboration avec le compositeur Jerome Kern), «Top Hat/Le chanteur du dessus», (première collaboration avec le lyriciste Irving Berlin), «En suivant la flotte» (1935), «Swing Time/Sur les ailes de la danse» (1936), «Shall we Dance/L'entreprenant M.Petrov» (1937, chansons des frères Gershwin), «Carefree/Amanda» (1938, nous offrant le seul baiser jamais échangé entre Ginger et Fred, sous les yeux convoqués de Phyllis). Plus originalement, «The Story of Vernon and Irene Castle/La grande farandole» (1939) se veut le récit biographique d'un couple que Fred a pu admirer dans sa jeunesse; cette oeuvre marque la fin de la collaboration des deux danseurs qui ne se retrouveront qu'en 1949 pour «The Barkleys of Broadway/Entrons dans la danse», au scénario assez similaire.

Un bourreau de travail…

On le sait, Fred Astaire était un travailleur acharné. Cent fois sur le métier remettant son ouvrage, il apprend et apprivoise, au cours de ces années trente, les techniques du cinéma pour atteindre une perfection que la scène, avec ses impondérables, ne pouvait lui garantir. Il prend une part de plus en plus prépondérante dans la construction de ses numéros et partage la genèse de ses chorégraphies avec Hermes Pan.

Son intransigeance lui vaut la réputation d'être un acteur des plus caractériels, mais le succès des deux partenaires est tel que le studio ne peut que se soumettre à ses exigences. Comble de bonheur, Phyllis accouche le 21 janvier 1936 d'un charmant Frederick Junior. Et toute la famille de s'installer à "La Gentilhommière", une superbe villa sur les hauteurs de Bevely Hills, entre celles de Mary Pickford et Charlie Chaplin. Plus tard, après la naissance d'Ava (28-3-1942), elle déménagera vers un magnifique ranch de la San Fernando Valley.


"Mais si tu danses, moi je danse avec toi…"

Fred Astaire«Tous en scène» (1953)

En 1939, d'un commun accord, Fred Astaire et Ginger Rogers conviennent de faire plateau à part. L'actrice ambitonne des rôles plus dramatiques, choix que l'on peut regretter tant elle excelle dans la comédie où son petit nez légèrement retroussé fait fureur. Comme un symbole, à la fin de «The Story of Vernon et Irene Castle», Fred meurt (biographie oblige), ne laissant qu'un fantôme à sa veuve éplorée.

Dèjà, en 1937, leur association fut ternement interrompue par «Une demoiselle en détresse»Joan Fontaine ne parvenait pas à faire oublier la titulaire : incapable d'esquisser le moindre pas, elle laissa Fred danser tout seul. Et la mort de Gershwin, survenue pendant le tournage, contribua à démoraliser l'acteur-danseur qui envisagea un temps de prendre sa retraite !

On évita de commettre la même erreur : par la suite, Fred Astaire, devenu l'un des acteurs les mieux payés du monde, partagera ses affiches avec des partenaires plus aguerries :

Parmi ses partenaires dont la danse n'était pas l'atout majeur, Fred Astaire sera ravi de virevolter autour d'Audrey Hepburn dans un Paris aux couleurs et aux cadrages d'un catalogue de mode. Faut bien avouer qu'elle avait «Une drôle de frimousse» (1956), et qu'elle ne se montra pas maladroite dans les quelques pas tricotés avec ceux de son partenaire. Il dira d'elle "Elle avait des yeux qui auraient pu lui permettre de gagner les courses les plus célèbres des Etats-Unis !" : c'était sans doute un compliment !

Rangé des chaussons…

Le 13 septembre 1954, à l'issue d'un coma prolongé, Phyllis succombe à une tumeur au cerveau, laissant Fred Astaire, alors en plein tournage de «Papa longues jambes», dans le plus profond désarroi.

En 1957, avec «La belle de Moscou» s'achève la carrière dansante de Fred Astaire : il n'y reviendra qu'en 1968, alors septuagénaire, avec «The Finian's Rainbow/La vallée du bonheur», film “merveilleux” où il partagera l'affiche avec Petula Clark. Une page de la comédie musicale américaine se déchire définitivement.

Le fou dansant se tourne alors vers la télévision où il retrouve une seconde jeunesse - publique et intime - auprès de Barrie Chase, une danseuse prodigieuse de 40 ans sa cadette. Il rangera définitivement ses chaussons en 1968, presque septuagénaire, à l'issue d'un dernier show pour la télévision, un media qui lui permit de recevoir trois "Emmy" (les oscars du petit écran).

Mais il n'en a pas terminé avec le cinéma. Dès 1959, il campe de manière étonnante un scientifique lourd de remords dans «On the Beach/Le dernier rivage», film dramatique où tout le monde meurt à la fin ! Son avant-dernière apparition fut pour un film français, «Un taxi mauve» (1977), tiré du roman éponyme de Michel Déon.

Monsieur Fred Astaire…
Fred Astaire«La tour infernale» (1974)

Musicien accompli (accordéon, piano, clarinette, batterie), il fut également membre de la société américaine des auteurs compositeurs; il écrivit sa première chanson en 1924 et la dernière en 1962. Chanteur de qualité, il ne fut doublé qu'une fois à l'écran, pour un morceau ne correspondant pas à sa tessiture. Grand golfeur devant l'éternel et turfiste acharné, il était propriétaire de chevaux de courses dont l'un, "Triplicate" lui rapporta une petite fortune.

S'il accepta aisément son front dégarni, souvent affublé d'un toupet réparateur, il était obnubilé par sa petite taille, refusant de danser avec des partenaires plus grandes que lui.

Pendant le second conflit mondial, s'il ne fut pas appelé sous les drapeaux en raison de son âge, s'il ne se porta pas volontaire comme d'autres collègues, il participa aux spectacles destinés à soutenir le moral des troupes, contribuant à collecter plusieurs millions de dollars sous forme de bons d'emprunt.

Après guerre, envisageant d'abandonner le cinéma, il ouvrit des écoles de danse dans plusieurs grandes villes américaines, dirigées par des professeurs qu'il avait lui-même formé.

En 1949, il fut honoré d'un oscar spécial, remis par Ginger Rogers, pour sa contribution à l'art cinématographique : un danseur ne pouvait être sacré meilleur acteur. Il prit une petite revanche avec une nomination pour l'oscar du meilleur second rôle grace à «La tour infernale» (1974).

En 1959, il rédige sa biographie, «Steps in Time/En revenant sur mes pas», sans l'aide du moindre "nègre".

En 1980, il épouse Robyn Smith, un jockey professionnel, de 46 ans sa cadette. Celle-ci l'accompagnera jusqu'à la mort, survenue le 22 juin 1987, à la suite d'une penumonie.

Bien sûr, Fred Astaire nous manque terriblement. Mais avec ses trente premiers films, régulièrement diffusés par toutes les télévisions du monde, il nous laisse l'exhaustivité de son talent. Il ne nous manque rien; il n'aurait pu nous offrir davantage. Qui peut en dire autant ?

Fred Astaire ou Gene Kelly ?

Fred AstaireFred Astaire et Gene Kelly

Eternelle question ! Si Fred Astaire excelle aux claquettes, Gene Kelly est excellent “pieds nus”, et par ailleurs - me semble-t-il - chorégraphe plus abouti. Mais, indéniablement, le premier dégage davantage de grâce et semble voler sur la piste : "Là où Gene Kelly, plus terrien, sous soulève tel un Hercule, une infime pression des mains de Fred vous guide comme par enchantement. Ils sont à mes yeux le jour et la nuit, l'apothéose de deux registres différents" écrira Cyd Charisse. Elle a bien raison : il n'y a pas à choisir puisque le cinéma nous les conserve à jamais tous les deux.

Pour notre plus grand enchantement, ces deux maîtres se croiseront dans un sketch de «Ziegfeld Follies» (1939), «The Babby and the Bromise», avant de présenter la 2ème mouture d'un film de montage, «That's Entertainment, part II/Hollywood, Hollywood !» (1975).

Documents…

Sources : «En revenant sur mes pas», autobiographie de Fred Astaire (éditions François Bourin, version française, 1990), «Fred Astaire» par Frédérique Drouin (Mercure de France, 1986), Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Je le hais. Personne ne danse comme lui. Il est incomparable. Regardez-moi, de quoi ai-je l'air à côté ?"

Mikhail Baryshnikov
Christian Grenier (août 2012)
Arlene Croce…

"Ni Berman, ni Sandrich n'étaient autorisés à voir les numéros tant qu'ils n'étaient pas prêts. Pan les informait juste de ce dont ils avaient besoin…

Astaire savait aussi de combien d'espace il disposait sur le plateau. Il connaissait également la durée de ses numéros. Il en contrôlait chaque phase.

Les chansons n'étaient pas passées entre les mains de l'arrangeur lorsqu'elles arrivaient jusqu'à lui. Très bon musicien lui-même, il pouvait manipuler un morceau et lui donner le plus de théâtralité possible, sans distorsion."

(Cité dans "Fred Astaire" de Frédérique Drouin)

Hermès Pan

"Au début, quand nous répétions, nous avions beaucoup de mal à mettre au point un numéro en entier, sans coupure, comme sur une scène de théâtre. Nous nous rongions les sangs pour y parvenir.

Nous avons fait ainsi pendant des années. Et puis, petit à petit, nous nous sommes calmés. Nous coupions et recommencions de plus belle notre numéro.

C'était bien meilleur, la plupart du temps."

(Cité dans "Fred Astaire" de Frédérique Drouin)

Arlene Croce…

"Fred Astaire trouvait un truc qu'à son tour Hal Borne récupérait au piano et qu'il plaquait sur les mouvements de Fred et de Pan. Et cela continuait jusqu'à ce que Fred soit satisfait.

Si le numéro était un duo, Pan assurait le rôle de Ginger, puis le lui apprenait et le répétait avec elle avant qu'elle le danse avec Astaire. Avec Fred, il était Ginger et avec Ginger il était Fred."

(Cité dans "Fred Astaire" de Frédérique Drouin)

Ginger Rogers

"Fred est un travailleur minutieux et consciencieux, et répéter pendant des heures n'a aucun effet sur lui. Le mot “épouisement” ne fait pas partie de son vocabulaire.

Il peut, et il le prouve presque à chaque fois, travailler comme un démon pour obtenir ce qu'il veut à l'écran.

Mais ça ne veut pas dire qu'il n'a aucune considération pour les gens qui doivent travailler aussi dur que lui. Je peux vous assurer qu'il m'a épargnée autant qu'il a pu."

(Cité dans "Fred Astaire" de Frédérique Drouin)

Sur le plateau de «Carefree/Amanda» (1938)

"Ce que je remarque, c'est que tu ne t'es jamais donné autant de mal pour gagner un oscar !".

Phyllis Astaire

Les effets spéciaux de «The Band Wagon/Tous en scène» (1953)

"J'ai repris le principe de la cage à écureuil. Pour qu'un homme puisse marcher sur les murs, le plafond et redescendre sur le sol par le même chemin, vous devez faire tourner et pivoter le plateau.

Fred se tient d'abord par terre, puis vous faites tourner la cage et il se retrouvera tout naturellement sur une autre base. Tous les objets doivent être bien accrochés et le tour est joué.

Là où les choses se compliquaient c'était au niveau des lumières. Elles étaient montées sur un anneau qui entourait le plateau. Un truc en cuivre mettait le contact et faisait passer l'électricité. Le plus difficile c'était de pouvoir faire basculer le tout…

… Le cameraman restait attaché au décor en même temps que la pièce tournait. La caméra restait ainsi toujours braquée sur Astaire debout, alors que le viseur avait la tête à l'envers."

Jack Martin Smith, le directeur artistique

Ed.7.2.2 : 16-3-2016