Humphrey BOGART (1899 / 1957)

… un “dur” au regard tendre

Humphrey Bogart

Véritable mythe du cinéma hollywoodien, Humphrey Bogart est entré dans la légende du septième art à son corps défendant.

Pas véritablement attiré par le métier d'acteur auquel il accèda fortuitement, il se révèlera en fin de carrière comme l'un des meilleurs comédiens de sa génération, davantage que ne le furent jamais d'autres grands noms, comme John Wayne ou Gary Cooper.

On connaît sa réputation de râleur, son mauvais caractère souvent affiché, et Donatienne m'a fait part, en préparant ce dossier, de l'opinion à son égard très réservée émise par sa partenaire française, Michèle Morgan.

Je reste convaincu qu'il s'agissait là davantage d'un moyen de défense chez un homme dont l'amitié, sentiment chez lui jamais galvaudé, devait se gagner par devers ce rempart. Car ceux qui en furent gratifiés, comme John Huston ou Katharine Hepburn, décrivirent un homme chargé de qualités humaines et professionnelles au delà du commun.

Christian Grenier

Naissance d'un mythe…

Humphrey BogartHumphrey croqué par sa mère

Humphrey Bogart est né à New York, le…Euh…

C'est ici que les choses se compliquent. En effet, longtemps ses biographes, avides de vérité et de précision, l'on fait naître le 23 janvier 1899, trouvant trop belle la date avancée par les studios du 25 décembre 1900. Et pourtant, un article de l'Ontario County Times, en date du 10 janvier 1900 annonce la naissance de Humphrey DeForest, fils du Dr. et Mme Belmont DeForest Bogart, le… 25-12-1899 ! Nous nous en tiendrons donc à cette date, aujourd'hui reprise par Lauren Bacall herself.

De cette famille bourgeoise, dont le père était chirurgien et la mère dessinatrice, Bogey dira un jour: "Nous étions une famille où seule comptait la carrière. Nous étions trop occupés pour être intimes".

Les Bogart logeaient dans un appartement cossu de la Grande Pomme (New York), le long de la West End Avenue. Après un passage à la Timothy School, le jeune Humphrey entre à la Phyllis Academy d'Andover dont, indiscipliné, il ne tarde pas à se faire renvoyer (1918).

Les Etats-Unis s'engageant enfin dans le premier conflit mondial, le jeune homme est versé dans la Marine, servant à bort d'un navire transporteur de troupes, le «Leviathan». Selon la plupart de ses biographes, c'est à son bord qu'il se blesse avec un éclat de bois (parfois annobli au rang d'obus). Pourtant, lorsqu'il est démobilisé (1919), le rapport de sa visite médicale ne fait état de la moindre blessure, autorisant certains à raconter que c'est papa qui… que… En fait, on n'en sait rien ! Mais la cicatrice qui devait devenir célèbre étant là, on va faire avec…

Acteur, faute de mieux…

Désoeuvré, le jeune homme sollicite un ami de la famille, le producteur William Brady (père de la déjà célèbre Alice BradyAlice Brady), qui lui procure un emploi de garçon de bureau, prolongé en aide-régisseur et finalement régisseur de la World Film Corporation de New York. Peu attiré, comme on le verra, par le 7ème art, Humphrey assume bientôt la gestion d'une compagnie théâtrale du même propriétaire. L'occasion lui est offerte de débuter sur les planches dans «The Ruined Lady» (1920), mais le résultat sera jugé, autant par l'intéressé que par les critiques, si catastrophique que le premier jurera, mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendra plus. Fort heureusement…

Fort heureusement, le jeune homme, ambitieux et impatient, comprend bien vite qu'un régisseur ne fait que très rarement fortune. Sur les conseils de son mentor de producteur, il revient sur sa décision, apparaissant dès lors dans de nombreuses pièces sous l'avantageux costume de jeune premier. Sensible aux critiques défavorables, d'un caractère déjà irritable, il en vient un jour à frapper sa partenaire, l'actrice Helen Menken. L'affaire se termine par un mariage (1926), auquel une infidélité de l'épouse met rapidement fin (1927).

Six mois plus tard , il se remarie avec une autre actrice, Mary Phillips (1928). Ils apparaîtront ensemble sur scène à plusieurs reprises…

Va pour le cinéma…

Humphrey BogartDuke Mantee, un dur au regard dur

Humphrey Bogart débute au cinéma en… Euh…

C'est là que les choses ne s'arrangent pas. Pour la plupart des chroniqueurs, il fait sa première apparition sur la toile dans un court métrage de 1930, «Broadway's Like That». Selon d'autres, dès 1928 dans le court métrage «The Dancing Town». En fait, la chose s'est réellement produite en 1920, pour le film «Life», réalisé par Travers Vale, le producteur William Brady ayant demandé à Bogart de remplacer le metteur en scène renvoyé peu avant la fin du film. Mais le travail du régisseur fut jugé si lamentable que l'on refit tout !

Remarqué par un talent-scout de la Fox, il tient son premier grand rôle à l'écran, face à Victor McLaglen, dans «A Devil with Women» (1930). Mais, persuadé que son avenir est sur les planches, il retourne râcler celles de Broadway (1932). En 1934, s'accordant une infidélité professionnelle, il tient pourtant son premier rôle de gangster dans «Midnight/Call it Murder».

En 1936, dans la peau de Duke Mantee, un personnage du même acabit, il partage l'affiche de «The Petrified Forest» avec le déjà célèbre Leslie HowardLeslie Howard. Lorsque celui-ci est engagé pour en tourner l'adaptation cinématographique, il impose son partenaire de scène à la Warner, qui aurait préféré Edward G. Robinson. Dès lors, le jeune acteur s'installe à Hollywood et signe un contrat avec cette compagnie pour 650$ par semaine. Il y restera 13 ans.

S'ensuit toute une série de films plus ou moins bien ficelés, pour la plupart du genre “gangsters” («Bullets or Ballots» en 1936, «Dead End/Rue sans issue» et «San Quentin» en 1937, le plus célèbre «Les anges aux figures sales» en 1938, etc), entrecoupés de westerns («The Oklahoma Kid» en 1939, «Virginia City» en 1940), dans lesquels notre méchant attitré tire aveuglément sur tout ce qui bouge. Parfois pourtant, le héros, du bon côté du droit, peut se montrer positif : «Marked Woman» (1937) avec Bette Davis ou encore «Crime School» (1938) avec les inévitables Dead End Kids.

Très sollicité (25 films entre 1936 et 1939 !), il ne se montre pas moins insatisfait, se plaignant auprès de Jack WarnerJack Warner du caractère stéréotypé des scenarii qu'on lui impose. Après son refus d'incarner le personnage principal de «Bad Men of Missouri» (1941) , la Warner suspend son salaire jusqu'à nouvel ordre…

The Fighting Bogarts…

En 1938, à nouveau divorcé et peu enclin à la solitude, Humphrey Bogart épouse sa troisième actrice, Mayo Methot, dont la carrière n'a pas défrayé la chronique. Elle fera mieux dans la rubrique mondaine. Cette union, placée sous le signe d'une violence partagée et nimbée de vapeurs d'alcool, vaut au couple le charmant sobriquet de “The Fighting Bogarts”. "Ma femme m'a raté avec le cendrier. Elle vise assez mal, ces temps-ci !". Tout de même, madame ira jusqu'à poignarder monsieur !

Roy Earle, Sam Spade, Ricky Blaine… et les autres !

Humphrey Bogart«Le faucon maltais» (1941)

Cette année là, George Raft, puis Paul Muni, refusent le personnage de Roy Earle peaufiné par John Huston. On pense enfin à Humphrey Bogart. «High Sierra/La grande évasion», dirigé par Raoul Walsh et platement rebaptisé chez nous «La grande évasion», offre à l'acteur un nouveau costume de gangster, aux cheveux bien dégagés derrière les oreilles. Mais, face à une Ida Lupino toujours troublante, le méchant s'humanise. Lorsqu'il est abattu, le public se prend de pitié pour lui. Enfin, Bogey touche à la célébrité. Plus rien ne sera comme avant…

Jamais en retard d'une bourde, George RaftGeorge Raft refuse un nouveau film parce que le réalisateur prévu n'est qu'un débutant . C'est encore Humphrey qui, sous l'identité de Sam Spade, doit partir à la recherche du «Maltese Falcon» (1941) à la grande joie de celui qui est devenu son ami, le nouveau director John Huston. Le personnage “bogartien” est désormais bien établi : un “dur” sûr de lui, maître des événements, qui flirte avec la ligne de partage du bien et du mal, en prenant soin de toujours tomber du bon côté.

Tel est Rick Blaine, propriétaire d'un bar à «Casablanca» (1942), s'enrichissant sur les débris matériels et humains d'une guerre qu'il veut ignorer, mais qui va décider de son avenir. Car la femme est là, qui fait renaître en lui un sursaut d'idéalisme. Et elle a les yeux d'Ingrid Bergman, cette bourgeoise endormie qui ne demande qu'à être bousculée. Grand seigneur, l'autre lui montre où est son devoir, loin de leurs aspirations primaires. A moins qu'il n'ait eu peur d'elle… Snif, de toute façon !

Sorti en concordance avec la conférence du même nom, «Casablanca» remporte l'oscar du meilleur film tandis qu'une nomination honore sa vedette masculine, enfin admise au firmament.

Enfin Lauren vint…

Humphrey BogartElle et Lui

Avec (presque !) la même équipe, «Cap sur Marseille» (1944) n'aura pas la même force, sans qu'il n'y ait à redire aux beaux yeux de Michèle Morgan. Howard Hawks, venu rendre visite à l'acteur, lui présente sa prochaine partenaire, Lauren Bacall. Après avoir vu les essais, celui-là déclare au jeune mannequin, tout juste dans sa vingtième année : "Toi et moi, on va bien s'amuser !". Il en fut ainsi pendant douze ans…

Adapté d'un roman d'Hemingway, ami de Bogey, «To Have and Have Not» (1945) baigne à nouveau dans une atmosphère vichyssoise transposée au sein de l'archipel des Antilles. On se souvient encore de la fameuse réplique de la jeune actrice : "Vous n'avez qu'à siffler !". Il siffla même en dehors du plateau, mais il lui fallut régler au préalable son problème de cendriers volants. Le mariage sera tout de même prononcé le 21 mai 1945…

Entre-temps, le couple aura tourné un deuxième film commun, «Le grand sommeil» (sorti en 1946). Fidèle à ses habitudes, Howard Hawks sacrifie l'intrigue au profit de ses personnages. A cette heure, nul n'a encore véritablement découvert tous les rouages de cette mystérieuse affaire. Détectives du dimanche soir, à vos écrans !

La liste noire…

Les Bogart ne restent pas indifférents à l'agitation politique qui commence à peser sur La Mecque du cinéma. En 1947, ils prennent la tête d'une manifestation, protestant devant la Maison Blanche contre l'inquisition du comité des activités anti américaines. En dépit du premier amendement de la Constitution, le groupe des 10 principaux accusés renonce à plaider la liberté d'expression, se contentant de refuser de répondre aux questions. Indécis, Humphrey publiera plus tard une lettre pour se désolidariser d'eux, à la grande indignation de ses collègues. Cette affaire tourmentera le comédien jusqu'à ses derniers jours.

Un dur au regard tendre…

Humphrey BogartSur le 'Santana'

John HustonJohn Huston et Humphrey Bogart tourneront six films ensemble. Le troisième, «Le trésor de la Sierra Madre» (1948), paraît le plus abouti. Le personnage de Dobbs, rendu paranoïaque par la cupidité, annonce le commandant du 'Caine'. Pourtant, l'acteur n'accepta de l'incarner que par amitié pour son réalisateur et les deux hommes s'accrocheront à plusieurs reprises sur le plateau. On espérait l'Oscar : il faudra attendre…

«Key Largo» du même Huston (1948), réunit le couple Bogart pour la dernière fois. Le générique de cette oeuvre est un véritable Panthéon. Aux noms cités, il faut rajouter ceux de Lionel Barrymore, Claire Trevor, Edward G. Robinson, Richard Brooks, Karl Freund… Insulaire et maritime, l'histoire nous permet de rappeler les qualités de navigateur de son interprète principal.

Le 'Santana'…

Propriétaire depuis décembre 1945 d'un bateau du même nom que celui apparaissant dans ce dernier film, le 'Santana', Bogart est envoûté par la mer. A Lauren, il accorde 5 jours par semaine, les autres étant vécus au large. Excellent barreur, il inscrit plusieurs courses à son palmarès.

Mis à l'eau en 1935, racheté à Dick Powell (qui le tenait de Ray Milland, qui le tenait de George Brent…), le 'Santana' coula à quai en 1997, quatre ans après le décès de son dernier propriétaire, Ted Eden. Renfloué et restauré, il a repris les flots sous la conduite du couple Paul et Chrissy Kaplan. Bon vent !

Santana productions…

Humphrey BogartThe Bogarts family

Le 6 janvier 1949, à l'approche de la cinquantaine, Humphrey Bogart devient papa pour la première fois. Le nouveau-né portera le surnom du héros du premier film en commun de ses parents, 'Steve'. Leur fille Leslie - qui devra son prénom à Leslie Howard - complètera la famille en août 1952.

La même année, au bout de son contrat avec la Warner Bros, l'acteur décide de prendre sa carrière en mains en fondant sa propre société, la 'Santana Productions', ou en se louant à d'autres compagnies. Finis les Spade, les Blaine et autres Ricky. Le mythe du héros déterminé et infaillible a vécu, même si l'on pourra le deviner sous les feutres des journalistes de «Deadline U.S.A.» (1952) ou «The Harder They Fall» (1956). Le premier essai, «Knock on Any Door/Le violent» de Nicholas Ray (1949), est un coup de maître insuffisamment reconnu, véritable réquisitoire contre les jugements hâtifs et la peine de mort, qui a l'honnêté de choisir un “innocent”… coupable !

En 1951, John Huston embarque notre New-Yorkais pantouflard pour le Congo belge. Lauren Bacall fait partie du voyage. Sur le théâtre des opération, les conditions de travail ne sont guère confortables et Humphrey ne partage pas l'enthousiasme de son épouse, de son réalisateur ou de sa partenaire - Katharine Hepburn - pour la chasse aux crocodiles. Il parvient néanmoins à conduire l' «African Queen» à bon port, grâce au soutien de son breuvage préféré. Endroit de la médaille, sa mauvaise humeur permanente donne de l'étoffe à son personnage. Les électeurs aux oscars seront enfin du même avis.

Il est permis de regretter qu'ils se montrèrent plus difficiles, en 1955, devant la magistrale incarnation du paranoïaque Cpt.Queeg, détonateur de «Ouragan sur le Caine» (1954). La scène au cours de laquelle celui-ci révèle malgré lui ses obsessions devant ses juges en tripotant trois billes d'acier reste un morceau d'anthologie.

Côté “people”, on a oublié qu'Humphrey Bogart, fut un des membres fondateurs du fameux “Rat Pack” constitué autour de Frank Sinatra, club qu' il n'aura guère le temps de fréquenter…

Plus dure sera la chute…

Car, redevenu méchant, et même sadique pour «The Desperate Hours/La maison des otages» (1956), il enchaîne bientôt avec son dernier film, «Plus dure sera la chute» (1956). L'abus d'alcool et de tabac ont favorisé chez lui le développement d'un cancer dont la révélation ne mettra pas un frein à ses excès. Epuisé, il décède le 14-1-1957, laissant Lauren avec un fils de 8 ans et une fille de 4 ans qui ne l'ont pas véritablement connu.

Documents…

Sources : «Humphrey Bogart», livre de Clifford McCarthy (Ed.Henri Veyrier, 1983), «Bacall on Bogart», documentaire de David Heeley (1988),«Humphrey Bogart, you must remember this…», documentaire de Chris Hunt (1997), documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Nous confierons le dernier mot à son ami John Huston…

Un peu plus près des étoiles…

Citation :

"Bogie a reçu de la vie tout ce qu'il pouvait en attendre. Ce n'est pas vers lui que doivent aller nos regrets, mais vers nous qui l'avons perdu"

John Huston, lors des funérailles d'Humphrey Bogart
Christian Grenier (mars 2010)
Ed.7.2.2 : 16-3-2016