Jean-Pierre CASSEL (1932 / 2007)

… "trois petits pas de danse vers le paradis"…

…sous_titre… Jean-Pierre Cassel

Entre le jazz et la java, entre le cinéma et le théâtre, entre la danse et la chanson, voici un homme doué, un artiste complet.

Jean-Pierre Cassel illumine de son sourire notre vie depuis la fin des années 50, tour à tour bretteur, dessinateur, flic, voyou, «Candide», «Caporal épinglé», ours, fou du volant, roi ou réparateur de vélo … Quelle carrière et quel héritage !

Au delà de ces souvenirs que nous avons le plaisir de vous faire revivre, L'Encinémathèque vous propose de découvrir l'homme Jean-Pierre Cassel…

Cédric Le Bailly

"Joli môme"…

Jean-Pierre CasselJean-Pierre Cassel

C’est sous l’air du fox-trot, «Coquin d’amour», emmené par Georges Milton en octobre 1932 qu’à Paris, le 27 plus précisément, naît Jean-Pierre Crochon. Il grandit entouré par l’affection de ses parents qui lui laissent d'assez grandes libertés, comme celle de ne pas trop s’intéresser aux études. Sous ses airs décontractés, le petit Jean-Pierre est d’un naturel timide et réservé. Mais la découverte de cet acteur, danseur, chanteur américain, qu’est Fred Astaire lui fait pousser des ailes. Sa timidité s’envole quand il s’aperçoit qu’en esquissant quelques pas de danse maladroit et en faisant joyeusement l’idiot, ses camarades d’école n’ont d’yeux que pour lui : c'est une révélation pour ce jeune homme jusque là introverti.

Sa maman, dont les talents de cantatrice sont restés sous l'étouffoir à la suite de son mariage, souhaite que son fils vive pleinement sa passion des jeux de scène. Alors, Jean-Pierre, dont le diplôme du baccalauréat n'est pas sorti de la poche de son examinateur, décide de s’inscrire au célèbre Cour Simon. Vouloir faire l’acteur c’est bien, mais a-t-il véritablement les qualités requises ?

"Les adolescents"…

La timidité est un terrible handicap lorsque l'on a choisit la voie de la représentation publique. Jean-Pierre reste tranquillement assis, regardant ses camarades bouger sur la scène, écoutant attentivement les conseils du maître. Mais surtout, il s'applique à ne pas trop se faire remarquer !

Chaque fin d’année, les élèves peuvent participer à une audition devant un parterre d’invités. Cette année 1951, une camarade le sollicite pour lui donner la réplique. N’ayant aucun enjeu personnel, il se lance sur scène. Il est quelqu’un d’autre, il joue et il aime ça. Il reçoit les acclamations de ses compagnons avec un plaisir non dissimulé. Cet événement lui permet de prendre confiance et le décide enfin à se mettre sérieusement au travail. Mais parce que “Crochon“ accroche un peu trop à l’oreille, il feuillète un dictionnaire à la recherche d'un nom de scène : il s'arrête, satisfait, sur “Cassel” et devient, pour l'éternité, Jean-Pierre Cassel.

En marge du théâtre, Jean-Pierre n’oublie pas sa passion pour la danse. C’est pour lui une vraie détente que d’esquisser quelques pas dans les salles nocturnes de Saint-Germain-des-Prés.

La chance sourit parfois à ceux qui dansent tôt. Ainsi, en tournage à Paris, Gene KellyGene Kelly, le remarque et l’engage pour un petit rôle dans «La route joyeuse» (1956).

La fin des années 50 permet au jeune comédien de décrocher quelques petits rôles dans des films importants («En cas de malheur» (1958), «Le désordre et la nuit») et même quelques compositions intéressantes dans des comédies populaires comme «A pied, a cheval et en voiture» (1957) avec son ami Jean-Paul Belmondo. Ce n’est pas la gloire mais ça permet de survivre…

"Je suis hip"…

Jean-Pierre Cassel… le fou dansant

Au tournant des “sixties”, le cours des choses s'accélère pour notre fantaisiste. Il remplace au pied levé Philippe NicaudPhilippe Nicaud sur les planches dans la pièce «La prétentaine», puis Jean-Paul BelmondoJean-Paul Belmondo dans «Oscar». C’est lors d’une représentation de cette comédie qu’un soir, il est applaudi par le jeune Philippe de Broca, qui ambitionne de devenir réalisateur. Les deux garçons se ressemblent physiquement mais ont surtout en commun un même sens de l’humour et partagent un même goût pour la liberté. C’est donc presque naturellement que le premier fait appel au second pour son premier film, «Les jeux de l’amour» (1959). La critique est enthousiaste, mais le public reste éloigné de cette comédie élégante. Pourtant, avec l'ami “Bébel” et Jean‑Claude BrialyJean­Claude Brialy, Jean-Pierre Cassel est le sujet d'un reportage de «Cinq colonnes à la une». Son grand sourire séduit ; si on ne se souvient pas toujours de son nom, il est ce jeune homme aux longues jambes, au long nez, aux yeux bleus et au regard candide.

«Candide» (1960), c'est justement ainsi que le voit le réalisateur Norbert Carbonnaux. Ce personnage tiré du récit éponyme de Voltaire lui permet d'atteindre plus d’un million et demi de spectateurs en France. S’en suivent «Le farceur» (1960) et «L’amant de cinq jours» (1961), pour Philippe de Broca, qui le cantonnent dans la comédie légère où il a la faculté de se montrer à son avantage.

Les journées du jeune homme sont de plus en plus remplies : le jour il virevolte devant les caméras, le soir, il consume son trop plein de dynamisme sur les scènes parisiennes car "Le théâtre m’empêche de penser que tout est permis, il m’oblige à la rigueur". On peut ainsi le voir, successivement, dans «Adieu Wellington», «L’idiote», «La dame ne brûlera pas». Si on ajoute, sa présence régulière sur le petit écran dans les dramatiques comme «Le mariage de Figaro» de Marcel Bluwal et dans les shows de son ami Sacha Distel, Jean-Pierre est décidément bien occupé. Pourtant, il lui reste à terminer les nuits avec les copains Claude BrasseurClaude Brasseur et Pierre Bénichou.

Heureusement, le jeune homme repose parfois les pieds sur terre et conserve de toute façon la tête froide grâce à l'entourage préventif de ses parents chez qui il loge encore, rue du Faubourg Montmartre.

"Mon soleil de minuit"…

Jean-Pierre Cassel… le fou volant

Sur le tournage de «La gamberge», Jean-Pierre Cassel rencontre la jeune actrice Françoise Dorléac. Jeunes et beaux, ils vont vivre une histoire commune aussi belle que déchirante.

Parallèlement, les joies professionnelles se succèdent dans la jeune carrière de l'acteur, comme sa rencontre avec Jean Renoir qui le demande pour le rôle titre de son «Caporal épinglé». A Vienne, avec ses amis Claude Brasseur et Jean CarmetJean Carmet, Jean-Pierre tombe sous le charme du vieux réalisateur, si agréable et sympathique. Peu après, le vétéran Abel Gance le sollicite pour donner la réplique à José Ferrer dans «Cyrano et d’Artagnan» (1962). Pour ne pas être reste, René Clair choisit à son tour de l’entraîner dans quelques «Fêtes galantes» de sa composition (1965). Quelle fierté retenir l'attention de ces trois grands maîtres du 7ème art.

Après deux années de vie commune, Françoise et Jean-Pierre se séparent, mais si toutes les passions se décomposent avec le temps, il en reste toujours quelques cendres que même le souffle de la mort ne pourra éparpiller. De son côté, Jean-Pierre rencontre Sabine Litique et l'épouse (1966). Le 23 novembre de la même année, le petit Vincent pointe le bout de son nez.

Un grand monsieur du théâtre fait appel à notre acteur. Jean Vilar le met plusieurs fois en scène, et partage même les planches avec lui pour «L’avare». En 1967, en plein festival d’Avignon, Jean-Pierre a la douleur de perdre son papa. Quelques temps plus tard, Françoise Dorléac périt dans un terrible accident. Les épreuves ne sont pas finies : Olivia, son deuxième enfant, disparaît à 6 semaines à peine, victime de ce que l’on appelle cruellement la mort subite du nourrisson. Mais le métier de comédien à ces exigences et Jean-Pierre, respectueux, trouve la force de remonter sur scène et de continuer de tourner. Il s’enivre de grands textes : «Roméo et Juliette» pour le Théâtre National Populaire, «La double inconstance» pour la télévision. Au cinéma, il s'engage dans «L’armée des ombres» (1969). Cette année là, le couple est à nouveau comblé par la venue au monde de Mathias.

"That old feeling"…

Jean-Pierre Cassel négocie le tournant de cette fin des “sixties” avec plein de projets en tête : de nouveaux shows pour les Carpentier à la télévision, l’enregistrement de quelques microsillons, une comédie réjouissante avec une partenaire de choix (Brigitte Bardot dans «L’ours et la poupée» (1969). Enfin, Claude Chabrol lui offre un rôle des plus consistants : dans «La rupture» (1970), il soumet à rude épreuve la pauvre Stéphane AudranStéphane Audran. Repenti, il l'épousera quelque temps plus tard, à la demande de Luis Bunuel, dans tout ce qui fait «Le charme discret de la bourgeoisie» (1972).

Son goût pour le spectacle est comblé lorsqu’on lui confie la baguette du Gala de l’Union des artistes, lui donnant l’opportunité de côtoyer Sergio Leone, Jerry LewisJerry Lewis et Maria Callas !

A cette époque, le cinéma anglais commence à lui faire les yeux doux. Après «Ces merveilleux fous du volant dans leurs drôles de machines» (1965), il tourne sous la direction de Richard Lester une énième mouture des «Trois mousquetaires» (1973), et même des «Quatre/On l'appelait Milady», incarnant de manière frivole un Louis XIII quelque peu benêt. En 1974, Sidney Lumet l'affecte sur la ligne devant lui permettre de participer au «Crime de l’Orient Express» (1974) tel que l'a imaginé Agatha Christie.

En France, il tient un contre emploi d’infirme machiavélique dans «Le mouton enragé», la savoureuse comédie iconoclaste de Michel Deville (1973). En 1976, il fait partie de la distribution de la comédie musicale «Chorus Line», un show grandiose qui tient l'affiche pendant 7 mois au Drury Lane de Londres, dansant, chantant, jouant sur scène. En quatre mots : la vie est belle !

"Avec le temps"…

Jean-Pierre CasselJean-Pierre Cassel (1997)

Après que le chemin partagé avec Sabine ait pris fin, il retrouve le bonheur auprès d'Anne Célérier. De leur union naît Cécile le 25 juin 1982.

Chaque décennie apporte son lot de personnages aussi différents qu’amusant à interpréter. Pendant deux saisons, il sera le partenaire d’Anny Duperey, «La fille sur la banquette arrière», une pièce qui connaîtra un succès retentissant. Joseph Losey utilise sa cinquantaine resplendissante pour «La truite» (1982), accommodée façon Isabelle HuppertIsabelle Huppert. Robert Altman profite de sa prochaine soixantaine pour en faire un Docteur Gachet, compagnon de fin de vie des frères Van Gogh, «Vincent et Théo» (1990). Sur d'autres plateaux tout aussi bien garnis, il croise les parcours artistiques de Burt Lancaster («Le fantôme de l’Opéra», un téléfim de 1990) ; Sandrine BonnaireSandrine Bonnaire («La cérémonie» de Claude Chabrol en 1995), Daniel Benoin («Festen/L'enterrement», sur les planches en 2002, adaptation du film éponyme de Thomas Vinterberg).

Si, comme on le prétend, chaque âge à ses plaisirs, c’est encore plus vrai dans le métier de comédien. Passer des rôles de jeunes premiers bondissants à ceux d’hommes mûrs sages et réfléchis lui procure de grandes satisfactions. Tout comme l'honneur d’être adoubé Chevalier de la Légion d’Honneur, la joie de devenir grand-père, la chance de monter sur scène pour chanter les oeuvres de Serge Gainsbourg, Charles Trénet ou Léo Ferré.

Hélas, la maladie guette. L'homme fait face avec pudeur et courage. D'autant plus que les projets se réalisent. Ses belles rencontres avec Cécile de FranceCécile de France («Mauvaise foi», 2006), Jean Dujardin («Contre enquête», 2006), Vincent ElbazVincent Elbaz («J’aurais voulu être un danseur», 2007) lui font presque oublier la maladie.

Mais la maladie ne l'oublie pas qui,le 19 avril 2007, vient baisser le rideau sur la scène d'une vie bien remplie. Comme toutes les histoires que l’on a eu le plaisir de partager, on ne veut pas que ça s’arrête, on demande une suite. Elle est là ; elle répond aux noms de Vincent, Mathias et Cécile, deux comédiens et un "rappeur" ; c'est bien parti pour qu'un jour les héritiers de L'Encinémathèque vous racontent leurs histoires individuelles.

Car, envers et contre tout… «La vie continue» !

Documents…

Sources : «A mes amours», autobiographie de Jean-Pierre Cassel (éditions Stock), plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Il ne se passe plus un jour où je ne me dis que ma seule réussite ce sont mes trois enfants. Ils me réapprennent la vie, la générosité, la tolérance, le bon goût. Il me font découvrir et aimer la jeunesse, la leur, avec leurs amis et leurs projets. Enfin, pour tout dire, ils m'ont empêché de devenir un vieux con.

Aujourd'hui, je réalise complétement ce que veut dire le mot "printemps". Et je m'en délecte comme je n'avais jamais su le faire auparavant" («A mes amours»)

Jean-Pierre Cassel
Cédric Le Bailly (février 2013)
Ed.7.2.2 : 20-3-2016