Peter CUSHING (1913 / 1994)

… la chair du Diable

Peter Cushing

Nul aujourd'hui ne lui en déniera le talent, mais le destin a ses caprices que l'ambition ne comprend pas. Alors, l'acteur vendit son âme aux jeunes producteurs d'une petite compagnie anglaise en quête d'un créneau porteur; le Diable le lui rendit bien.

Ceux qui emplirent tardivement les salles obscures des samedi soirs, après minuit, n'eurent pas à s'en plaindre, sauf peut-être parce qu'il fallait rentrer à la maison en traversant les ruelles noires qui nous semblaient soudain plus menaçantes que d'habitude.

Oh, vous allez me dire, ces histoires de vampires, c'étaient bon pour effrayer les enfants. Sans doute, mais, comme le fit Pascal sur un autre terrain, au prix de la tête d'ail, il serait stupide de ne pas prendre un minimum de précaution !

Christian Grenier

Un Anglais à Hollywood…

Peter CushingPeter Cushing, 9 ans

Peter Cushing, acteur britannique, est né le 26 Mai 1913 à Kenley, petit village du Surrey, en Angleterre. Fils de George Edward Cushing, métreur-vérificateur, et de Nellie King, il passe son enfance à Dullwich, dans la banlieue londonienne. On lui connaît un frère aîné, David.

Peut-être inspiré par un grand-père, une tante et un oncle baignant dans le milieu du théâtre, il s'intéresse très tôt à l'art du jeu, monte des spectacles de marionnettes et participe à des représentations scolaires. Délaissant son premier emploi de fonctionnaire arpenteur et nonobstant ses dons pour le dessin, il s'inscrit aux Cours d'art dramatique de la Guildhall School of Music and Drama, envisageant déjà une carrière théâtrale. Dès 1936, on le retrouve dans la troupe de Worthing, puis dans celle de Southampton, où il assume différents postes et obtient ses premiers rôles.

En 1939, fasciné, comme beaucoup de comédiens britanniques de sa génération, par Hollywood et son cinéma, le jeune homme décide de partir pour les Etats-Unis. Son premier travail pour le septième art consiste à doubler la silhouette de Louis HaywardLouis Hayward, «L'homme au masque de fer», lorsque les deux “frères” figurent sur un même plan ! Parallèlement, il se produit à plusieurs reprises sur les scènes californiennes («The Petrified Forest», «Macbeth», etc).

Plus intéressante, mais tout aussi curieuse, est son apparition aux côtés du tandem Laurel et Hardy dans «Les as d'Oxford» (1940) en étudiant de la célèbre université. En 1941, dirigé par James Whale, il apparaît au générique de «They Dare Not Love». Ceci n'aurait rien de remarquable si, dans cet oeuvrette bien oubliée, le comédien américain Paul LukasPaul Lukas n'intérprétait le rôle d'un certain Baron Von Helsing ! Troublant…

Mais la guerre fait rage en Europe et notre homme décide de rentrer en Angleterre, où il débarque en 1942, à l'issue d'un périple semé d'embûches. Réformé pour blessure, il se porte volontaire pour l'Entertainments National Service Association (le théâtre aux armées d'outre Manche) et participe à une tournée de la pièce de Noel Coward, «Private Lives», afin de soutenir le moral des troupes de “Sa Gracieuse Majesté”.

Viktor von Frankenstein…

Peter CushingLe baron Viktor von Frankenstein

Jeune marié, Peter Cushing et son épouse s'installent dans un appartement londonien. Sur les scènes de la capitale anglaise, il alterne les pièces du répertoire et les créations, mais également les périodes de chômage, au point qu'il accepte de mettre son talent de dessinateur au profit d'une entreprise de textile.

La guerre terminée, il est remarqué par un assistant de Laurence OlivierLaurence Olivier qui lui offre le rôle d'Osric dans l'adaptation cinématographique du «Hamlet» (1948) de Shakespeare, expérience sans lendemain, si ce n'est sur les planches où le réalisateur le reçoit dans sa troupe de l'Old Vic Theatre.

En 1951, à nouveau dans une période difficile, il a l'opportunité de travailler pour la B.B.C. qui, à l'époque, programme des pièces diffusées “en direct” : «Tovaritch», «Beau Brummel», «1984», etc. Acteur révélé du petit écran, il obtient ses premières distinctions, décernées par la presse ou la corporation. Mais il y gagne surtout, pour la première fois de sa vie, une popularité nationale qui va le rendre “bankable”…

L'acteur renoue avec le cinéma dans des productions “honorables” («Le serment du chevalier noir» de Tay Garnett en 1954, etc), voire majeures («Moulin Rouge» de John Huston en 1952, «Alexandre Le Grand» de Robert Rossen en 1953). C'est donc plein d'assurance qu'il se porte candidat au rôle du baron Frankenstein dans «The Curse of Frankenstein», un film que s'apprête à mettre en chantier le réalisateur Terence FisherTerence Fisher pour la société Hammer, le monstre devant être incarné (est-ce bien le mot ?) par un certain Christopher LeeChristopher Lee. Aucun de ces trois hommes ne le sait encore, mais une page importante du cinéma fantastique est en train de s'écrire.

Brrr…

La créature de Viktor Frankenstein, imaginée par la féministe libérale Mary Shelley et apparue pour la première fois à l'écran en 1910, doit sa notorité internationale à James Whale et à Boris KarloffBoris Karloff (1931). En 1957, Terence Fisher et la Hammer vont lui apporter la couleur, l'humour et la sensualité.

Sorti cette année-là, «Frankenstein s'est échappé» rencontre tout autant le succès public que l'indignation d'une bonne partie de la presse et des institutions ; un agent de police apostrophe même l'acteur dans la rue : "N'avez-vous pas honte de jouer dans des choses pareilles ?". L'année suivante sera celle de «La revanche de Frankenstein» qui n'en sera pas une sur le plan financier. Il faudra attendre 1963 pour retrouver «L'empreinte de Frankenstein» sous la caméra de Freddie Françis et dans d'autres studios que ceux de la Hammer. Peter Cushing personnifiera encore le maléfique baron dans «Frankenstein créa la femme» (1967), «Frankenstein Must Be Destroyed/Le retour de Frankenstein» (1969) et le satanique «Frankenstein et le monstre de l'Enfer» (1973), tous de Terence Fisher.

Dr. van Helsing…

Peter CushingLe Dr. Van Helsing

Dès lors, notre vedette se consacre essentiellement au cinéma fantastique et rares sont ses escapades vers des genres plus traditionnels (comme «The Sword of Robin Hood/Le serment de Robin des bois» en 1960, dirigé, il est vrai, par Fisher, etc).

Entre les deux premiers opus de la liste précédente se place «Le cauchemar de Dracula» (1958). Pour accentuer le parallèle, Terence Fisher tient la baguette, Peter Cushing personnifie le Dr. Van Helsing, luttant cette fois contre le mal, et Christopher Lee fournit la dentition. Deux univers se côtoient, dichotomie résumée par Gérard Lenne dans «Le cinéma fantastique et ses mythologies» : le danger vient de l'homme (le monstre de Frankenstein est une création humaine) / le danger vient d'ailleurs (le vampire Dracula appartient à un monde qui nous échappe). Les réactions se reproduisent à l'identique : gros succès public et rejet de la presse spécialisée, y compris française. Mais les choses ne tarderont pas à changer et aujourd'hui, à contrario, ces oeuvres entrent dans la catégorie des films "cultes" tandis que leurs réalisateur et acteurs sont adulés ; tout aussi exagément d'ailleurs, car nombre de situations prêtent désormais davantage à sourire qu'à inquiéter ou réfléchir (je vérifie tout de même que j'ai bien ma tête d'ail… Oui, c'est bon !).

N'étant pas humain, Dracula n'en fera pas moins des petits, sous le regard inquiet du brave docteur : «Les maîtresses de Dracula» (Terence Fisher, 1960, sans Lee), «Dracula 73» (Alan Gibson, 1972), «The Satanic Rites of Dracula/Dracula vit toujours à Londres» (Alan Gibson, 1973), sans oublier le pastiche “fischerien” de Pierre Grunstein, «Tendre Dracula» (1974), où l'acteur semble se prendre pour lui-même !

Même pas peur !

Au tournant des années 60/70, le cinéma d'horreur est à son apogée, supporté par les trois piliers que sont devenus Peter Cushing, Christopher Lee et l'américain Vincent PriceVincent Price. Les deux premiers se croiseront sur plus d'une vingtaine de plateaux : «Le chien des Baskerville» (1959, Cushing en Sherlock Holmes), «The Mummy/La malédiction des pharaons» (1959), «La Gorgone» (1964), «La nuit de la grande chaleur» (1967), tous de Terence Fisher, mais aussi «La déesse de feu» (Robert Day, 1964), «La chair du Diable» (Freddie Francis, 1973), etc. Nous eumes même droit au trio avec «Le manoir de la peur» (Peter Walker, 1982), que John CarradineJohn Carradine compléta en un quatuor royal venu nous adresser un dernier clin d'oeil !

Entré dans l'univers fantastique par nécessité, Peter Cushing se retrouve bien vite prisonnier de son ambition. Il tenta bien, dès le deuxième volet de la série, de refuser de reprendre le rôle du baron, mais l'insistance des producteurs eut raison de son inquiétude. Ses compositions de Frankenstein et de Van Helsing furent si convaincantes qu'elles l'attachèrent aux personnages et à leurs avatars.

"Vivre un grand amour"…

Peter CushingLa propriété des Cushing, à Whistable

Du sommet, l'on ne peut que descendre, et la nouvelle décennie annonce le déclin des productions Hammer. Mais Peter Cushing continue pourtant à jouer dans de nombreux films d'horreur («Mad House» en 1973, «The Ghoul» en 1975,…) ou dans le proche domaine du "merveilleux" («Le trésor de la montagne sacrée» en 1979, «L'épée du vaillant» en 1982…). En 1977, il participe au premier épisode de «La guerre des étoiles» de George Lucas, dans le personnage du général Tarkin.

Son dernier film, «Biggles» (1986), relève également du genre fantastique, étranges allers-retours temporels entre la première guerre mondiale et les temps modernes. Quant à sa contribution au petit écran, elle fut si conséquente que nous n'en mentionnerons que la série de la B.B.C. déclinée en 16 épisodes autour du personnage de «Sherlock Holmes».

La communion des sentiments…

En 1943, pendant la tournée aux armées, Peter Cushing rencontre une jeune comédienne, Helen Beck, venue rejoindre la troupe en remplacement d'une actrice défaillante. Entre les deux partenaires éclate un coup de foudre, que le temps ne viendra jamais affaiblir. Le mariage a lieu le 10 avril 1943 : "C'était une union spirituelle,l'élément physique n'ayant qu'une petite importance. Nous n'avions qu'un unique désir, celui de passer le reste de notre vie ensemble". Il en fut ainsi jusqu'au 14 janvier 1971 où Helen, de santé fragile (le couple n'eut pas d'enfant), prit les devants sur la route des étoiles.

Très marqué par ce décès, amputé de la moitié de lui-même et songeant parfois au suicide, l'acteur remonte difficilement la pente et les spectateurs du 1er Festival du Film Fantastique de Paris (1972), dont il est l'invité d'honneur, découvrent un homme abattu. Pour "laisser entrer le soleil dans son coeur", comme l'en conjure Helen dans une lettre ouverte après sa mort, il se réfugie dans le travail ; sa production des années soixante-dix s'en ressent : de très nombreux rôles, certes, mais parfois acceptés sans discernement.

Se sentant âgé, atteint d'un cancer (1982) et condamné (un peu hâtivement) par les médecins, l'acteur entre dans une semi-retraite, rarement interrompue (il reprend, en 1984, le rôle de Sherlock Holmes dans le téléfilm «Masks of Death»), s'adonnant à sa seconde passion, la peinture. En 1986, il publie son autobiographie, qu'il referme sur le décès de son épouse. Le succès de l'ouvrage le pousse à écrire un complément, «Past Forgetting, Memoirs of the Hammer Years» (1988).

Hospitalisé à Canterbury, Peter Cushing y succombe le 11 août 1994 à l'âge de 81 ans. Les articles de presse, enfin élogieux, n'ont qu'une trentaine d'années de retard.

Documents…

Sources : Articles de Bernard Charnacé, parus dans les numéros 6 et 9 de la revue «Fantastyka», Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"Elémentaire…"

Citation :

"Who wants to see me as 'Hamlet'? Very few. But millions want to see me as Frankenstein so that's the one I do. If I played Hamlet, they'd call it a horror film !"

"Qui veut me voir jouer Hamlet ? Très peu de gens. Mais ils sont des millions à m'attendre dans Frankenstein. Alors je le fais… Si je jouais Hamlet, on appellerait çà un film d'Horreur!"

Peter Cushing
Christian Grenier (avril 2012)
Ed.7.2.2 : 23-3-2016