Gene KELLY (1912 / 1996)

Un sport de “fillette”…

Gene KellyGene Kelly enfant

Eugene Curran Kelly naît le 23 août 1912 à Pittsburgh (Pennsylvanie), une ville industrielle de l'est américain, sur le plateau des Alleghany. On lui connaît quatre frères et soeurs.

Son père, James Kelly, Canadien de naissance et Irlandais de souche, était vendeur et représentant de phonographes, un appareil à l'aube d'un grand avenir. Sa mère, Harriet Curran, cultivant des origines irlandaises et françaises, très attirée par le monde du spectacle, força rapidement sa progéniture à suivre des cours de danse. Ainsi, tous les enfants – Harriet Joan (1909), James Jr (1910), Gene, Louise (1914) et Fred (1916)  – pratiqueront cette discipline avec plus ou moins de bonheur.

Très jeune, l'enfant qui nous intéresse, la joue gauche marqué d'une cicatrice consécutive à un accident de bicyclette et qu'il ne cherchera jamais à cacher, ne goûte guère les sarcasmes de ses camarades de classe et de jeux qui se moquent de ses loisirs de “fillette”. Adolescent toutefois, s'il apprécie davantage la pratique du football (américain) et du base-ball, plus virils, il mesure dans les bals tout l'avantage qu'il peut tirer de son talent obligé auprès des demoiselles en quête d'un partenaire virevoltant.

Mais la crise boursière de 1929 frappe l'Amérique et papa Kelly, comme des milliers de ses compatriotes, perd son emploi. Chaque membre de la famille se doit, du jour au lendemain, d'apporter son oeuf au panier familial. Rappelé de l'université, Gene pour sa part, se servant de ce qu'il connaît le mieux, ouvre une école de danse, initiative risquée dans la grande cité ouvrière. Fred, son benjamin, lui fait découvrir l'art du tap dance (claquettes) et les deux jeunes gens hantent bien vite les bars clandestins et les “amateur nights” où s'organisent des concours leur permettant de recueillir un peu d'argent.

Bientôt connu sous le nom des Kelly Brothers, le duo se produit en amateur dans des spectacles dansants. Rapidement, Gene acquiert une certaine notoriété. En 1932, un "Studio de Danse de Gene Kelly" est fondé à Pittsburgh et un autre à Johnstown. C'est une affaire familiale, avec maman comme manager, papa comme comptable, et Gene, Louise et Fred comme professeurs.

En 1936, leur nom orne les frontons des salles les plus courues de l'état. Gene comprend alors qu'il est à un tournant de sa vie. New York, c'est maintenant ou jamais…

Un jour à New York…

Gene KellyGene Kelly

En 1938, arrivé dans la Grande Pomme à la tête d'un modeste pécule, il partage un appartement avec un pianiste pour quelques dollars par semaine. Son intention est de se produire à Broadway qui n'a pourtant aucun besoin de chorégraphes supplémentaires. Son premier travail est donc de danser dans «Leave It to Me», rôle fut suivit par un autre, plus important, dans «One for the Money» (1939). Il rencontre un premier succès significatif avec «The Time Of Your Life» de William Saroyan, dont la tournée dure 22 semaines, la pièce décrochant la Récompense de la Critique de Théatre.

Avec le temps, il parvient néanmoins, homme obstiné, à placer quelques chorégraphies. C'est ainsi qu'en 1940, travaillant sur la revue «Billy Rose's Diamond Horseshoe», il fait la connaissance d'une jeune chorus girl de 16 ans, Elizabeth Winifred Boger/Betsy Blair, dont il tombe amoureux. Uni le 22 septembre 1941, le couple donnera naissance à une fillette, Kerry (octobre 1942), qui deviendra psychologue pour enfants et auteur, à ce titre, de plusieurs ouvrages dans ce domaine.

À la recherche de son propre style qu'il finira par imposer et décrira comme "An American Style", Gene Kelly, moins élancé que l'élégant Fred Astaire, gesticule de tout son corps, exprimant une sensualité plus forte que celle de son “concurrent”. Toujours en 1940, il est choisi pour être la star de «Pal Joey» (il y incarne Joey Evans, un propriétaire de night club que rien n'arrête). Le spectacle est un succès ponctué de 270 représentations. Une pause permet à l'artiste de chorégraphier «Best Foot Forward» de George Abbott. Il reprend ensuite la tournée de «Pal Joey» pour 2 semaines.

Le producteur David O. Selznick, l'un des nombreux spectateurs new yorkais, est impressionné par ce jeune homme pour lequel il entrevoit un possible succès à l'écran. Il lui fait aussitôt signer un contrat dont il s'empresse de revendre la moitié des droits à Louis B. Mayer, patron de la Metro-Goldwyn-Mayer. En attendant que son employeur se libère de la distribution de «Autant en emporte le vent» (1939), à Hollywood où il réside désormais, Gene danse en rond dans ses chaussons avec l'impatience qui le caractérise…

Le fou dansant…

Gene Kelly… sous la pluie !

Le premier film avec Gene Kelly, tourné en 1942, est «For Me and My Gal», avec Judy Garland. L'actrice, aguerrie aux jeux des caméras depuis sa plus tendre enfance, encourage et conseille l'acteur qui, pour la circonstance, pousse également la chansonnette. Surprise pour les producteurs, l'homme dispose également d'un talent indéniable d'acteur. Aussi, aucune comédie musicale n'étant en chantier dans les studios de la compagnie, n'hésite-t-on pas à le distribuer dans des genres où le public ne l'attend pas, comme ces deux films de guerre que sont «Pilot Number Five» et «La croix de Lorraine» (1943).

Afin qu'il demeure rentable, l'acteur est également prêté à la Columbia pour danser et flirter avec Rita Hayworth. «La reine de Broadway» (1944) connaît un immense succès, et marque les débuts de Gene Kelly en tant que grand chorégraphe de cinéma. Mesurant ses possibilités, la Metro-Goldwyn-Mayer le distribue dans la prochaine grande comédie dansante dont la compagnie est spécialiste, «Escale à Hollywood». Rivalisant d'ingéniosité avec sa partenaire de danse imaginée par Walt Disney, Jerry la souris, Gene est “nominé” aux oscars comme meilleur acteur.

Mais la guerre est là, à laquelle les États-Unis ne peuvent longtemps demeurer étrangers. Après en avoir été dispensé jusqu'en novembre 1944,Gene Kelly est appelé à prendre l'uniforme. Il sert au département cinématographique de la marine américaine jusqu'en juillet 1946, une arme dont il demeurera réserviste jusqu'à la limite d'âge. Il gardera de cet intermède l'avantage d'avoir découvert la réalisation aux travers de courts métrages militaires, comme ce «Combat Fatigue Irritability» (1945) où Jocelyn Brando fait ses débuts à l'écran quelques années avant son célèbre frangin.

Au travail !

De retour à Los Angeles, Gene Kelly investit tout son argent dans l'achat d'une demeure à Beverly Hills où il vivra jusqu'en 1996 en compagnie de ses épouses successives, en dépit de sa destruction en 1983 par un violent incendie. Entouré de ses collaborateurs les plus proches, parmi lesquels Stanley Donen, c'est là qu'il prépare ses futurs travaux d'Hercule.

En attendant, il tourne principalement dans des comédies musicales, comme «Living in a Big Way» (1947), «Le pirate» (1947) ou encore «Match d'amour» (1949) avec, comme partenaire-toupie – car il n'a pas sa Ginger Rogers à lui – respectivement Marie McDonald, Judy Garland ou Esther Williams. À ces comédies musicales, ajoutons sans rechigner la version “technicolorisée” des «Trois mousquetaires», réalisée en 1948 par George Sidney, dans laquelle son incarnation du héros français D'Artagnan relève davantage d'une chorégraphie minutieuse que de l'escrime artistique. Le combat que notre Gascon livre au terrible Jussac des mousquetaires du Cardinal, époustouflant de dynamisme, nous laisse pantelant par la précision de sa gestuelle.

Mais l'homme à de plus grandes ambitions…

Voyage à deux…

Gene KellyGene Kelly et Stanley Donen

Gene Kelly et Stanley Donen se sentent désormais capable de prendre à leur compte, entourés d'une équipe aguerrie, la direction complète d'un long métrage. Pour «Un jour à New York» (1949), Gene exige de tourner sur place pour capter l'esprit de la mégalopole mais, après cinq jours de mauvais temps, il doit revenir aux studios de la côte ouest. Laisssant le plus souvent la caméra à Stanley, il campe l'un des trois marins en permission, en compagnie de Frank Sinatra et Jules Munshin. Par sa parfaite intégration des numéros de danse dans le cours de l'intrigue, l'oeuvre apparaît, à l'heure de sa distribution en salles, comme renouvelant profondément le genre et sera honorée de l'oscar 1950 de la meilleure partition musicale à porter au crédit de Roger Edens et Lennie Hayton.

Stanley Donen occupé par ailleurs («Love is Better than Even», 1951), c'est sous la baguette de Vincente Minnelli que la Metro expédie notre «Américain à Paris» (1951) – façon de parler puisque seuls quelques plans généraux ne sont pas reconstitués en studio – où il tombera amoureux d'une petite Française. Ponctué par une séquence dansée de 17 minutes, le film décroche 6 oscars et un Golden Globe.

Mais le plus beau reste à venir. Gene et Stanley se retrouvent pour «Chantons sous la pluie» (1952) qui reste à ce jour la plus grande comédie musicale américaine de l'histoire. Satire des artifices du septième art qui dut rappeler quelque chose à Rita Hayworth (vocalement doublée dans «Cover Girl»), l'oeuvre réunit autour de Gene les remarquables danseurs que furent Cyd Charisse, Debbie Reynolds et Donald O'Connor. La chanson titre, écrite par Arthur Freed et composée par Narcio Herb Brown, agrémenta dès 1935 «Broadway Melody of 1936» avant d'être reprise par Judy Garland dans «Little Nellie Kelly» au titre remarquablement prémonitoire ! Si «Good Moorning», beaucoup plus entrainante, revient sur nos lèvres à chacune de ses évocations, la première génère des images inoubliables. Car, à son tour, Gene Kelly va chanter sous la pluie, mais d'une manière beaucoup moins statique et le numéro qui en résultera, un solo endiablé de l'acteur, est un sommet d'imagination chorégraphique que l'on revoit indéfiniment sans se lasser : le héros joue avec tout ce qui lui tombe sous la main, tour à tour un parapluie, une gouttière, un lampadaire… et sur la tête !

Si, malgré son sujet, «Brigadoon» de Vincente Minneli (1954) ne recèle pas la même magie malgré de très beaux numéros partagés avec Cyd Charisse, «Beau fixe sur New-York», dernière collaboration du duo Kelly-Donen (1955), reprend le schéma triangulaire de «Un jour à New York». Gene, Dan Dailey et Michael Kidd, entourés de Cyd Charisse avec laquelle notre vedette ne danse pourtant pas, se retrouvent dans une sombre histoire en correspondance avec le déclin de la comédie musicale traditionnelle. Qu'importe, en cinq étapes monumentales, Gene Kelly, le plus souvent en compagnie de Stanley Donen, aura écrit quelques unes des plus belles pages de son histoire…

Ça, c'est du spectacle !

Gene KellyGene Kelly entouré de ses 3 enfants

En 1952, Gene Kelly s'exile en Europe pour échapper aux noirceurs du maccarthysme. En effet, Gene et Betsy, humanistes et démocrates, se sont exprimés en faveur des cibles de la "liste noire" en compagnie de Humphrey Bogart, Lauren Bacall ou encore Danny Kaye. L'épouse inquiétée, le couple s'installe à Londres où l'acteur incarne un lieutenant de marine dans un drame militaire des frères Boulting, «L'île du danger» (1954).

La même année, il rentre aux États-Unis où les choses ont bien changé. Le public se détourne du cinéma de papa et commence à se clouer devant les petits écrans tandis que les jeunes gens découvrent le rock'n'roll. Gene, lui, ne vit que par et pour la danse. Il réalise et chorégraphie bientôt «Invitation à la danse» (1956) qui, tourné à Londres, se révèle un échec commercial. D'une beauté formelle irréprochable, sans le moindre dialogue, le film se compose de 3 segments d'expression gestuelle qui laisse pantois les amateurs du genre mais déroute les profanes.

En 1960, Gene Kelly fait entrer le jazz à l'opéra de Paris où il travaille avec la ballerine Claude Bessy. Mais nous ne le verrons plus danser à l'écran avant longtemps. Désormais, il se consacrera essentiellement à la réalisation au travers de petites comédies plus ou moins dramatiques comme «The Happy Road» (1956), un “road-movie” français, «The Tunnel of Love» (1958) ou encore «Gigot, le clochard de Belleville» (1962) tourné dans un Paris qu'il connaît bien et qui l'accueillera toujours avec ferveur.

C'est à Rochefort qu'il fait au cinéma français, par l'intermédiaire de Jacques Demy, l'honneur de ses derniers pas filmés dans cette charmante comédie chantée, «Les demoiselles de Rochefort», qui est à l'art vocal ce que «L'invitation à la danse» fut à la chorégraphie avec, et nous pouvons en être fier, le succès en plus.

Divorcé de Betsy Blair en 1957, Gene Kelly épouse, en 1960, Jeanne Coyne, une de ses assistantes des années de gloire. Ils auront deux enfants, Timothy (1962), et Bridget (1965), avant que Jeanne ne succombe à une leucémie, laissant son compagnon longtemps inconsolable. Sur le plan professionnel, celui-ci dirige deux super-productions, la comédie chantée «Hello Dolly» (1969) et le western nostalgique «Cheyenne Social Club» (1970). Pendant les années 70 et 80, il apparaît dans de nombreuses rétrospectives et séances de remises d'oscars. Cerise sur le tapis de danse, nous eûmes le bonheur de le voir tournoyer aux côtés de Fred Astaire dans le film de montage dont la Metro lui a confié la réalisation, «That's Entertainment II» (1975).

En 1982, l'acteur reçoit les honneurs du Kennedy Center et, en 1984, une récompense de l'American Film Institute pour l'ensemble de sa carrière. En 1990, il se marie avec l'écrivain Patricia Ward, de 41 ans sa cadette, avant de consacrer les dernières années de sa vie à l'écriture de son autobiographie, qui restera inachevée. Il décède le 2 Février 1996, à Beverly Hills, de complications consécutives à deux crises cardiaques. Ce soir là, tous les théâtres de Broadway éteignirent leurs lumières…

Épilogue…

Il y eut de plus grands danseurs et de meilleurs chorégraphes que Gene Kelly ou Fred Astaire, mais nul ne pourra jamais les remplacer. Non seulement parce que c'étaient eux, mais surtout parce leurs existences sont inscrites dans une époque révolue que l'on appelle, non sans raison, "l'âge d'or de la comédie américaine" et qu'il faut bien admettre que le cinéma lui-même, spectacle de masse par excellence, est une espèce en voie de disparition dans un monde ou règne un individualisme chaque jour plus sauvage.

Documents…

Sources : «Gene Kelly, vivre et danser», documentaire de Bertrand Tessier (Adamis productions, 2017), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Je n'ai rien fait pour mériter ma carrière. Je l'ai prise comme elle venait : elle s'est avérée riche. Comment pourrais-je être plus heureux ?"

Gene Kelly
Il était une fois à Hollywood…
Véronique Poitou (mai 2004), Christian Grenier (juillet 2017)
Éd.8.1.3 : 1-7-2017