Marcello MASTROIANNI (1924 / 1996)

… latin lover malgré lui

Marcello Mastroianni

Au cours d'une longue carrière, Marcello Mastroianni illumina le ciel de Cinecitta d'une lumière tranquille.

A l'encontre des principaux représentants de la comédie italienne, son jeu est fait davantage d'une retenue ironique que de grands gestes amplifcateurs, rappelant celui de son compatriote Nino Manfredi.

Une comédie qui ne fut pas le seul lit de son talent multiforme, même s'il mit toujours en exergue le côté dérisoire de ses personnages.

Puisque l'immortalité n'est pas de ce monde (Dieu nous en préserve !), et même si nul n'est irremplaçable, sa disparition demeure une lourde perte pour le cinéma transalpin (et international) que l'on mesure chaque jour davantage, au rythme du temps qui passe.

Christian Grenier

Famille, enfance et prime jeunesse…

Marcello Mastroiannila petite ville de Fontana Liri

Marcello Mastroianni est né le 28-9-1924, à Fontana Liri, petite ville italienne. Il est de la même souche familiale que le sculpteur renommé Domenico Mastroianni et son fils dessinateur, Alberto.

Son père, Ottone, aide chimiste, est renvoyé de son usine pour opinions anti-fascistes. Rappelons-nous que l'Italie est dirigée par Benito Mussolini depuis 1921.

La famille s'installe à Turin, puis à Rome où Ottone monte une petite entreprise d'ébénisterie. Marcello a cinq ans, en 1929, lorsque naît son frère cadet Ruggero, futur monteur de cinéma, qui travaillera notamment avec Federico Fellini, ainsi que sur de nombreux films interprétés par son frère.

A quatorze ans, le petit Marcello fréquente le fils de la famille Di Mauro qui possède une cantine dans Cinecittà, le Hollywood italien. Pour entrer la la cité merveilleuse, il faut avoir un bon de figuration, que lui procure son ami. Marcello obtient ainsi une figuration dans un film du grand réalisateur italien Carmine Gallone, «Marionettes» (1938). Son ambition est assez terre à terre : "Courir derrière un quignon de pain".

Les figurations se renouvellent. Tout d'abord dans «La corona di ferro» d' Alessandro Blasetti, avec la grande Luisa FeridaLuisa Ferida. le jeune figurant se montre également très impressionné par Assia NorisAssia Noris, vedette de «Una storia d'amore» de Mario Camerini (1943), pourtant bien oubliée aujourd'hui. Il harcèle régulièrement le réalisateur Vittorio De SicaVittorio De Sica, qui finit par lui concéder une apparition dans «I bambini ci guardano» (1943).

Ses études d'architecture terminées, le jeune homme est engagé à l'Institut Géographique Militaire de Firenze où la défaite italienne le surprend. Envoyé dans un camp d'internement en Allemagne, il s'évade pour se réfugier à Venise…

Luchino Visconti et le théâtre…

Marcello MastroianniLuchino Visconti et Marcello Mastroianni

A la fin de la guerre, comptable dans une succursale de la compagnie cinématographique britannique Eagle Lion Film, Marcello Mastroianni étudie parallèlement l'art dramatique au Centre Universitaire de Rome.

Apparaissant en 1947 au générique de «I miserabili/L'évadé du Bagne», dont la vedette est Gino CerviGino Cervi, Marcello renoue avec le cinéma d'une manière plus gratifiante. Il est remarqué par l'administrateur de la troupe théâtrale dirigée par Luchino Visconti et fait, en 1948, ses débuts sous la direction du grand maître dans la pièce de Shakespeare, «Comme il vous plaira»

Les pièces et les succès se multiplient: «Un tramway nommé désir», «Troïlus et Cressida», «Mort d'un commis voyageur», «Oreste», «Oncle Vania», «Les trois sœurs», etc. Il dira plus tard: "Visconti m'a appris à ne pas être cabotin, une chose que tant de bons comédiens ne comprennent pas". Les oreilles d'Alberto SordiAlberto Sordi ont-elles sifflé ?

Le 12-8-1950, Marcello Mastroianni épouse, pour le meilleur ou pour le pire, en tout cas pour la vie puisque nous sommes en Italie, Flora Carabella, qui lui donnera une fille, Barbara (2-12-1951).

Premiers grands rôles au cinéma…

Marcello MastroianniMarcello Mastroianni

La notoriété théâtrale de Mastroianni lui vaut d'être de plus en plus souvent sollicité par le monde du cinéma. Il collabore notamment avec Luciano Emmer, dont le film «Un dimanche d'août» connaît, en 1950, un succès international. Il tournera à cinq reprises avec ce réalisateur, notamment dans «Le bigame» en 1956.

Autre collaboration fructueuse, celle qu'il entretient avec Mario Monicelli. Entamée en 1956 avec «Pères et fils», elle se poursuivra pendant sept films, dont les fameux «I soliti ignoti/Le pigeon» et «Les camarades», en 1963, qui demeurera l'un de ses films préférés, malgré son accueil plutôt tiède par le public.

Enfin, il faut mentionner le travail que Mastroianni fit avec Alessandro BlasettiAlessandro Blasetti. En 1953, «Tempi nostri/Quelques pas dans la vie», leur premier film en commun, permet à Mastroianni et Sophia Loren de figurer au générique d'un même film, bien que les intéressés ne participent pas au même sketch. En fait, il s'étaient déjà rencontrés en 1949, sur le plateau de «Cuori sul Mare/Les mousquetaires de la mer» alors que la jeune figurante s'appelait encore Sofia Scilicone. Mais c'est dans «Dommage que tu sois une canaille» que se forme véritablement le couple Mastroianni / Loren. Merveilleuse comédie dans laquelle Vittorio De Sica encadre les jeunes acteurs avec beaucoup d'exubérance. Couple mythique du cinéma italien aussi célèbre que Astaire et Rogers à Hollywood, Mastroainni et Loren se retrouveront à de nombreuses reprises («Hier, aujourd'hui et demain», etc), et surtout dans ce chef d'œuvre d'Ettore Scola que sera «Une journée particulière», en 1977.

Le “latin lover” rencontre Fellini…

Marcello MastroianniMarcello Mastroianni et Federico Fellini

En 1957, la collaboration théâtrale avec Visconti aboutit au rôle cinématographique que le réalisateur lui offre dans «Nuits blanches», un film inspiré d'une nouvelle de Dostoievski.

Mastroianni envisage alors de fonder sa propre troupe. Il demande à Visconti de mettre en scène une oeuvre de Tchekov, «Platonov», et obtient l'accord de Valentina CorteseValentina Cortese pour l'interprétation. Mais le grand metteur en scène italien Federico FelliniFederico Fellini, tout auréolé des succès que furent «La strada» et «Les nuits de Cabiria», fait appel à lui pour tenir le rôle principal de «La dolce vita». Peut-on abandonner Visconti pour Fellini ?

Marcello fait son choix. Professionnellement, il n'eut pas à le regretter. «La dolce vita» marque un tournant important dans la carrière de Marcello, qui devient rapidement une vedette internationale. Revers de la médaille, les Américains font de lui le prototype du “Latin Lover”, une image contre laquelle il se révoltera jusqu'à la fin de ses jours.

Pour casser ce personnage que les producteurs et le public attendent de lui après «La dolce vita», Mastroianni accepte de jouer un impuissant dans «Le bel Antonio» (1960) et un cocu dans «Divorce à l'italienne» (1961), avant de retrouver Fellini pour «Huit et demi» (1962), qui demeurera son film préféré.

Les années soixante, marquées par la première collaboration de Mastroianni avec Marco FerreriMarco Ferreri pour un film à sketch, «Oggi, domani et doppo domani» (dont l'épisode se transformera en une oeuvre indépendante et sera distribuée sous le titre «L'uomo dei cinque palloni/Break up») se terminent par deux oeuvres de De Sica, «Gli amanti/Le temps des amants» (1968) - un film qu'il n'aima pas mais dont il aima la vedette principale - et «I girasoli/Les fleurs du soleil» (1969) avec Sophia Loren.

L'acteur apparaît également sur scène dans la comédie musicale «Ciao Rudy».

L'âge d'or de la comédie italienne…

Marcello MastroianniMarcello Mastroianni et Catherine Deneuve

En 1970, Marcello s'expatrie en Angleterre pour tourner le film de John Boorman, «Leo the Last», qui ne fit pas de grosses recettes. Il enchaîne avec «Ca n'arrive qu'aux autres» de Nadine Trintignant, saisissant l'occasion de faire la connaissance et la conquête de la resplendissante actrice française Catherine DeneuveCatherine Deneuve.

Le couple interprète l'étrange film de Marco Ferreri, «La cagna/Liza» (1972) avant de se retrouver dans «L'événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la Lune» (1973) de Jacques Demy : un Latin Lover enceint ! Pourtant, c'est bien sa compagne qui met au monde, le 28-5-1972, la charmante Chiara, futur mannequin et actrice. Le couple se sépare en 1974.

Les années soixante-dix marquent l'aboutissement de ce que l'on a coutume d'appeler la Comédie Italienne. Comédie douce-amère dans ses meilleures oeuvres, et dont les maîtres font appel à Marcello Mastroianni : Dino Risi («La femme du prêtre» en 1970), Luigi Comencini («La femme du dimanche» en 1975), Mauro Bolognini («Per le antiche scale/Vertiges» en 1975), Ettore Scola («Drame de la jalousie», qui lui vaut le prix de la meilleure interprétation au festival de Cannes 1970), Steno («Doppio delitto/Enquête à l'italienne» en 1977)… Sans oublier l'ami Ferreri qui fait de Mastroianni l'un des quatre protagonistes suicidaires de «La grande bouffe» (1973) et un général Custer bouffon et ridicule dans «Touche pas à la femme blanche» (1974).

Vingt ans après…

Marcello MastroianniAnita Ekberg et Marcello Mastroianni

Vingt ans après «La dolce vita», l'acteur retrouve l'univers de Fellini dans «La cité des femmes» (1980), peut-être inspiré d'un fait divers vécu par Marcello dans sa jeunesse, alors que, passager d'un train, il fut embrassé dans un tunnel par une inconnue, disparue avant le retour à la lumière.

Fellini encore, pour «Ginger et Fred», avec Giulietta Masina (1985), et «Intervista» (1987), retrouvant à cette occasion Anita EkbergAnita Ekberg.

Mastroianni ralentit enfin son rythme de travail et choisit davantage ses metteurs en scène. Ettore Scola nous le montre en Casanova vieillissant dans «La nuit de Varennes» (1982) et Luciano Tovoli en général italien dans «Le général de l'armée morte» (1983). Il retrouve également Vittorio Gassman pour «I soliti ignoti vent' anni doppo/Le pigeon vingt ans après» (1986), sans doute un intermède alimentaire, tandis que son interprétation dans «Oci ciornie/Les yeux noirs» (1986) lui vaut sa deuxième récompense cannoise.

La fin de carrière sera belle, avec «Splendor» (1989), qui raconte la fin d'un cinéma d'un petit village italien et encore Scola dans «Che ora e ?/Quelle heure est-il?» (1989). Théo Angelopoulos l'appelle pour «Le pas suspendu de la cigogne» (1991), Antonioni pour son ultime réalisation, «Par delà des nuages»" (1995). Enfin, le cinéma français lui rend en hommage en lui attribuant, en 1993, un César d'Honneur pour l'ensemble de sa carrière.

Ses deux derniers films seront mis en scène par des réalisateurs sud-américains, «Trois vies et une seule mort» de Raul Ruiz (1995) et «Voyage au début du monde» (1996) par le nonagénaire Manuel de Oliveira qui n'en finit pas de l'étonner (et nous aussi, puisqu'en 2004, il préparait encore un nouveau film !).

En 1996, sa dernière compagne, Anna Maria Tato, lui consacre un documentaire biographique, «Je me souviens, oui, je me souviens…».

Oublions avec lui sa tentative américaine, «Used People/Quatre New-yorkaises» (1992), dont il ne garde pas un bon souvenir. Malgré les ponts d'or offerts par Hollywood, notamment dans les années soixante, notre homme avait toujours refusé de travailler outre Atlantique. Il n'a pas voulu mourir idiot : il a su à quel point il avait eu raison.

Car, atteint d'un cancer du pancréas, le Latin non Lover est mort à Paris - une ville où il habita une bonne partie de sa vie - le 19-12-1996. Son épouse légitime, mais aussi Catherine Deneuve et leur fille Chiara, sont venues lui dire un dernier adieu.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"Nous nous sommes tant aimés…"

Citation :

"Mes amis me disent qu'ils voudraient mourir en été, sous la caresse d'un dernier rayon de soleil venu, par la fenêtre, les réchauffer. Moi non. Je voudrais partir à Noël, avec un grand sapin illuminé au milieu de la pièce."

Marcello Mastroianni
Christian Grenier (juillet 2004)
Ed.7.2.2 : 24-3-2016