Jules RAIMU (1883 / 1946)

… Jules ou César ? … Jules César !…

…Jules ou César ? … Jules César !… Raimu

Orson Welles le considérait comme le plus grand acteur du monde. Marcel Pagnol le qualifiera de génie.

De toutes façons, Raimu restant à jamais un inoubliable personnage de notre théâtre et de notre cinéma, L’encinémathèque se devait de lui consacrer une page complète.

Je tiens à remercier tout particulièrement Madame Isabelle Nohain-Raimu qui, au Musée de Cogolin (aujourd'hui sis à Marignane), a si bien su m’évoquer son glorieux grand-père et à qui j'avais promis ce travail. J’espère qu’il contribuera à faire davantage connaître Raimu aux jeunes générations.

Donatienne

Un petit empereur…

RaimuLa plaque sur la maison natale…

Nous sommes à Toulon, rue de l’Indépendance. En cette nuit du 18 décembre 1883, à trois heures du matin, Elisabeth Muraire met au monde un petit garçon. Le papa d’origine italienne, Joseph, va le déclarer en toute simplicité Jules, Auguste, César. Prémonitoire, ce dernier prénom, digne d’un empereur romain, plaît bien à son grand frère Valentin, 9 ans. La famille n’est pas riche mais subvient à ses besoins. Joseph, tapissier, tient boutique Place de la Liberté, dans la cité des marins.

L’école n’est pas la tasse de thé du garçonnet. En classe, le petit 'Juju' passe son temps à découper des figurines dans les livres d’images. Un peu plus grand, il se construit un théâtre de marionnettes. Il organise des spectacles pendant que les parents sont au travail et fait la manche sous un platane de la Place Saint-Roch. Il récolte ainsi quelques sous, jusqu’au jour où Joseph, d’une belle calotte, met fin à ses velléités mercantiles. Avec les pièces qu’il a gardées en cachette, l'enfant se paie le spectacle de PolinPolin, dans la salle du Casino. Subjugué et emballé, il apprend les chansons du comique troupier, se déguise comme lui et se produit triomphalement devant ses copains. C’est décidé, il sera artiste de music-hall, sous le nom de Rallum.

Papa Muraire ne décolère pas : "Pas de saltimbanque dans la famille !". Résigné à travailler dans l'échoppe familiale, l’adolescent propose de faire office d’encaisseur auprès des mauvais payeurs, jouissant ainsi d’une belle liberté. Grâce à lui l’argent rentre dans les caisses. Satisfait, papa lâche la bride à son chenapan de fils qui en profite pour se produire dans un petit café-concert…

Rallum devient Raimu…

RaimuAvec Dranem, au Clos Mayol

Les premières prestations de Rallum sont des bides cuisants. Au casino d’Aix-les-Bains, puis à celui de Nice, il gagne sa vie comme croupier, sans renoncer à son projet. Son frère le récupère à Marseille et Jules va travailler avec lui pendant un an. Il se débrouille pour se faire engager comme souffleur à l’Alcazar, la meilleure école du monde.

Un soir, alors que la pièce «Voyage en Suisse» est à l’affiche, l'interprète principal, souffrant, ne peut assurer son rôle. Jules s’écrie : "La belle affaire ! Moi je peux vous le remplacer, votre Fortuné ! Le texte ? Je le connais par cœur !". Le producteur accepte et Rallum sauve le spectacle avec brio, obtenant le droit de faire partie de la nouvelle revue. Peu après, il part en tournée dans le midi et en Afrique du Nord avec la troupe des Lauri-Lauri.

La mort de Joseph laisse Mme Muraire dans une situation financière critique. Tout est vendu. Valentin parti au loin, Jules prend sa maman en charge et l'installe à Marseille. De retour d’une tournée, Rallum, qui devient sans qu’on sache vraiment pourquoi Raimu (Muraire en presque verlan), joue les tourlourous avec TramelFélicien Tramel et Frémy, comiques troupiers, dans un spectacle intitulé «Les trouffonneries de l’armée».

A cette époque grand et corpulent, le regard expressif, les cheveux noirs plaqués, il est doté d'une voix puissante au fort accent méridional. Les sous rentrent enfin et il fait des tournées dans la métropole. En 1904, de retour à Marseille, il participe à une dizaine de spectacles et devient une vedette de music-hall. L’année 1910 le voit se produire jusqu’en Belgique. Il fait même quelques apparitions au cinéma muet, comme dans «Godasse fumiste» de Christian Bourgois (1912), mais l'homme a trop besoin de la parole pour pouvoir s'exprimer pleinement…

Paris et la guerre…

Réformé en 1915, Jules revient à Paris. Georges Feydeau lui donne un rôle dans sa pièce «Monsieur Chasse». Grâce à Melle SpinellySpinelly, avec qui il aura une liaison sentimentale affichée, il décroche un rôle dans «Plus ça change», une pièce de Rip. On commence à le reconnaître au Café de Paris ou chez Maxim’s. Très élégant, il arbore un chapeau melon et une cravate bleue à pois blancs. Sacha Guitry écrit pour lui une petite pièce, «Faisons un rêve», avec l'auteur lui-même et Charlotte Lysès, son épouse du moment. En 1936, la pièce deviendra un film. Raimu retrouvera le “maître” dans «Les perles de la couronne» (1937).

A 33 ans, il est désormais une grande vedette, capable de tout jouer. Mais “Môssieur” a un fort caractère, une facilité étonnante à rentrer dans de grosses colères qui cependant ne durent pas longtemps, un rejet de tout ce qui s’apparente à du “je m’enfoutisme”, une propension à s’attacher aux moindres détails. On le dit aussi d’une sensibilité épidermique, d’une extrême pudeur, doté d’une mauvaise foi et d’une impatience chronique. Il a par contre un flair infaillible.

On le retrouve dans d’autres revues, d’autres pièces où il obtient régulièrement une franche part de succès. L’armistice venu, il enchaîne pièce sur pièce, succès sur succès, avec de grands auteurs comme Sacha Guitry, Louis Verneuil ou Yves Mirande, de grands partenaires comme Harry Baur ou Gabrielle Dorziat…

Un certain Marcel Pagnol…

RaimuRaimu et Marcel Pagnol

Raimu appartient désormais à la troupe de Léon Volterra. Alors qu’il termine la représentation de la pièce «Amies de pension», on frappe à la porte de sa loge. Apparaît un jeune homme d’une trentaine d’années qui lui déclare, "J’ai écrit le premier rôle de ma pièce' en pensant à vous". Le projet de monter 'Marius' est lancé. Pour le rôle de Panisse, le dénommé Marcel PagnolMarcel pagnol avance donc le nom de Raimu , mais Volterra se montre circonspect. Contacté, l’intéressé , qui s'est enfin décidé à lire la pièce, émet une condition : Non, Il ne sera pas Panisse. " César me ressemble !" déclare-t-il carrément. Perplexe et perturbé, Pagnol finit par se rendre à l’évidence : c’est Raimu qui a raison. Il réécrit rapidement son oeuvre en diminuant Panisse au profit de César.

La part de Raimu, metteur en scène, a été considérable dans le succès de Marius, autant peut-être que sa part de comédien : "Que de coupures judicieuses a-t-il a provoquées, que de modifications nécessaires a-t-obtenues !" (Pierre Fresnay). C’est lui qui évoque Charpin pour le rôle de Panisse, c’est lui qui impose son inséparable ami Maupi pour incarner le chauffeur. Il propose même Alida Rouffe qu’il connaît depuis ses débuts à l’Alcazar. Tandis que Pagnol choisit de supprimer la célèbre partie de cartes pour raccourcir la pièce, par un subterfuge malin, il réussit à la réintroduire, la transformant en une scène mythique. Ce soir-là, l'auteur épinglera sur la tapisserie de sa loge un petit mot devenu célèbre…

Le soir de la générale, en 1929, une salve d’applaudissements récompense toute la troupe. Raimu a droit à une ovation spéciale : "Monsieur Raimu est grandiose et l’on se demande par quel miracle, ce bloc sonore arrive à traduire avec une si merveilleuse justesse les plus délicates nuances" (James de Coquet dans "Le Figaro").

Le Cinéma…

Raimu«Les gaietés de l'escadron»

Au tournant des années trente, on entend beaucoup parler du cinéma parlant : "C’est une galéjade !" réplique l'acteur, réservé.

En 1930, le producteur Roger Richebé parvient néanmoins à l'engager pour «Le blanc et le noir». Il ne s’agit en fait que de théâtre filmé, dialogué par Sacha Guitry.

D’autres films lui sont offerts, comme «Mam' zelle Nitouche» ou «La petite chocolatière», tous deux dirigés par Marc Allégret (1931).

Quand il apprend que Pagnol a cédé les droits de «Marius» à la Paramount, Raimu a de nouveau l’occasion de piquer une colère mémorable : "Nous allons tourner un film marseillais avec un Tartare venu d’Olivoï ! ". Pourtant, le film connait un triomphe, faisant de lui une star !

En 1932, le public retrouve César dans «Fanny», avec Marc Allegret aux commandes. Le tandem Raimu - Pagnol fonctionne toujours à merveille.

Nous retrouvons le grand Jules dans les «Gaietés de l’escadron» (1932), d’après Courteline. D’autres rôles suivent, pas toujours aussi grandioses, mais auxquels le public répond positivement., comme pour «Ces messieurs de la santé» de Pierre Colombier (1933) ou «Tartarin de Tarascon» de Raymond Bernard (1934).

Sautons quelques opus pour en venir aux trois films mythiques enfin signés Marcel Pagnol. «César» (1936), le dernier volet de la fameuse trilogie, «La femme du boulanger» (1938), avec des scènes célèbres comme celle du retour de La Pomponette. et «La fille du puisatier» (1940), une belle histoire avec Josette Day, Charpin, Delmont, Blavette, Maupi et Fernandel.

Arrêtons nous sur «Un carnet de bal» de Julien Duvivier (1937), dialogué par Henri Jeanson. Il s’agit d’une série de sketches dont le fil conducteur est la très élégante Marie Bell, partie à la recherche des huit cavaliers du bal de ses 16 ans. Elle le retrouve Raimu le jour où il convole avec Cécile (Milly Mathis). Marie Bell n’oubliera jamais son cavalier d’un soir.

Quant à Michèle Morgan, sa partenaire de «Gribouille» (1937), elle gardera toujours en mémoire la façon dont le grand acteur avait pris sa défense sur le tournage, alors qu’elle n’était qu’une débutante maladroite. L'acteur retrouvera le même auteur, Marcel Achard, pour «Noix de coco» (1938). «L’étrange Monsieur Victor» de Jean Grémillon (1939) réunit autour de lui Pierre Blanchar, Viviane Romance et Madeleine Renaud.

Pendant la guerre, on retrouve Raimu dans «Les inconnus dans la maison» (1942). Il campe remarquablement un avocat solitaire à la dérive qui réussit à prouver l’innocence d’un jeune garçon que tout condamnait.

Dans «L’Arlésienne», intermède provençal, il incarne le patriarche qui ne peut sauver le pathétique Frederi / Louis Jourdan de son mal d’amour . Ses deux derniers rôles sur le grand écran seront pour «Les gueux au paradis» (1945) et «L’homme au chapeau rond» (1946).

La Comédie Française…
RaimuMonsieur Jourdain

En 1943, couronnement d’un talent extraordinaire, la Comédie Française fait appel à Jules Muraire, sur la suggestion de Marie Bell. Notre homme hésite beaucoup ; un échec pourrait être fatal à sa carrière. La presse ne sera pas tendre : "Un trombone marseillais rentre à la Comédie Française". Les sociétaires en place, eux-mêmes, ne verront pas d’un très bon œil l’arrivée de ce nouveau pensionnaire.

Celui-ci se produit pourtant en la Maison de Molière dans «Le bourgeois gentilhomme» (1944). Dès la fin du 1er acte, la salle entière se lève. Par la suite, la pièce se jouera à guichets fermés. Raimu enchaînera avec «Le malade imaginaire», puis «L’anglais tel qu’on le parle» de Tristan Bernard. Un désaccord avec le caractériel metteur en scène Jean Meyer serait à l’origine de son départ qui privera tout le public de l’applaudir dans «Le voyage de Monsieur Perrichon".

Vie privée…

RaimuL'entrée du musée de Cogolin

Un jour de 1924, on présente à Raimu une jeune fille narbonnaise d’origine bretonne, Esther. Elle est très belle avec de grands yeux verts, brune, fine. Elle a 20 ans, il en a déjà 41. Le regard que Jules pose sur elle est tout doux !

Esther ne tarde pas à partager la vie de notre ami qui vient d’acheter une villa bien cachée en dehors du Pradet ; ils y vivent des jours de vacances heureux. Le mariage se fera des années plus tard, en 1936, à la Mairie du VIIIe arrodissement de Paris.

Auparavant, en 1925, il aura connu la joie d'être papa pour la première fois d'une petite Paulette. Sa tendresse pour sa jeune épouse qui vient de lui donner cette joie s’accentue, même si en grand bourru, il ne sait pas trop exprimer son amour. La vie conjugale ne leur sera pas toujours facile. Au milieu du couple, la fillette se sent très proche de son papa. Il l’emmène au cirque d’hiver, au cinéma, déjeune avec elle au Fouquet’s. Il ne prend aucun engagement le jeudi : "C'’est le jour de la petite !".

A Paris, la famille vivra rue de Washington. Raimu revendra la maison du Pradet pour acquérir, en 1935, la Ker Mocotte à Bandol où il descendra chaque été dans sa Packard, avec Esther et Paulette.

Il n’aura pas la joie de connaître ses petits enfants. Nul doute qu’il aurait été très attendri d’accrocher ce nouveau rôle à son répertoire. Mais sa petite fille, Isabelle Nohain-Raimu, perpétue son souvenir dans son riche musée de Cogolin où l’on a l’impression que la haute silhouette va venir à notre rencontre.

«Tell me something about Raimiou»

Le 20 septembre 1946, après un banal accident de la route, Raimu a du mal à se remettre. Devant subir une intervention bénigne, il se rend à l’hôpital américain de Neuilly et entre dans la salle d’opération en marchant. Une syncope durant l’opération entraînera sa mort, laissant tout le monde hébété. Il n’avait que 63 ans.

Ses obsèques quasi-nationales seront célébrées à Saint-Philippe-du Roule. Tous ses amis seront présents pour l’y accompagner, et la foule parisienne se massera sur son passage pour le saluer une dernière fois. Les deux Marcel, Pagnol et AchardMarcel Achard, s’exprimeront de façon poignante en des discours demeurés célèbres. L'acteur repose maintenant dans son Toulon natal, au pied du Mont-Faron, avec ses parents, son frère et sa fille Paulette. En 1983, l'Académie des Arts et techniques du Cinéma honorera sa mémoire en lui attribuant un César - fort bien nommé - pour l'ensemble de sa carrière.

Quelque temps après sa mort, Orson WellesOrson Welles demandera à rencontrer “Monsieur Raimiou” et éclatera en sanglot en apprenant sa disparition : "C’était le plus grand d'entre-nous !".

Documents…

Sources : «Raimu mon père» de Paulette Brun, sa fille, «Raimu – album photos», de Paulette Brun, Isabelle Nohain-Raimu (Musée Raimu, à Marignane, tel. 04 42 41 52 10), «Monsieur Raimu est un génie», un film de Jean-Louis Bompoint, biographies de Daniel Lacotte, Paul Olivier et Raymond Castans, site officiel de Marcel Pagnol… et tous les livres racontant Marcel Pagnol !

Citation :

"Quand s'éteint cette voix
 Fameuse et familière
 Pagnol pleure ici bas,
 Là-haut pleure Molière."
Maurice Rostand, à la mort de Raimu
«Monsieur Brotonneau» (1939)
Donatienne (août 2010)
Ed.7.2.2 : 27-3-2016