Jules RAIMU (1883 / 1946)

Textes de Marcel Pagnol et Marcel Achard, écrits à la mort de Raimu

Le texte de Marcel Pagnol a été griffoné sur une table du bar du Fouquet's, le jour de la mort de Raimu, et publié immédiatement dans France-Soir (source Le Site de Marcel Pagnol). Celui de Marcel Achard, partiellement reproduit, parut dans "Carrefour" le 26 septembre 1946.

Le titre de l'article…

L'adieu à Raimu…
Marcel PagnolMarcel Pagnol

"On ne peut pas faire un discours sur la tombe d'un père, d'un frère ou d'un fils. Tu étais pour mois les trois à la fois. Je ne parlerai pas sur ta tombe.

D'ailleurs, je n'ai jamais su parler, car c'était Raimu qui parlait pour moi. Tu es aujourd'hui muet pour toujours. Ta grande et pathétique voix s'est tue et mon chagrin fait mon silence.

Devant Delmont, qui pleurait sans savoir, Jean Gabin a croisé tes mains sur ta poitrine. J'ai pieusement noué le papillon de ta cravate, et tous ceux de notre métier sont venus te saluer. Longuement, nous avons médité devant cette lourde statue de toi-même. Nous avons découvert ce masque si noble que la vie nous avait caché.

Pour la première fois, tu ne riais pas, tu ne criais pas, tu ne haussais pas tes larges épaules. Et pourtant tu n'avais jamais tenu autant de place, et cette présence de marbre nous écrasait par ton absence.

Alors, nous avons su qui tu étais. Des journalistes, des cinéastes arrivaient par-dessus les frontières. Tu n'étais que notre ami. Nous avons vu brusquement que ton génie faisait partie du patrimoine de la France et que des étrangers, qui ne t'avaient pas vu vivant, pleuraient de te voir mort.

Tu prenais sous nos yeux ta place brusquement agrandie. Et puis, il est venu des hommes qui ont enfermé dans un coffre énorme tant de cris, tant de rires, tant d'émotions, tant de génie. Par bonheur, il nous reste des films, qui gardent ton reflet terrestre, le poids de ta démarche, l'orgue de ta voix.

Ainsi, tu es mort, mais tu n'as pas disparu. Tu vas jouer ce soir dans trente salles, et des foules vont rire ou pleurer ! Tu exerces toujours ton art, tu continues à faire ton métier.

Je mesure aujourd'hui toute la reconnaissance que nous devons à la lampe magique qui rallume les génies éteints, qui refait danser les danseuses mortes et qui rend à notre tendresse le sourire des amis perdus."

Marcel Pagnol, septembre 1946
Raimu, mon ami…
Marcel PagnolMarcel Pagnol

"Jules a fermé sa grande gueule. Et le monde entier s'apercoit que c'est une des plus grandes voix du théâtre qui s'est tue.

Certaines répliques ne seront plus jamais aussi bien dites. Certains mots n'auront plus jamais le même sens. Une certaine gaieté est morte avec lui. Et certains chagrins ne pourront plus se dire. II ne fera plus jamais aussi clair sur nos scènes de théâtre.

II était pareil au mistral qui semble un vent de tempête et qui pourtant chasse les nuages. Il enfantait la gaieté dans la mauvaise humeur.

II n'était jamais aussi délétère qu'avant de tourner ses grandes scènes comiques. Il paraissait se libérer alors de tout ce qu'il croyait mauvais en lui, pour ne plus laisser sur l'écran que ce grand bonhomme simple et désarmé, aux tendresses brutales et aux colères impuissantes dont tout un peuple avait besoin.

La France a perdu son grand comique. Je n'ai pas connu un comédien de Hollywood qui ne m'ait dit : "Tell me something about Raimiou". Charlie Chaplin l'aimait, l'admirait profondément. Les patrons des petits bars, les puisatiers, les boulangers et les marchands de bicyclette n'auront personne comme lui pour dire leurs petites joies et leurs grands chagrins de tous les jours.

Le Midi a perdu son grand tambourinaire. II était de la race des géants, de celle des Mounet et des Silvain dont il avait la taille et la puissance.

Mais nous l'avons trouvé plus grand, parce que, grâce à Marcel Pagnol, il nous faisait rire et pleurer dans la même phrase. (...) Tous les comédiens du monde iront applaudir le naturel, la bonté, la tendresse et le comique dans ses morceaux d'anthologie que sont la scène de la ceinture de "Marius" ou la scène de la chatte de "La Femme du Boulanger", tanfis que Jules, avec une mauvaise humeur angélique, continuera dans le ciel avec ce bon Panisse de Charpin et ce brave Escartefigue de Dullac la partie de manille aux enchères interrompue."

Marcel Achard, septembre 1946
Ed.8.1.2 : 27-3-2016