Curd JÜRGENS (1915 / 1982)

… le général du Diable

Curd Jürgens

Acteur international par excellence, l'acteur allemand Curd Jürgens traversa sans encombe près de cinquante années de carrière, longévité étonnante si l'on songe qu'il débuta peu après l'avènement du III° Reich.

Sans doute parce qu'il sût prendre ses distances avec le régime nazi, sa présence, loin de nuire au succès d'un film, fut souvent recherchée par les producteurs, et les nombreux généraux allemands qu'il interpréta furent le plus souvent, pour ne pas dire toujours, des hommes respectables et honorables.

Ses liens avec la France furent renforcés par son mariage avec le mannequin Simone Bicheron, suivi de leur installation dans la région varoise.

Et s'il mourut d'une maladie du coeur, c'est sans doute parce que c'est de ce côté là qu'il pécha le plus souvent, ne serait-ce que par excès de confiance…

Christian Grenier

L'enfance et la jeunesse…

Curd JürgensCurd Jürgens (1948)

Le 14-12-1915 naît à Munich le citoyen Curd Gustav Andreas Gottlieb Franz Jürgen Jürgens. Fils d'un négociant en vins hambourgeois et d'une Française native d'Evian et prénommée Marie-Noire, qui fut répétitrice de langue française à la cour impériale de Russie.

Nourissant de grandes ambitions pour son fils, Jürgens père envoie le rejeton en France et en Angleterre afin qu'il se familiarise avec les langues de ces pays.

C'est à Berlin, adolescent, qu'il poursuit des études devenues secondaires, avant que la famille, touchée par les difficultés financières, ne quitte la capitale allemande. A cette époque, Curd est victime d'un accident d'automobile qui le laisse sans espoir d'être père un jour. Le bassin brisé, il profite de sa longue convalescence pour s'adonner à l'écriture…

A 20 ans, il débute dans le journalisme. A l'occasion d'un reportage pour le Berliner Zeitung, il rencontre l'actrice Lulu Basler. Celle-ci le convainc d'abandonner ses projets littéraires pour se consacrer à la comédie. Il suit alors les cours d'art dramatique de Walter Jannssen, tout en jouant les mannequins pour un grand chapelier berlinois.

Vers 1934, il débute au Metropol Theater de Dresde, dans l'opérette de Ferdinand Raymonds, «Ball der Nationen». Plus tard, sa muse lui obtient un engagement au Volkstheater de Vienne. Peu après il entre au Burgtheater de la même ville…

Le cinéma…

Curd Jürgens«Général du Diable» (1952, avec Marianne Koch)

En 1935, Curd Jürgens débute au cinéma dans «Königwalzer", de Herbert Maish (dont la version française est parallèlement réalisée par Jean Grémillon), une comédie musicale comme le cinéma allemand en a tant fait et comme le jeune premier en tournera beaucoup durant les quinze premières années de sa carrière. Signalons tout de même son apparition dans le film de Dietlef Sierck (le futur Douglas SirkDouglas Sirk), «Zu Neuen Ufern/Paramatta, bagne de femmes».

Le 15-6-1937, Curd épouse enfin Lulu. En 1940, sa popularité est très grande. Bénéficiant de l'exemption accordée aux comédiens par le régime hitlérien afin d'entretenir le moral des troupes, le jeune acteur est dispensé de servir aux armées. Un peu plus tard, pour avoir trop souvent refusé de tourner des films de propagande (ou, selon d'autres sources, pour lui avoir répondu de manière impertinente), le sinistre Dr Goebbels fait interner l'acteur dans un camp de concentration en Hongrie !

En 1944, durant le tournage de «Jeunes filles de Vienne», il rencontre l'actrice Judith Holzmeister. Divorçant de Lulu en 1947, il épouse la jeune femme le 16-10-1947. Les tourtereaux vivent ensemble une période de grand bonheur, pratiquant leur métier dans des troupes ambulantes. Le couple divorcera toutefois en 1955.

Son attitude réservée sous le régime nazi fait de Curd Jürgens un interprète inévitable dans les nombreuses comédies allemandes de l'immédiate après-guerre. Il tint successivement dans ses bras toutes les jeunes actrices allemandes encore présentables: Irene von Meyendorff («Eine kleine Sommermelodie», 1944…), Kathe DörschKathe Dörsch («Das Kuckucksei», 1959), Judith HolzmeisterJudith Holzmeister («Haus des Leben», 1952…), Eva Bartok («Der letzte Walze», 1953…), Sonja ZiemannSonja Ziemann («Liebe ohne Illusion», 1955…) , Maria Schell («Der Schinderhannes», 1958…),…

Sa carrière nationale culmine en 1955, lorsqu'il interprête le fameux «Général du Diable» d'Helmut Kaütner et «Les rats» de Robert Siodmak. De cette partie de sa filmographie, peu connue chez nous, j'ai bien aimé le plus tardif (1960) «Le joueur d'échecs» de Gerd Oswald, avec Claire Bloom.

En 1950, Curd Jürgens réalise son premier film de long métrage, «Prime sur la mort», qui lui vaut une petite renommée internationale et notamment américaine. Il reviendra à la réalisation en 1951 pour «Gangsterpremiere».

La consécration internationale…

Curd JürgensCurd Jürgens et Eva Bartok

Comme un producteur le convainc de tenter une carrière à l'étranger, il (ré-) apprend rapidement plusieurs langues européeennes. C'est ainsi qu'en 1954, il apparaît dans le film de Carlo Ludovico Bragaglia, «Orient-Express», tourné en un charmant technicolor, avec Eva Bartok (déjà sa partenaire l'année précédente).

En 1955, il fait sa première apparition dans le cinéma français, aux côtés d'Yves Montand et Maria Félix, dans le film d'Yves Ciampi, «Les héros sont fatigués». En 1956, quadragénaire séduisant, il rivalise de charme avec Jean-Louis Trintignant pour conquérir la nouvelle coqueluche française, Brigitte Bardot dans le film de Roger Vadim, «Et Dieu créa la femme». On le sait, le jeune loup l'emportera…

Plus intéressant est le face à face qui l'oppose à Folco LulliFolco Lulli dans le film réussi d'André Cayatte, «Œil pour œil». Nous le reverrons, en 1959, souverain aux tempes grisonnantes, séduire la toute jeune Romy Schneider dans le «Katia» de Robert Siodmak.

Le 13-8-1955, coeur insatiable, Curd épouse Eva Bartok. Amours bavaroises et bucoliques, dont l'actrice hongroise se lasse rapidement et qui se termine également par un divorce (10-11-1956). Ce qui ne les empêchera pas, l'année suivante, de jouer les amoureux sur la Croisette. La même année, l'acteur obtient la Coupe Volpi au festival de Venise pour ses interprétations dans «Der Teufels General/Le général du Diable» et «Les héros sont fatigués», déjà évoqués.

La carrière américaine de Curd Jürgens débute brillament, en 1957, dans le film réalisé par l'acteur Dick Powell, «The Enemy Below /Torpilles sous l'Atlantique». Un an plus tard, la superproduction de Mark Robson, «L'auberge du sixième bonheur», lui permet de donner la réplique à Ingrid Bergman, tandis qu'Edward Dmytryk lui offre le rôle du professeur Rath dans le remake du film mythique qui révéla Marlene Dietrich, «L'ange bleu».

En 1958, Curd Jürgens est l'un des acteurs les mieux payés au monde. Le 14 septembre, il épouse la jeune Simone Bicheron, mannequin français. Le couple s'installe dans la dernière demeure de Curd, au Cap Ferrat. Il se séparera en 1977.

La maturité…

Curd JürgensCurd Jürgens et Margie Schmitz

Curd Jürgens n'a pas pour autant abandonné le théâtre. En 1963 il s'impose au Théâtre du Gymnase, à Paris, en incarnant le Dr.Sigmund Freud dans «Le fil rouge». Moins heureuse sera sa rencontre avec Alain DelonAlain Delon : Curd abandonne la pièce quelques jours avant la générale à cause de l'antipathie qui l'oppose à la vedette française. Il s'ensuit un procès retentissant.

Dans les années soixante et soixante-dix, engrangeant les bénéfices de sa notoriété internationale, il joue les officiers allemands dans plusieurs films: «Le jour le plus long», inévitablement, mais aussi «Dalle Ardenne all' inferno/La gloire des canailles», «La bataille d'Angleterre», «La bataille de la Neretva», «A la guerre comme à la guerre»

On le vit plus heureusement donner la réplique à Jean Gabin dans «Le jardinier d'Argenteuil» (1966), et dirigé par Claude Chabrol dans «Folies bourgeoises». Sa dernière contribution au cinéma français demeure sa participation au film de Pierre Tchernia, «La gueule de l'autre» (1979). Il fut également, en 1977, le méchant d'un épisode de la série des James Bond, «L'espion qui m'aimait».

Auteur d'un roman autobiographique, paru en France sous le titre «Et pas plus sage pour autant», il épouse en cinquième noces la jeune Margie Schmitz (21-3-1978). Décidément, l'acteur n'apprécie que les solitudes partagées.

Atteint d'une grave déficience cardiaque, il est opéré aux U.S.A., vivant dès lors avec une artère artificielle. Au début des années 1980, il est hospitalisé à Vienne pour une nouveau problème cardiaque. Le 18-6-1982, à Vienne (Autriche), ce coeur qui a battu si fort et si souvent l'abandonne définitivement.

Documents…

Sources: Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Christian Grenier (mars 2005)
Ed.7.2.1 : 19-1-2016