Jean GABIN (1904 / 1976)

… un mythe sorti du Panthéon

Jean Gabin

S'il est un acteur digne de symboliser à lui tout seul le cinéma français du 20eme siècle, c'est assurément Jean Gabin.

Non seulement par la mesure de son talent, mais aussi par la diversité des personnages qu'il incarnat, et la chance (ou le mérite) qu'il eut de passer entre les plus belles mains de cinéastes qu'il soit.

Entré dans le monde du spectacle en attendant de pouvoir faire autre chose, il sut représenter aussi bien les travailleurs romantiques du Front Populaire, les séduisantes gueules d'amour capables de soumettre les femmes les plus fatales - quand ce ne fut pas le contraire - et les mauvais garçons respectueux du code de l'honneur apache.

Si la Guerre ralentit quelque peu sa carrière, il rebondit entre les lignes expertes d'un Audiard de la belle époque avant de venir s'échouer sur des plages plus rassurantes, ayant passé l'âge de s'aventurer sur quelque vague bien trop nouvelle…

Christian Grenier

Au boulot !

Jean GabinJean Gabin et papa

Né Jean Alexis Gabin Moncorgé (d'aucuns prétendent qu'il faut dire Jean Gabin Alexis Moncorgé, extrait de naissance à l'appui), le 17-5-1904, à Paris, il est le fils d'un chanteur de café concert, Ferdinand Moncorgé, connu sous le nom de Gabin, et d'une chanteuse-fantaisiste, Hélène Petit.

Il passe sa petite enfance à Mériel, petit "bourg campagnard" de Seine-et-Oise, entouré de ses six frères et sœurs, dont il est le benjamin.

En 1915, ses parents s'installent à Paris. Délaissant l'école, Jean devient garçon de bureau à la Compagnie Parisienne d'Electricité. Mais sa découverte du monde du travail est interrompue par l'idée saugrenue qu'a son père de l'inscrire, au moment du décès d'Hélene (1918), au lycée Janson-de-Sailly. La situation ne lui convenant pas, le jeune élève s'enfuit et se réfugie auprès de sa soeur Madeleine, demeurant toujours à Mériel auprès de son époux, l'ancien boxeur Poësy.

Entre 1920 et 1922, Jean exerce divers petits métiers: cimentier à la Gare de la Chapelle, manoeuvre dans une fonderie, magasinier aux magasins d'automobiles de Drancy.

Mais, en 1923, poussé par son père, il se retrouve placé sous la bienveillance du comique BachBach et fait ses débuts de figurant aux Folies Bergères…

Au théâtre…

Gabin fils fait quelques apparitions secondaires sur les planches, notamment dans «La nouvelle revue de Rip» au Vaudeville et «L'amour à Paris» aux "Bouffes Parisiens" (1923). A cette occasion, il fait la connaissance d'une admiratrice, Camille Basset, dite Gaby, future actrice. Les deux jeunes gens se marient au début de l'année 1925, à l'occasion d'une permission de Jean. Car, de 1924 à 1925, le jeune homme effectue son service militaire dans la Marine(bataillon fusiliers-marins de Lorient, puis Ministère de la Guerre, à Paris).

Rendu à la vie civile au début de l'année 1926, Jean décroche quelques contrats au music-hall avant de revenir sur la scène des "Bouffes Parisiens" («Trois jeunes filles nues»). Par la suite, il présente un tour de chant dans toute la France (enfin, là où l'on veut bien de lui) et même en Amérique du Sud (!), se contentant d'imiter Maurice Chevalier. Mistinguett, en rupture avec le même Chevalier, le remarque et l'engage comme partenaire au Moulin Rouge (1928).

Les biographes signalent souvent l'année 1929 comme marquant les véritables débuts de Jean Gabin en tant que jeune premier. A cette époque, en effet, il tient des rôles plus importants dans des opérettes comme «Flossie» ou «les aventures du Roi Pausole». Il vit une amourette avec sa partenaire de «Flossie», Jacqueline FrancellJacqueline Francell. Gaby et lui divorcent…

Au cinéma…

Jean GabinJean Gabin

A la fin des années vingt, Jean Gabin interprète, en duo avec le clown Dandy, quelques numéros de music-hall. Il semblerait que certains aient été filmés («L'héritage de Lilette/Ohé les valises», «Les lions»).

Après avoir refusé de débuter à l'écran dans le film de Wilhelm Thiele, «Les chemins du paradis» (1930), il est pris sous contrat par la société Pathé-Natan et tourne enfin son premier long métrage, «Chacun sa chance» (1930), de Hans Steinhoff et René Pujol; on peut l'y entendre chanter en roulant les "rrr", toujours à la manière du grand Maurice. Il entame alors une série de films qui n'ont pas fait date dans l'histoire du cinéma (à part sans doute «Les gaités de l'escadron», réunissant Raimu, Fernandel et Gabin dès 1932), jusqu'à «La belle marinière» que l'interessé considère lui-même comme son premier grand rôle à l'écran. En effet, les rôles plus étoffés arrivent («Zouzou» avec Joséphine Baker, «Maria Chapdelaine» avec Madeleine Renaud, tous deux de 1934…), lui permettant de se faire un nom dans le monde du septième art. Les critiques de l'époque remarquent déjà le naturel de l'acteur qui, de son côté, tente de jouer avec retenue pour ne pas exagérer l'expression des sentiments accentués par les traits particuliers de son visage.

Plus surprenante est l'interprétation qu'il donne de Ponce-Pilate dans le «Golgotha» de Julien Duvivier (1935). L'acteur et le réalisateur entament ainsi une longue et profitable collaboration. Jean vient de lire le roman de Pierre Mac Orlan, «La bandera», et demande à Julien DuvivierJulien Duvivier d'en réaliser l'adaptation cinématographique, prenant pour la première fois en mains son destin artistique. Bonne initiative…

Entre-temps, Jean Gabin a épousé, le 23-11-1933, Jeanne Mauchain, danseuse nue du Casino de Paris connue sous le pseudonyme de Doriane. Trois jours avant le mariage, son père a été retrouvé mort dans son fauteuil.

De 1935 à 1939 se forme le mythe Gabin, dans cet âge d'or du cinéma parlant français qui traversa la période du Front Populaire. Il suffit de citer, sans commentaire: «La belle équipe», «Les bas fonds» (1936), «Pépé le Moko», «La grande illusion», «Gueule d'amour» (1937), «Quai des brumes», «La bête humaine» (1938), «Le jour se lève» (1939), sous les directions alternatives de Julien Duvivier, Jean Renoir, Jean Grémillon, Marcel Carné. Chapeau bas…

Dans deux de ces chefs-d'oeuvre - je ne vous fait pas l'injure de les énoncer - il a pour partenaire la belle et mystérieuse Mireille Balin avec laquelle il entretient une liaison éphèmère. Dans un troisième - même remarque - il rencontre la jeune Michèle Morgan. Elle avait de beaux yeux… Le sort de Doriane etait scellé…

Au front…

Jean GabinJean Gabin et Marlène Dietrich

Après la débâcle, refusant désormais de tourner pour les compagnies allemandes, il décide d'émigrer aux Etats-Unis (février 1941), s'intégrant à la communauté française installée à Hollywood (Jean Renoir, Julien Duvivier, Charles Boyer, Jean-Pierre Aumont...). Michèle était déjà partie, seule…

La carrière américaine de l'acteur français se limite à deux films, «Moontide (La péniche de l'amour» (1942), sombre mélodrame aquatique, et «The Impostor (L'imposteur)» (1944) de Julien Duvivier, film de propagande gaulliste. Sur le plan sentimental, il fréquente brièvement Ginger Rogers, avant de rencontrer Marlene Dietrich au cours de l'été 1941. Ces deux êtres apparemment dissemblables vont vivre une grande passion, jusqu'en 1947.

Mal intégré à la société hollywoodienne, se sentant concerné par les événements qui se déroulent en France, l'acteur décide de s'engager dans les Forces Françaises Libres (début 1943) où il est reçu avec le grade de second maître. A ce titre, il débarque à Alger (avril 1943), avant de rejoindre la Division Leclerc en Lorraine (décembre 1944). Décoré de de la Médaille Militaire et de la Croix de Guerre, il est démobilisé en juillet 1945. Ses faits d'armes, au sujet desquels se montra toujours discrets, firent l'objet d'une citation

Au tapis…

Retrouvant Marlene en Allemagne - sur la tourelle de son char ! - , Jean Gabin regagne Paris. Le couple est sollicité par Carné et Prévert pour interpréter «Les portes de la nuit», rôles qui échoueront finalement à Yves Montand et Nathalie Nattier. Car Jean voit enfin aboutir son projet, maintes fois rejeté, de tourner «Martin Roumagnac», sous la direction de Georges Lacombe . Malgré la présence du couple vedette, le film n'a pas de succès. Et Marlène regagne son Amérique d'adoption, laissant Jean seul une nouvelle fois.

Les temps sont durs pour les artistes d'avant-guerre. C'est en Italie que Gabin tourne un film intéressant, «Au delà des grilles» (1948), réalisé par René Clément, avant de rejoindre Marcel Carné sur le plateau de «La Marie du port» (1949), incarnée par la jeune Nicole Courcel. Le quadragénaire accepte enfin son âge et entame, avec cinq ans de retard, une deuxième carrière.

Si les recettes des films qu'il interprète alors ne sont pas mirobolantes, il n'en demeure pas moins que l'on revoit aujourd'hui avec beaucoup de plaisir les bandes de cette époque. «La nuit est mon royaume» (1951) lui permet de recevoir le prix du meilleur acteur au Festival de Venise 1952. Son apparition dans un sketch de «Le plaisir» (1951) est d'une grande sobriété. «La vérité sur Bébé Donge» (1951), avec Danielle Darrieux, est une bonne adaptation d'un roman psychologique de Georges Simenon. «La minute de vérité» (1952) permet de reconstituer le couple Gabin/Morgan. «Touchez-pas au grisbi» (1953) est le premier film noir de Jacques Becker. «Razzia sur la chnouf» (1955) marque la rencontre de deux fortes personnalités du cinéma français, dont l'une reste encore à découvrir, Lino Ventura, à qui Gabin mit le pied à l'étrier…

Et puis comment ne pas évoquer les magistrales retrouvailles avec Jean Renoir, enfin de retour en France, dans cet admirable film que demeure «French Cancan» (1955). Les deux hommes étaient en froid depuis que le maître était devenu un "Amerloque". A cette occasion, Gabin tourne son premier film en couleurs.

Au… diard !

Jean GabinJean Gabin et Dominique Fournier (1952)

La vie de Jean Gabin s'est stabilisée depuis sa rencontre, le 28-1-1949, avec une jeune femme mannequin, Dominique Fournier. Elle est devenue sa troisième épouse et lui donnera trois enfants, Florence (future scripte et réalisatrice), Valérie et Mathias, auxquels il faut ajouter le premier fils de Dominique, Jacky, bien vite surnommé «Le Frelon». Ce qui va nous permettre, désormais, de nous intéresser davantage au cinéma !

En 1955, Gabin tourne un petit film d'atmosphère, «Gas-oil», situé dans l'univers des routiers. Intéressante sans être grandiose cette oeuvre marque néanmoins un tournant dans la carrière du Gabin d'après-guerre. Parce qu'il s'agit du deuxième travail effectué sous la direction de Gilles Grangier (ils tourneront 12 fois ensemble!) et que les dialogues sont signés Michel AudiardMichel Audiard: autant de tares aux yeux d'une Nouvelle Vague qui ne va pas tarder à éclore. Ces deux hommes vont redorer le blason du personnage Gabin, jusqu'à le placer au centre de ses propres films. L'orientation sera bénéfique sur un plan financier, mais on peut néanmoins préférer, dans les oeuvres de la seconde moitié des années cinquante, les prestations fournies dans «Voici le temps des assassins» (1956), «La traversée de Paris» (1956), «En cas de malheur» (1958), le dernier dans lequel il accepte d'embrasser sa partenaire, en l'occurence Brigitte Bardot. Pour le reste, je vous laisse le soin de consulter la filmographie…

Au tribunal…

Alors qu'il “gabotine”, de «Archimède le clochard» (film pour lequel il retrouve Gaby Basset), à «Un singe en hiver», l'acteur-propriétaire va connaître la plus grande déception de sa vie privée.

En effet, depuis le début des années cinquante, Gabin investit dans la terre normande, constituant peu à peu le domaine de La Pichonnière, sur lequel il fit construire "La Moncorgerie". Réalisant son rêve d'enfant, l'acteur se lance dans l'élevage de bovins, avant de se constituer une écurie de trotteurs.

Dans la nuit du 27 au 28 juillet 1962, sept cents agriculteurs, protestant contre la centralisation des terres, envahissent "La Pichonnière", exigeant la location de certaines fermes à de jeunes éleveurs en difficulté. Visiblement, il s'agissait de se servir de la popularité de l'acteur pour faire connaître à l'opinion publique les problèmes du monde agricole. Mais cette situation bouleversa profondément l'intéressé, qui se voyait rejeté par la communauté paysanne de sa région. L'affaire devait se terminer devant les tribunaux lorsque, à l'ouverture du procès, Jean décida de retirer sa plainte. Mais la blessure ne se refermera jamais.

Au petit trot…

Jean Gabin…avec Lino Ventura et Alain Delon

Sur un plan professionnel, assuré de son travail, Jean Gabin prend désormais moins de risques, son nom suffisant à assurer les recettes d'un film. Souvent entouré des mêmes techniciens (le producteur Jacques Bar, les dialoguistes Michel Audiard puis Pascal Jardin, le photographe Louis Page, le preneur de son Jean Rieul…), dirigé par les mêmes réalisateurs (Grangier, Verneuil, La Patellière, Delannoy, Le Chanois), il surprend rarement les cinéphiles des années soixante. Certes, il est permis de prendre quelque plaisir à la vision de «Le cave se rebiffe», s'étonner de l'opposition Gabin-Delon dans «Mélodie en sous-sol» (1963, à l'origine d'une brouille avec Audiard et Verneuil), le voir avec bonheur personnifier pour la troisième fois le héros de Simenon dans «Maigret voit rouge» (1963), apprécier l'association Gabin-Fernandel, avec qui il fonde la maison de production Gafer et tourne «L'âge ingrat» (1964, un échec commercial, dû sans doute à la faiblesse du scénario), où le duo Gabin-De Funès («Le gentleman d'Epsom», «Le tatoué», 1968). Mais rien de tout celà ne nous semble aujourd'hui indispensable.

Au ciel ?

La décennie se termine tout de même par un succès international, «Le clan des Siciliens» (1969), qui réunit Jean Gabin, Lino Ventura et Alain Delon. De la bonne ouvrage, ni plus, ni moins…

Jean Gabin aura bientôt 70 ans. Il a désormais des exigences de star, tandis que les brouilles se multiplient, y compris avec son beau-fils, Jacky. Il se dit anarchiste, mais a néanmoins accepté de solliciter la Légion d'Honneur (1960), se prétend las des rôles stéréotypés qu'on lui propose, mais fuit les personnages qui ne lui correspondent pas. Son comportement familial se rapproche du patriarcat.

Nous ne sommes pas surpris d'apprendre que ses rôles d'Auguste Maroilleur dans «La horse» (1969) ou de Gaston dans «L'affaire Dominici» (1973), figurent désormais parmi ses préférés. Pourtant, entre-temps, il à tourné l'un de ses plus beaux films, tout au moins depuis «En cas de malheur», faisant face à Simone Signoret dans «Le chat» (1970), de Pierre Granier-Deferre. Co-produit par la Gafer, l'oeuvre ne trouva pas le succès qu'elle méritait, laissant l'acteur dans une certaine amertume. Aussi, la suite et la fin furent plus conventionnelles et reconnues de ce grand public qui, en fin de compte, dirige la carrière des vedettes.

En 1974, Gabin, pour la première fois depuis le début des années trente, enregistre un microsillon, interprétant notamment une chanson de Jean-Loup Dabadie, «Maintenant je sais», grâce à laquelle il obtient une bonne place au hit-parade, le top cinquante de l'époque.

En 1976, alors qu'il tourne son dernier film, «L'année sainte», il accepte d'être maître de cérémonie à la présentation des César. A cette occasion, il retrouve Michèle Morgan, dont il souligne une dernière fois l'éternelle beauté du regard: "Tu as toujours de beaux yeux, tu sais…". La réponse, sans surprise, nous rajeunît d'une quarantaine d'années…

Le 14 juillet 1976, Jean Gabin figure sur la liste de promotion au grade d'officier de la Légion d'Honneur, mais les troubles respiratoires qui commencent à l'affaiblir lui empêcheront de recevoir officiellement cette décoration. Le lundi 15 novembre de la même année, il s'éteint à l'hôpital américain de Neuilly. Il venait de décider la vente de La Pichonnière. Comme celles d'un marin, qu'il fut à deux reprises, ses cendres furent dispersées au large de Brest, emportant avec elles quelques une des plus fortes personnalités du cinéma français.

Documents…

Jean GabinJean Gabin et Dominique Fournier (1952)

Sources:

- Biographie : Pour l'essentiel, le travail extraordinaire publié par André Brunelin dans son livre, «Gabin», édité chez Robert Laffont. A lire absolument !

- Documents photographiques : «Gabin» d'André Brunelin (op.cit), «Jean Gabin, anatomie d'un mythe» de Claude Gauteur et Ginette Vincendeau, «Gabin, Gueule d'Amour», documentaire de Michel Viotte (2001), documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation : "C'est du vent, le cinéma. De l'illusion, des bulles, du bidon !" (Jean Gabin)

Christian Grenier (juillet 2005)
Citation

"Réserviste de la classe 24, s'est engagé aux Etats-Unis Pour prendre part à la libération de la France..

Embarqué sur le pétrolier Elorn, a contribué à repousser les violentes attaques d'avions ennemis au large du Cap Ténés.

Volontaire au RBFM, a pris ses fonctions de chef du char Souffleur II, devenant le plus vieux chef de char du régiment, a participé à toute la grande fin de la 2ème DB, de Royan à Berchtesgaden, faisant preuve des plus belles qualités d'allant et de courage et de valeur militaire".

Source Pierre Rouch, capitaine de frégate

Ed.7.2.1 : 21-11-2015