Dirk BOGARDE (1921 / 1999)

… ou la carrière à deux visages…

… ou la carrière à deux visages… Dirk Bogarde

Lorsqu'ils retracent la carrière de Dirk Bogarde, un mot revient invariablement sous la plume des rédacteurs: discrétion.

Pourtant, dans la première partie de sa carrière, celui-ci, jeune premier élégant et charmant, déclencha rapidement une ferveur si forte auprès de ces demoiselles que certains, le moment venu, la comparèrent à celle générée par Leonardo Di Caprio. En France, on aurait crié "Dirkkkkkk…".

Mais l'image que les producteurs de la Rank Organisation créèrent de lui n'amusa pas longtemps le bonhomme. Mettant brusquement en cause sa carrière artistique autant que sa tranquillité, Dirk Bogarde se tourna vers des rôles plus proches de sa personnalité, dominée par une homosexualité alors qualifiable de criminelle, puisqu' interdite par la loi.

Enfin réconcilié avec sa conscience, cet acteur, jusque là quelconque, va parallèlement devenir en quelques années l'un des comédiens britanniques les plus reconnus et appréciés de sa génération. Sa performance dans «Mort à Venise» demeure dans toutes les mémoires cinéphiles.

Abondamment illustrée, cette page à lui consacrée nous en rappelle les faits et les oeuvres. J'espère que vous prendrez autant de plaisir à la lire que j'en ai eu à la composer, tant le personnage demeure attachant. Et n'oubliez pas, comme il arrive à certains, de cliquer sur les mots soulignés pour accéder aux illustrations !

Christian Grenier

Enfance et jeunesse…

Dirk BogardeDirk Bogarde, jeune acteur

Né Derek Jules Gaspard Ulric Niven van den Bogaerde, le 18-3-1921 (1920 selon d'autres sources), à Hampstead, quartier de Londres. Il est le fils d'une danseuse et actrice d'origine écossaise, Margaret Niven, et d'un critique d'art hollandais, Ulric Van Der Bogaerde, qui finira sa carrière comme directeur artistique du magazine britannique "Times".

Après avoir vécu ses premières années dans les faubourgs de la capitale britannique (Twickenham, Brent), le jeune Derek partage son enfance entre l'Écosse maternelle et la province anglaise du Sussex, où il demeure auprès de ses cousins. Très tôt attiré par le dessin, après des études à Glasgow, il s'inscrit aux cours d'art graphiques du Royal College of Arts de Londres. En 1939, il débute dans l'interprétation en remplaçant un acteur malade. Brièvement fiancé à une certaine "Annie", il finit par décrocher un premier rôle conséquent auprès de Peter UstinovPeter Ustinov, dans un théâtre londonien (1941).

Mais la Seconde Guerre Mondiale éclate et le voici nommé à l'état-major du général Montgomery, pour lequel il met à disposition ses talents de dessinateur. Officier de renseignements sur les plages normandes, il est libéré avec le grade de lieutenant-major. Le jeune homme retourne alors à ses muses et ses inspirations, sous la bienveillance du célèbre Noel CowardNoel Coward. En 1947, il se fait connaître grâce à sa participation à la pièce «Power Without Glory». Ce premier succès lui vaut un engagement cinématographique, sous la forme d'un contrat que lui fait signer le producteur J.Arthur RankJ.Arthur Rank. Il reviendra plus tard sur les planches, participant à l'adaptation anglaise de l'œuvre de Jean Cocteau, «Orphée» (1957).

Carrière “médicale”…

Dirk BogardeIl préfère l'amour en mer…

Après une apparition comme policier dans «Dancing with Crimes», Dirk Bogarde tient son premier grand rôle dans «Esther Waters», un “petit film” de “grande consommation”. Tel sera le sort de l'acteur pendant toute la décennie suivante. Essentiellement britannique, sa carrière de jeune premier se déroule au fil de bandes mineures très peu vues en France, il faut bien l'avouer. Citons néanmoins ses performances dans «The Blue Lamp/Police sans arme» (1950), qui lui vaut de bonnes critiques, «So Long at The Fair/Si Paris l'avait su» (1950) parce que réalisé par Terence Fisher, «Desperate Moment/Aventure à Berlin», un drame de la Seconde Guerre Mondiale, comme il en tournera beaucoup dans la première moitié de sa carrière.

Mais, bien sûr, c'est la série de films réalisés par Ralph Thomas dans le monde de la médecine, “Doctor ceci, doctor celà”, qui lui vaut une petite renommée internationale.

De cette suite, il faut exclure «Le dilemme du docteur», réalisé en 1959 par Anthony Asquith. Adapté d'une pièce de George Bernard Shaw, ce toubib là, davantage pourvu de principes moraux que le Dr. Sparrow, doit choisir entre l'intervention qui sauverait son patient (Dirk Bogarde) au détriment de son honorabilité ou l'abandonner à son triste sort, laissant à son épouse légitime l'image d'un homme parfait. Cornélien, isn't it ?

Bien sûr, la première partie de la carrière cinématographique de Dirk Bogarde s'orne d'autres jalons :

Mais l'essentiel est dit. Pour le reste, le parcours de la filmographie de cet acteur assez mystérieux nous laisse espérer que le meilleur est à venir, prédiction d'autant plus facile que nous savons ce qu'il en fut !

Mystérieux car, enrichi par cette carrière conventionnelle, notre homme fréquente la haute société et côtoie les vedettes féminines les plus en vue sans que les journaux ne lui prête la moindre liaison sentimentale…

Le tournant, professionnel et personnel…

Dirk BogardeDans sa propriété "Le Manoir du Tambour" (1962)

En 1961, Dirk Bogarde obtient un rôle intéressant dans un film peu commun du réalisateur Basil Dearden. Dans «La victime», il incarne un avocat qui se met en devoir de faire la lumière sur l'assassinat dont vient d'être la victime son amant clandestin, avec lequel il avait rompu par amour pour son épouse. Mélangeant adroitement l'aventure policière et l'étude de mœurs, ce film, au demeurant fort habile, agit-il comme un révélateur sur son interprète principal ? Toujours est-il que l'on assiste alors à un tournant dans la carrière de l'acteur, ainsi que dans sa façon d'assumer sereinement sa propre homosexualité. C'est décidé : les papas ne rêveront plus. Et tant pis si les jeunes filles doivent en pleurer… De nos jours, on appelle ça un “coming-out”. Il faut, par conséquent, ne pas s'étonner de voir la Rank Organisation accepter sans trop rechigner la rupture prématurée de son contrat…

En 1954, sous le pseudonyme de Victor Hanbury car nous étions en pleine “chasse aux sorcières communistes”, Joseph LoseyJoseph Losey avait déjà employé Dirk Bogarde dans «The Sleeping Tiger/La bête s'éveille». En 1963, il récidive, lui proposant d'interpréter le héros du roman de Somerset Maugham, «The Servant», dans une adaptation cinématographique écrite par Harold Pinter. Oeuvre “moderne”, le film décrit les rapports étranges qui se nouent entre un jeune aristocrate (James Fox) et son nouveau domestique (Dirk Bogarde). La performance de ce dernier lui vaut le Prix du Meilleur acteur britannique, décerné par la British Film Academy. L'acteur entame alors une carrière plus subtile, qui lui vaudra sans doute de plus grandes satisfactions.

La collaboration avec le réalisateur déchu d'Hollywood, inscrit sur la fameuse Liste Noire, donne lieu à trois nouvelles rencontres :

Entre-temps (1965), Dirk Bogarde aura travaillé avec John Schlesinger, dans une oeuvre représentative d'une certaine “nouvelle vague britannique”, «Darling», aux côtés de Julie Christie et Laurence Harvey, obtenant à cette occasion une seconde récompense de la part de la fameuse Academy.

Il a fallu attendre 1968 pour voir l'acteur céder à nouveau aux sirènes hollywoodiennes et apparaître au générique d'un film financé par “les Américains”. Mais l'œuvre, «L'homme de Kiev», réalisée par John Frankenheimer, se déroule en Russie, est interprétée pour l'essentiel par des acteurs britanniques (Alan Bates, etc) et demeure essentiellement “européenne” dans son esprit, proche de celui de «L'aveu» de Costa-Gavras, par exemple.

Acteur rompu à l'exploration des méandres de l'âme humaine, Dirk Bogarde demeure excellent dans l'interprétation des personnages troubles. Ses performances dans «Justine» de George Cukor, ou «Les damnés» de Luchino Visconti en témoignent.

Une retraite provençale…

Dirk BogardeDirk dans les années 70

En 1971, le Festival de Cannes honore celui qui fait désormais partie de la liste des grands acteurs britanniques du septième art. En effet, son incarnation d'un compositeur homosexuel dans «Mort à Venise», réalisé par Luchino Visconti, n'est pas étrangère à la Palme d'Or que gagne le film, et demeurera à jamais le point d'orgue d'une carrière que l'intéressé souhaite abréger. Installé dans son mas varois, il s'attèle, à l'aube de la soixantaine, à la rédaction de ses mémoires, «A Postillon Struck by Lightning (Une enfance rêvée)», une œuvre monumentale publiée en 3 volumes.

Sur les écrans, «Portier de nuit» (1973), oeuvre dérangeante une fois de plus, décrit les rapports ambigus noués entre une jeune femme (Charlotte Rampling) et son tortionnaire à l'époque des camps de concentration nazis, et qui vont renaître, malgré l'inversion des classes sociales, à l'occasion de leur rencontre fortuite, quinze années plus tard.

En 1976, Alain Resnais fait appel à Dirk Bogarde pour affronter la «Providence» et John Gielgud, écrivain sur la fin de sa vie et de son oeuvre, dont il tente de faire les bilans.

Tout appelait Bogarde à entrer dans l'univers glauque du réalisateur allemand Rainer Werner Fassbinder. C'est chose faite (avec la déception ultérieure de l'acteur) en 1977, avec «Despair», que l'on traduira aisément par «Désespoir».

Le désespoir des spectateurs est grand de voir cet acteur, désormais immense, se retirer dans sa propriété de Grasse où il va donner la priorité à sa passion pour l'écriture, accouchant de plusieurs romans reconnus et bien reçus («West of Sunset» en 1984), «A Period of Adjustment» en 1994)…

Une raison supplémentaire de remercier Bertrand Tavernier, à mes yeux le plus grand réalisateur français des trente dernières années du siècle défunt, pour avoir su le convaincre de participer à ce qui demeure son ultime contribution cinématographique, «Daddy Nostalgie» (1990). Dans ses bras et dans le rôle de sa fille, Jane Birkin, actrice anglaise, dont on peut dire que la carrière aux deux visages n'est pas sans similitude avec celle de notre vedette du jour.

Ardent défenseur de l'euthanasie, atteint par le cancer, Dirk Bogarde regagne son pays natal en 1986. Il meurt à Londres, dans son appartement de Chelsea, à la suite d'une crise cardiaque, le 8-5-1999. Sa dépouille repose en France.

Documents…

Sources : article de Norbert Kreutz, paru dans "The Time" du 10-5-1999, Imdb, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"C'est pas moi, c'est lui…"

Citation :

"I simply hated being a Film Star. For about ten years I was never able to be free (J'ai tout simplement détesté être une vedette de cinéma. Pendant une dizaine d'années, j'ai été incapable d'être libre)."

Dirk Bogarde
Christian Grenier (avril 2006)
Ed.7.2.2 : 29-3-2016