Pierre FRESNAY (1897 / 1975)

… science et conscience du comédien…

… science et conscience du comédien… Pierre Fresnay

Issu d'une famille bourgeoise, Pierre Fresnay ressentit très tôt l'envie, sans doute instillée par l'un de ses oncles, de faire du théâtre.

Rompant ainsi avec les vocations essentiellement universitaires de ses aïeux, il se retrouve propulsé rapidement sur le devant de la scène, plus précisément celle de la Comédie Française que les pensionnaires, mobilisés par le premier conflit mondial, avaient momentanément désertée.

Pendant une quarantaine d'années, Paris vécu au rythme du couple qu'il forma avec l'actrice et cantatrice Yvonne Printemps, amante puis persécutrice d'un homme dont le talent finit par dépasser le sien.

Comédien de théâtre et de cinéma, il laissera de lui le souvenir d'un professionnel intransigeant, passionné par son métier, remarquable par la précision de ses interprétations et très jaloux de conserver, dans sa vie privée, cette part d'ombre dont le privait les rampes des salles de spectacles et les sunlights du septième art.

Auteur

Il était une fois…

Pierre FresnayEn couverture de Ciné-Mondial

Pierre Jules Louis Laudenbach est né à Paris, le 4-4-1897, dans une famille d'origine alsacienne par son père et lorraine par sa mère. Élevé dans un milieu universitaire, il est également le neveu de Claude Garry, ancien sociétaire de la Comédie Française, acteur de théâtre et de cinéma. Aussi, lorsque le jeune Pierre annonce son désir de faire carrière sur les planches ne se voit-il pas opposer, comme il est de coutume dans ces familles bourgeoises, une fin de non-recevoir. Tout au plus lui demande-t-on de réussir préalablement de bonnes études…

Encouragé par cet oncle saltimbanque, et tout en répondant aux exigences paternelles, le jeune garçon s'essaye à interpréter quelques saynètes dans l'entourage familial. Il le fait avec tant de conviction que l'oncle Claude le présente à la grande RéjaneRéjane. Le 17 février 1912, Pierre Laudenbach joue ainsi les utilités dans «L'aigrette», une pièce de Dario Niccodemi.

En 1914, alors élève de Georges BerrGeorges Berr, le jeune comédien prend le pseudonyme de Pierre Fresnay qui pourrait avoir une double origine : la baie de la Fresnaye et le patronyme de l'auteur de «L'Art Poétique Français», Jean Vauquelin de la Fresnaye.

Favorisé par la déclaration de guerre, Pierre Fresnay profite de la mobilisation de nombreux interprètes plus âgés que lui pour débuter précocement sur les planches de la Comédie Française, dans «Les femmes savantes», célèbre pièce du maître de céans, un dénommé Molière…

Mobilisé à son tour en 1916, il part pour le front , un contrat de pensionnaire en poche qui prendra effet dès son retour.

Nommé Sociétaire en 1924, Pierre Fresnay s'insurge contre les passe-droits dont bénéficient certaines actrices aux multiples talents, finissant par claquer la porte de cette (trop ?) accueillante demeure (1927). Débutant sur les “Boulevards” dans une pièce de Sacha GuitrySacha Guitry, «Un miracle», il est alors l'objet d'un procès de la part de ses anciens employeurs et se voit condamné, appel rendu, à débourser une somme bien supérieure à ses gains antérieurs !

Marius, Fanny, César et les autres…

Pierre FresnayMarius

Dès 1915, Pierre (pas encore) Fresnay, est apparu fugitivement sur les écrans français. Mais ce n'est qu'à partir de 1920 que l'on peut raisonnablement parler d'un début de carrière, sous la houlette d'un spécialiste des drames lourds et encombrants de l'époque, Charles Burguet («Les mystères de Paris», «La mendiante de Saint-Sulpice», etc). Homme de théâtre, et donc de parole, Fresnay a, à l'égard du nouvel art qui a la prétention de vouloir ouvrir la bouche, le jugement suivant : "Le film parlant est un monstre non viable , la combinaison absurde de deux moyens d'expressions antinomiques vouée à un échec très rapidement évident". Effectivement, après le tournage de «La vierge folle», il se tient à l'écart des studios, qui ne viennent d'ailleurs pas le chercher.

En 1929, Marcel Pagnol trouve enfin le producteur qui accepte de “monter” sa nouvelle pièce, «Marius». Si les interprètes de FannyOrane Demazis, CésarRaimu et PanisseFernand Charpin furent rapidement choisis, on vit d'un mauvais oeil la suggestion de l'auteur de confier le rôle-titre à Pierre Fresnay. Comment un Alsacien échappé de La Comédie Française, protestant de surcroit, pourrait-il incarner un garçon de bar de La Canebière ? Mais le talent du comédien emporte la décision et la première théâtrale peut avoir lieu, le 8 mars 1929, prélude à un succès retentissant.

Au début des années trente, la société américaine Paramount tourne à Paris des productions cinématographiques destinées au public européen. Le doublage n'étant pas encore au point, les artistes parlent dans leur langue d'origine, les bénéfices seuls traversant l'Atlantique ! Car ce sont bien “les Américains” qui vont produire «Marius» (1931), réalisé par le Hongrois Alexandre Korda et interprété par l'Alsacien avé l'accent du “Midi” ! La réalisation, disons-le, ne fait pas preuve d'originalité, où seules quelques images du Vieux Port nous font croire que nous sommes sortis du théâtre. Mais le travail de l'auteur et le jeu des acteurs ouvrent la voie à deux suites (bien françaises, celles-ci) : «Fanny» (Marc Allégret, 1932) et «César» (Marcel Pagnol, 1936), complètent une trilogie dont le succès et la renommée se prolongent jusqu'à l'aube de notre nouveau siècle.

La carrière cinématographique de Pierre Fresnay est bien lancée. Assez curieusement, sans doute grâce à sa bonne connaissance de la langue de Shakespeare, il apparaît dans la première version de l'oeuvre d'Alfred Hitchcock, «The Man Who Knew Too Much (L'homme qui en savait trop)». Il en savait tellement qu'il fut éliminé dès les premières scènes, comme le sera Daniel Gélin dans la version de 1955 !

Le voici donnant la réplique à Yvonne Printemps, tant au théâtre («Margot», 1935) qu'au cinéma où le couple se produit dans «La dame aux camélias», une adaptation signée par Fernand Rivers et “supervisée” par Abel Gance_, qui se contenta d'être là. Faisant son retour à l'écran, la grande comédienne emporte un succès qui ne laisse que quelques miettes à l'appétit de son amant. Lequel retrouve un Abel Gance guère plus inspiré pour «Le roman d'un jeune homme pauvre», mélodrame moralisateur qui fit l'objet de nombreuses adaptations cinématographiques, postérieures et antérieures.

Après avoir endossé l'uniforme, avec plus ou moins de bonheur, dans «Razumov/Sous les yeux d'occident» (Marc Allégret, 1936), «Mademoiselle Docteur/Salonique, nid d'espions» (Georg Wilhelm Pabst, 1936), et avant de "laisser un peu mesurer les autres" dans «Alerte en Méditerranée» (Léo Joannon, 1938), Pierre Fresnay incarne magistralement le capitaine de Boeldieu dans ce qui reste l' un des chefs-d'œuvre du cinéma français, «La grande illusion» (Jean Renoir, 1937). Cette histoire de rapports de classe dans les prisons allemandes de la première guerre mondiale, où les liens patriotiques, illusoires, sont moins forts que l'appartenance à une même caste, ouvre à l'acteur les portes de la popularité («Chéri-Bibi» en 1937, «Trois valses» en 1938).

Mais «La grande Illusion», c'était aussi de croire qu'il s'agissait de la “Der des Der”…

De la Drôle de Guerre à la Libération…

Pierre Fresnay«Le corbeau» (1953)

Reconnu comme l'un des plus grands acteurs français de l'époque, secondant Yvonne Printemps dans la direction (menée en collaboration avec Victor BoucherVictor Boucher jusqu'en 1942) du Théâtre de la Michodière où il assura quelques mises en scène, Pierre Fresnay répond favorablement à l'invitation qui lui est faite de réaliser un film. Abandonné par son premier scénariste, Marcel AchardMarcel Achard, il se lance, en désespoir de cause, dans l'adaptation cinématographique d'une pièce qu'il eut grand plaisir à jouer pour La Comédie Française, «Le duel» (1939). Malgré l'apport plumitif de Henri-Georges Clouzot et le soutien artistique de Raimu et d'Yvonne Printemps, le coup d'essai ne fut pas un coup de maître.

Mobilisé pour une courte période (septembre 1939/juin 1940 comme tout le monde !), Pierre Fresnay retrouve son théâtre de la Michodière où le couple crée la pièce de Jean Anouilh, «Léocadia».

Petit à petit, le cinéma français se remet en marche, sous le double contrôle du gouvernement de Vichy et de la Propagandstaffel. Dans la nécessité d'éviter les sujets sensibles, Henri-Georges Clouzot adapte pour l'écran le personnage du commissaire Wens créé par l'écrivain belge Stanislas André Steeman. Incarné à l'écran par Pierre Fresnay, il élucide avec beaucoup d'entrain les énigmes posées par «Le dernier des six» (Georges Lacombe, 1941) et «L'assassin habite au 21» (Clouzot en 1942). Plus noir, et c'est bien normal, «Le corbeau» fit, à la Libération, l'objet d'une calomnie dont les conséquences retombèrent sur leurs auteurs, Louis Chavance et H. G. Clouzot.

Pierre Fresnay rencontra également quelques difficultés. Président du syndicat "la Famille des Professionnels du Spectacle" pendant cette période délicate, ayant participé à quelques productions de la Continental, animé de sympathies pétainistes qu'il affirmera plus clairement par la suite, il subit une incarcération préventive de 6 semaines qui ne déboucha pas sur le moindre procès.

Bonnes figures…

Pierre Fresnay«Monsieur Vincent» (1947)

Avec «Monsieur Vincent» (Maurice Cloche, 1947), Pierre Fresnay entame l'incarnation d'une galerie de de grands personnages dont il eut, par la suite, beaucoup de mal à sortir. Animée par la foi de son metteur en scène et le talent de son interprète principal, cette biographie de Saint-Vincent de Paul connut un succès phénoménal auprès d'un public français, puis international.

«Au grand balcon» (Henri Decoin, 1949) retrace de manière à peine voilée la vie du fondateur du directeur de l'Aéropostale, Didier Daurat. «La valse de Paris» (Marcel Achard, 1949) se veut une évocation plus légère de «La vie parisienne» sous le Second Empire, au travers des amours de Jacques Offenbach et de la cantatrice Hortense Schneider, à laquelle, délicieusement habillée par Christan Dior, Yvonne Printemps redonnait charme et sensualité.

Même si les critiques furent partagés, je garde un bon souvenir de «Monsieur Fabre», hagiographie de l'entomologiste provençal, et de la sobre interprétation qu'en fit Pierre Fresnay, avant de s'atteler à l'incarnation du célèbre Dr. Schweitzer jusqu'à une heure avancée de la nuit («Il est minuit, Dr. Schweitzer» d'André Haguet, 1952).

Désireux d'abandonner les costumes des grands hommes, il revêt aussitôt, si j'ose dire, celui du «Défroqué», un nouveau film religieux écrit et mis en scène par l'ami fidèle, Léo Joannon, inspiré d'une aventure survenue à l'un de ses amis. Et décide une fois pour toute de ne plus entrer dans la peau d'un personnage réel.

Un vieux de la vieille…

Pierre FresnayUn vieux de la vieille

C'est en chef, en meneur d'hommes, que Pierre Fresnay mène quelques unes de ses plus célèbres interprétations des années cinquante. En «Grand patron», pour tout dire, dans le film éponyme d'Yves Ciampi (1951), qui supporte bien son âge. Revêtant à nouveau l'uniforme d'officier pour «Les évadés» (1954), il encadre efficacement François Périer et Michel André dans l'évocation des aventures réellement vécues par ce dernier lors du second conflit mondial.

Homme rigoureux, pour ne pas dire rigoriste, soucieux de la hiérarchie, pour ne pas dire élitiste, respecteux des traditions, pour ne pas dire réactionaire, Pierre Fresnay n'eut aucun mal à entrer dans la peau du Marquis de Maubrun, patriarche d'une noble famille en état de décomposition avancé. «Les aristocrates» (Denys De La Pattellière, 1955) fut adapté d'un roman de Michel de Saint-Pierre et dialogué par Roland Laudenbach, neveu de l'acteur et contributeur à quelques unes de ses compositions.

Ainsi en est-il encore pour «L'homme aux clefs d'or», à nouveau réalisé par Léo Joannon (1956), dans lequel le professeur Fournier (Pierre Fresnay), contraint à la démission à l'issue d'une machination ourdie par quelques élèves et reconveti en portier d'hôtel, se retrouve en situation de se venger. Cette oeuvrette agréable nous offre l'avantage supplémentaire de découvrir une jeune actrice qui pourrait bien faire son chemin, Annie GirardotAnnie Girardot

C'est en trio avec Jean GabinJean Gabin et Noël-NoëlNoël Noël que Pierre Fresnay fit sa sortie cinématographique par la petite porte, dans une adaptation d'un roman de René Fallet, rarement avantagé à l'écran : «Les vieux de la vieille». Nos trois vieillards en vadrouille en firent tant pendant 90 minutes que l'historien Charles Ford les qualifia de "chargeurs réunis" ! Fortement déçu par la tournure - et le tournage - de l'affaire, Maître Fresnay jura, mais un film trop tard, qu'on ne l'y reprendrait plus !

Vie privée…

Pierre FresnayYvonne Printemps et Pierre Fresnay

Fidèle en amitié (Hervé Le Botef, Jean Brochard, Robert Le Vigan qu'il soutint jusque dans son exil argentin), Pierre Fresnay fut, pour l'essentiel, l'homme de trois femmes.

En 1917, avant son départ pour le front, il épouse Rachel Berendt, membre de la troupe de l'Odéon qui avait connu un long succès sur les scènes londoniennes et interprété, dans les deux langues, «La dame aux camélias». Leur divorce fut prononcé assez rapidement. Partie en Amérique Latine en 1938, la comédienne ne rentra en France qu'en 1950, où elle décédera en 1957.

En 1923( ?), le comédien épouse Berthe Bovy, sociétaire de la Comédie-Française que l'on voyait épisodiquement au cinéma depuis le célèbre «Assassinat du Duc de Guise» (1908). De dix ans son aînée, elle fut son partenaire sur les planches à plusieurs reprises avant que le couple ne se sépare, pas véritablemet à l'amiable.

Car en 1931, Pierre Fresnay donne la réplique à Yvonne Printemps, deuxième épouse de Sacha Guitry, dans une pièce du maître, «Nono». Rapidement les deux partenaires tombent amoureux l'un de l'autre, pendant que le grand Sacha tourne ses regards vers une jeune actrice, Jacqueline Delubac. Tandis que les Guitry divorcent en mars 1935, Pierre Fresnay ne rencontre pas, semble-t-il, la même compréhension chez Berthe Bovy, qui ne désespéra jamais de récupérer son ex-époux.

Pierre et Yvonne firent tant pour cacher leur vie privée que les biographes hésitent encore : Jean Tulard, Charles Ford (avant d'écrire le contraire)… et même Imdb sur Internet les déclarent mariés. Mais Yvan Foucart et Donatienne sont mieux renseignés ! Car Yvonne, peu encline à renouveler une promesse dont le caractère sacré lui semblait désormais peu crédible, rejeta définitivement les prétentions matrimoniales de son amant (cf. Charles Ford).

On a beaucoup écrit sur la dépendance de Fresnay vis-à-vis d'Yvonne, au service de laquelle il sacrifiait jusqu'à ses préoccupations professionnelles. Sans doute aigrie par l'évolution de la carrière de son époux qui rejetait la sienne au second plan, l'actrice-chanteuse se retira de la scène et des plateaux en 1959. Pierre n'eut pas à y gagner… (cf. «Vous avez dit Serrault ?»)

Ayant pris ses distances avec le cinéma, le comédien poursuivit sa carrière théâtrale, à la Michodière comme ailleurs («La guerre civile» de Montherlant, en 1962…). On put le remarquer dans l'adaptation théâtrale du texte de Diderot, «Le neveu de Rameau», dont la reprise télévisée (1968) reste dans toutes les mémoires.

Après un premier malaise cardiaque, il tombe, en décembre 1974, dans un coma dont il ne se réveillera pas. Décédé le 9-1-1975, il ne laisse pas de descendance. Deux années plus tard, Yvonne venait le rejoindre au paradis des acteurs éternels.

Documents…

Sources : «Pierre Fresnay, sa vie, ses films» dans la série «Visages et contes du cinéma» (1938), «Pierre Fresnay» par Albert Dubeux (1950), «Pierre Fresnay, le gentilhomme du cinéma» par Charles Ford (1981), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Les illusions perdues…

Citation :

"Il est juste que le comédien ait à choisir entre les joies d'une vie multiple en ce monde et celles d'une vie éternelle mais uniforme dans l'autre. On ne peut pas tout avoir !"

Pierre Fresnay
Christian Grenier (janvier 2006)
Ed.7.2.2 : 1-4-2016