Maurice RONET (1927 / 1983)

… L’élégant dandy désespéré du cinéma français…

… L’élégant dandy désespéré du cinéma français… Maurice Ronet

Maurice Ronet fut le dandy désenchanté, mais terriblement séduisant des décennies d’après guerre. Il a fait partie de mes “fiancés de cinéma” !

C’est pourquoi j’ai, dans ma bibliothèque, le livre qu’il a écrit avec tant d’intelligence et de lucidité, «Le métier de comédien».

L’été dernier, je suis allée lui rendre une visite, tout en haut de son petit village du Lubéron, et je lui ai promis de lui consacrer une page ! Sûr, il m’a entendue et m’a sans doute inspirée !

Vous voyez, Monsieur Ronet, contrairement à ce que vous écrivez, même quand nous ne les voyons plus, nous continuons à penser aux grands acteurs disparus et ils nous émeuvent toujours autant à chaque fois que nous les retrouvons sur nos écrans…

Auteur

Les origines…

Maurice RonetMaurice Ronet

De son vrai nom, il s’appelait Maurice Julien Marie Robinet. C’est à Nice qu’il voit le jour le 13 avril 1927.

Ses parents, Emile Robinet et Gilberte Dubreuil (connue sous le nom de Paule De BreuilPaule de Breuil), étaient tous deux comédiens. Il confiera : "J’ai eu des parents admirables, mais j’ai mis du temps à comprendre qu’ils étaient des poètes".

Son père a fait une carrière au théâtre sous le nom d'Emile RonetAmile Ronet: on le voit dans quelques rôles au cinéma et dans des spectacles de music-hall. Il a déjà choisi le pseudonyme que Maurice reprendra plus tard.

Le petit garçon suit ses parents à travers toute la France dans des tournées théâtrales: "Mes parents étaient d’excellents acteurs, mais j’ai connu en leur compagnie, en étant tout enfant, les difficultés qu’il fallait surmonter chaque jour dans le cadre d’une tournée de province".

De son enfance, il garde des souvenirs mitigés. Né alors que son père a déjà 45 ans, il éprouvera toute sa vie ce sentiment de solitude que connaissent bien les fils uniques: "D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours souffert, dès mes plus jeunes années, d’être seul à la maison, seul en famille…"

Très vite, Maurice s’échappe du cocon familial. Lorsqu'il revenait volontiers à la maison, il ressentait très vite une angoisse qui remontait de la plus petite enfance, une souffrance de claustrophobe: "Une sorte de chape que je ne saurais définir autrement qu’en disant qu’elle représentait le poids lourd des objets du passé".

Ainsi, il ne s’attachera jamais aux objets ; ni dans son appartement parisien, ni dans sa maison du Lubéron, il n’exposera de bibelots: "Rien aux murs, rien sur les meubles, je ne veux garder aucun témoignage , les objets vous renvoient au passé".

On devine que le jeune Maurice fut un petit garçon sensible, éprouvant une sorte de vertige devant l’inconnu. Ainsi tout au long de sa vie, même adulte, il fuira…

Un passé, de quelques mois même, lui pèse. Il commence à écrire, pour détruire finalement tous ses manuscrits. Doué pour la peinture, il est même encouragé par Georges Mathieu à exposer ses toiles à peine sèches, il les remise, car elles font déjà partie du passé… Il en est de même pour ses sculptures et ses œuvres de mosaïque.

Le cinéma, il l’avoue, lui permet tout de même de trouver un équilibre: "Sans le cinéma, je me demande où je serais…". Ce cinéma, fort à propos, viendra à lui, mais seulement après des débuts au théâtre.

Il a 16 ans quand il commence à suivre des cours d’art dramatique au Centre du Spectacle de la Rue-Blanche, où ses professeurs se nomment Julien BertheauJulien Bertheau, Maurice Donneaud et Bernard BlierBernard Blier. Il entre au conservatoire dans la classe de René Alexandre, Maurice Leroy et René Simon_, puis celle de Jean‑Louis BarraultJean­Louis Barrault. Nous sommes en pleine guerre… Il est trop jeune pour participer à la libération de Paris et en ressent une frustration.

Il joue dans des pièces qui auront bonne presse: «Les parents terribles» de Jean Cocteau, «Un beau dimanche» de Jean‑Pierre AumontJean-Pierre Aumont (qui lui confiera dans ces moments-là avoir d’abord souhaité écrire avant de faire l’acteur) ; il est aussi le séduisant Roméo de Juliette / Nicole Berger dans l’œuvre de Shakespeare.

Au lieu de répondre aux convocations pour le service militaire, il part en tournée, ce qui lui vaudra de faire 12 mois dans un régiment disciplinaire !

«Rendez-vous de juillet»

Maurice Ronet«Rendez-vous de juillet» (1949)

Ses premiers pas pour le grand écran se font après la guerre. Il apparaît tout d'abord dans un court-métrage, «Un crime à la clinique» (1948).

Mais le vrai premier rendez-vous avec le public des salles obscures, il le prit en ce mois de juillet 1949. Adorable histoire sans prétention mais bien dans le climat de ce début des trente glorieuses. C ‘est léger, enlevé, et coquin… avec toute une bande de jeunes sympas, séduisants et talentueux. Jacques Becker en a eu l’idée en rencontrant le jeune explorateur Francis Mazière qui avait tant de mal à réunir des fonds pour partir en expédition.

Maurice incarne un jeune étudiant , fils de son père et de sa mère…, oui oui ! Je veux dire, fils de ses vrais parents ! Emile, Gilberte et Maurice réunis pour la seule et unique fois au cinéma !. C’est Daniel Gélin qui avait eu cette idée de réunir le trio Ronet et l’avait soufflée au metteur en scène.

«Rendez-vous de juillet», sorti en 1949 est devenu une référence dans l’histoire de notre cinéma français.

Après ce film, Maurice est considéré comme un grand espoir, catégorie jeunes premiers de notre 7ème art. Pourtant , les rôles qui lui sont proposés le font piétiner, comme ce blessé sauvé par Jean-Claude Pascal dans «Un grand patron», incarné par Pierre Fresnay ( 1951) !

"Du jeune premier, il a la jeunesse, l’allant, le visage ouvert, le charme prenant , il y ajoute –et c’est ce qui lui donne son caractère- un regard fiévreux, des traits mobiles déjà creusés, une allure de héros romantique, d’un romantisme de notre siècle, celui de Saint-Exupéry et de Malraux"( Georges Beaume – Cinémonde – octobre 1953).

Maria Pacôme…

Entre temps, Maurice est tombé amoureux d’une jolie comédienne au charme piquant et qui fera parler d’elle par la suite. Elle se nomme Maria Pacôme. Il l’épouse en 1950. Envisageant de quitter carrément la scène, la jeune actrice s'installe, avec son mari, à Moustier-Sainte-Marie, pour y faire de la poterie. Elle confectionne également des petits sacs en lin à l'intention des touristes. Mais les affaires sont dures et l’argent ne rentre pas. Maurice décide de regagner Paris ; Maria le suit, envisageant de se consacrer à la peinture pendant que son époux remonterait sur scène.

Toutes ces difficultés seront fatales au jeune couple qui se séparera en 1956 : "J’ai rencontré Maria qui est une fille formidable… La vraie raison de notre divorce tient à ce que nous avons été malheureux ensemble parce que nous étions pauvres. Je ne pouvais supporter d’avoir un témoin quotidien de mes frustrations."

Enfin, des grands rôles…

Maurice Ronet«Ascenseur pour l'échafaud» (1957)

Il faut attendre 1957, et Louis MalleLouis Malle, tout jeune réalisateur de 25 ans, qui le choisit pour le rôle de Julien Tavernier. dans «Ascenseur pour l'échafaud». L’histoire raconte un crime parfait commis par Julien, l’ancien para, sur la personne du mari de sa maîtresse (Jeanne Moreau). Obligé de revenir sur les lieux, Julien par le hasard d’une panne, se retrouve coincé dans l’ascenseur… Le tout sur une musique déchirante de Miles Davis. On a écrit que ce film était la rencontre du jazz et du cinéma. Il fut en tout cas une réussite commerciale.

Passons quelques longs métrages pour nous attarder sur «Plein soleil», de René Clément (1959). Le film lui fait rencontrer Alain Delon. Il tournera encore avec lui et entre eux naîtra une grande estime: "C’était un homme adorable, très entier d’abord, fidèle lui aussi en amitié, un grand fantaisiste, qui aimait beaucoup la vie, la brûlait trop des fois par les deux bouts, qui aimait rire, qui aimait vivre, qui aimait manger, qui aimait boire, qui aimait faire l’amour, qui aimait les gonzesses, qui aimait tout ça, il vivait vraiment intensément…Je n’ai pas encore digéré le départ de Maurice." (Alain Delon, octobre 2000).

Dans la foulée, Maurice Ronet va interpréter une suite de personnages désespérés, se suicidant ou disparaissant de manière violente. Ainsi, retenons pour l’année 1961 un film de Jacques Doniol-Valcroze, «La dénonciation», dans lequel il est assassiné.

En 1963, il retrouve Louis Malle et Jeanne Moreau pour «Le feu follet». Il est Alain Leroy, tout habillé de gris, qui erre dans la capitale, pour finir par se supprimer. Très beau film qui obtient le grand prix du festival de Venise.

1964 est une année importante dans la carrière de Maurice Ronet qui réalise «Le voleur de Tibidabo», dont il est également le principal interprète aux côtés d’Anna Karina.

«Trois chambres à Manhattan» (1965) lui fournit l'occasion de tourner sous la houlette de Marcel Carné, dans une adaptation d’un roman de Georges Simenon. On sait que Maurice a été imposé en quelque sorte par le distributeur du film alors que le réalisateur avait pensé au départ à Claude Giraud. Marcel Carné ne fut pas tendre vis-à-vis de lui, l’estimant mal assorti à Annie Girardot. Aujourd’hui, quand on visionne le film, on s’accorde pourtant à dire que le couple était tout simplement magnifique.

1966 est l’année de trois films : «Les centurions» d’après le roman de Jean Lartéguy où il retrouve Alain Delon, «La longue marche» et «La ligne de démarcation» de Claude Chabrol. Dans ce dernier film, il incarne un aristocrate qui semble s’accommoder de l’occupation, et qui ira pourtant au sacrifice suprême pour sauver son épouse, Jean Seberg. Il retrouvera avec plaisir Daniel Gélin , son ami.

Quelques mois plus tard, Chabrol vient dire à Maurice: "Je voudrais que tu tournes «La femme infidèle» et je te destine le rôle de l’amant d’ Hélène Desvallées , alias Stéphane Audran. Mais tu n’auras que deux ou trois jours de tournage ; ton rôle est épisodique mais essentiel et ta scène est intéressante." Le film sera un succès quand il sortira en 1968.

Tourné la même année, «La piscine», 3e film avec Alain Delon, qu'accompagne Romy Schneider. Maurice y est le père de Pénélope, incarnée par une jeune comédienne anglaise, Jane Birkin. Victime du personnage incarné par Delon, Maurice meurt noyé dans la fameuse piscine.

En 1970, Maurice incarne «Raphaël ou le débauché», peut-être le plus émouvant et le plus irrésistible de tous ses rôles. Dans cette oeuvre de Michel Deville tournée à Locronan, il personnifie un dandy désespéré, séduisant à souhait, amoureux fou d’Aurore – Françoise Fabian. La fin dramatique est digne des chefs-d’œuvre du romantisme : "Le jour et la nuit ne se rencontrent pas…".

D’autres longs métrages et la 4e rencontre avec Alain Delon dans «Mort d’un pourri» de Georges Lautner.

En 1971, il tourne «L’heure éblouissante» pour la télévision, d’après la pièce d’Anna Bonnaci, adaptée par Henri Jeanson, téléfilm dans lequel il a pour partenaires Michel Duchaussoy et les ravissantes Anny Duperey et Marie Dubois.

En 1973, changement de style ! Maurice part à la découverte des dragons de l’Ile de Komodo, ces énormes varans presque sortis des temps préhistoriques : un documentaire captivant qui prouve, s’il en était besoin, ses talents variés. Il en tirera également un livre. Il en étonnera plus d’un avec ce film qu’il expliquera comme une curiosité par rapport au monstre qui se cache en chacun de nous.

«Bartleby», une adaptation du conte d’Herman Melville , exprime une réflexion bien désabusée sur le sens de l’existence humaine, et des liens qui peuvent exister entre les gens et les choses. Il en est le réalisateur et on peut parler d’un chef d’œuvre, avec une mise en scène sobre, presque sévère, un jeu d’acteurs très judicieusement choisis : Michaël Londsale, Maxence Mailfort, Hubert Deschamps…

Rappelons que, pour ce film, Maurice aurait aimé avoir Robert Le ViganRobert Le Vigan dont il admirait le talent de comédien, mais celui-ci était déjà décédé dans son exil argentin. Alors, en souvenir de la célébration religieuse pour son repos éternel tenue à Notre Dame Sainte Victoire, le réalisateur a tourné une scène dans ce lieu de mémoire.

De grandes joies bien courtes…

Maurice RonetMaurice, Joséphine et Julien

Maurice Ronet n’aura pu mener à bien son projet suivant : réaliser au cinéma une œuvre méconnue de Louis-Ferdinand Céline, «La vie et l’œuvre du Dr Semmelweis».

Alors que, après une longue période de célibat, sa vie privée connaissait une belle embellie, puisqu’il devenait pour la première fois papa d’un petit Julien en 1980 que lui avait donné sa compagne Joséphine Chaplin, une méchante maladie que l’on nomme cancer venait le cueillir, le 14 mars 1983 à Paris. Discret, il avait préféré l’appeler hépatite pour préserver son entourage…

Son petit mausolée, couleur de miel, aux pierres entassées, comme les bories, fait face au Géant de la Provence, le Mont Ventoux, tout en haut du village de Bonnieux où il avait sa maison, à côté du cimetière. Ce petit village perché au cœur du Lubéron a tenu à lui rendre hommage à sa façon.

De Maurice Ronet, nous gardons le souvenir d’un comédien intelligent, profond, au sourire éclatant quand il n’était pas voilé de désespoir, de mal être. Sans doute noyait-il facilement son désenchantement dans l’alcool tout comme son ami Jean Servais ; il le reconnaissait d’ailleurs lui-même avec beaucoup de lucidité.

Fidèle et généreux, il a œuvré pour adoucir l’exil de Robert le Vigan. Il aidait aussi les œuvres comme "La roue tourne" de Paul Azaïs en faveur des comédiens nécessiteux, se souvenant qu’il avait pu aider son propre père lui-même dans le besoin en fin de vie.

Il n’hésitait pas à prêter généreusement sa maison de Bonnieux. Ainsi, Nadine Trintignant le rappelle dans son livre «Ton chapeau au vestiaire» : Christian Marquand en avait profité pour passer avec son fils Yann des moments heureux au cœur du Lubéron.

Par ailleurs, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont le fameux essai «Le métier de comédien».

Documents…

Sources : «Le métier de comédien», récit de Maurice Ronet, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Maurice Ronet…

Citation :

"Je crois très sincèrement que j'exerce une profession très humble. Le travail que les comédiens accomplissent exige un combat dans les couches les plus profondes, les plus secrètes et les plus sombres de la vie intime."

Maurice Ronet
Donatienne (juin 2007)
Ed.7.2.2 : 3-4-2016