Charles BOYER (1899 / 1978)

"… un enfant de Figeac"

Charles Boyer

Comment qualifier dans un terme générique, la vie et la carrière, de l’une des plus grandes stars françaises ?

D’aucuns diront "… un des derniers monstres sacrés", "… la classe internationale" ou encore "… un amoureux de légende". Mais en lisant les interviews de personnes qu’il aura côtoyées tout au long de sa carrière , il est une expression qui revient souvent : "un homme bien".

Sa carrière, beaucoup de jeunes comédiens en rêvent, une sorte d’impossible rêve que Charles Boyer a réalisé. Mais, comme dans tout rêve , il faut bien savoir, qu’il y a une part de cauchemar, de peur et de chagrin. Les chapitres de sa vie vont être ainsi égrainés à l’aide des paroles de la célèbre chanson, "Comme d’habitude" qui, comme Charles Boyer, est née en France sous la plume de Claude François, et a connu le succès international en Amérique, avec l’adaptation de Paul Anka, "My way"

Cédric Le Bailly

"I did it my way…" (1899 / 1934)

Charles BoyerCharles Boyer

Il était une fois, dans une charmante ville du sud de la France , à Figeac plus précisément, un petit garçon avec un tel appétit de vivre qu’il n’avait pas pu s’empêcher de venir au monde bien avant la date prévue ; il était donc arrivé le lundi 28 août 1899. C’était un tout petit bébé d’à peine deux kilos deux cents grammes, qui faisait déjà la fierté de sa maman, Louise. Son papa, Maurice, lui, aura toujours des difficultés à montrer tout l’amour qu’il porte à son fils. Ce n’était certes pas de l’indifférence, non, mais sans doute lui-même n’avait pas été habitué à recevoir les démonstrations d’un amour paternel. Alors le petit Charles grandit dans la maison familiale du boulevard Labernade ; le rez-de-chaussée est un magasin "de fourneaux de cuisine, charrues brabants, faucheuses et moissonneuses-batteuses", dont ses parents sont propriétaires. Louise, est toute dévouée à son enfant ; elle lui apprend l’alphabet, à lire et écrire ; elle comprend vite que Charles est doué et bénéficie d'une mémoire phénoménale.

Lorsqu’il entre à l’école, c’est un enfant "… sociable, mais qui ne prise pas tellement la compagnie des enfants de son âge". S’il se montre bon élève, ce n’est pas non plus un premier de la classe. Il aime avant tout, le sport, et surtout les récitations et ce moment où il entend son nom dans la bouche du maître «Charles Boyer c’est à vous, maintenant !" ; alors il monte sur l’estrade de la classe, comme on monte sur une scène, et récite les poèmes appris par cœur. C’est un vrai plaisir pour lui, davantage qu’un devoir d’école. Sans surprise donc, durant toute sa scolarité à Figeac, il participa régulièrement aux fameux spectacles de fin d’année, jouant ainsi les Harpagon, les Aiglon, et autre Cyrano

Pourtant, un premier drame va frapper à la porte de la famille Boyer : En effet en 1909, alors que Charles n’a que dix ans, son père meurt subitement. Ce père, qui n’a jamais su dire à son fils qu’il l’aimait, n’est plus là. Gageons que le petit Charles tiendra là une de ces premières dures leçons que la vie nous envoie, et se dira que plus tard, si il a un enfant, il saura lui dire combien il l’aime. Sa mère, dorénavant, l’élèvera seule. Et la vie continue comme elle doit le faire.

Charles, toujours attiré par le monde du spectacle, s’amuse avec des camarades à monter des pièces de théâtre. D ’un simple plaisir d’enfant, cela devient vite chez lui, une vraie passion, qu'il aura bientôt l’occasion d’exercer. En 1914, on le sait, la guerre éclate, une guerre affreuse, comme toutes les guerres d’ailleurs, des milliers de morts de part et d’autres, mais aussi des blessés dont il faut s’occuper. Figeac accueillera alors les soldats convalescents. Charles, pour les distraire, crée des spectacles. Chants, danses et récitations s’entremêlent pour le plaisir du plus grand nombre. Décidément, sa mère, qui caresse le rêve de voir son fils en prêtre, en avocat ou en instituteur, commence à s’inquiéter de cette turbulente passion. C’est pourtant décidé: plus tard il sera comédien !

"Passe ton bac, d’abord !". Et oui, cette fameuse phrase, combien d’enfants l’auront entendue. Alors, Charles, en bon fils, passe son baccalauréat en 1917. Avec ce diplôme en poche, il peut monter à Paris. Pour faire du théâtre ? Non, sa mère veut qu’il fasse de la philosophie ; alors direction la Sorbonne. Charles n’est, certes, pas enchanté de la perspective de plusieurs années de philosophie, mais peut être qu’une fois à Paris, il aura la possibilité de jouer. Qui sait, le hasard fait quelquefois bien les choses…

"Je vais jouer à faire semblant…"

Charles BoyerCharles Boyer, vecteur de publicité

Vouloir jouer, c’est évidemment facile à dire, mais pour un jeune Figeacois étudiant en philosophie, ce n’est pas chose aisée. La première chose à faire, c’est trouver un logement: ce sera la pension de la rue Fleurus. Lui qui aime tant marcher, Paris lui apparaît vite comme une ville à conquérir. Il en arpente ses rues, ses monuments, ses théâtres. Si la philosophie occupe ses journées, c’est un étudiant studieux, le soir venue, Charles va bien vite au théâtre, pas comme acteur encore, mais simple spectateur.

Puis, vient le retour au pays natal, à l’occasion de vacances scolaires. Il retrouve sa chère maman, et un premier hasard de la vie survient, là à Figeac ; il rencontre Raphaël Duflos qui tourne un film dans la région : «Travail». C’est l’occasion pour Charles Boyer d’avoir un premier contact avec le cinéma. Son image s’imprime pour la première fois sur la pellicule, à la faveur d’une simple apparition, mais quand même, pour un jeune homme de 18 ans, cela compte.

À son retour à Paris, sa décision est définitivement prise, il mettra tout en œuvre pour devenir acteur. S’il continue d’étudier la philosophie, c’est en dilettante, car il participe déjà à quelques pièces et tournées théâtrales, cinq lignes de texte à dire un soir, vingt le lendemain, si ce n’est pas la lune, il a l’opportunité au moins d’être sur les planches. Sa capacité de mémoire est toujours aussi phénoménale, il est capable de remplacer au pied levé un premier rôle, en apprenant par cœur dans la nuit le texte : on le demande d’ailleurs, davantage pour sa mémoire que pour ses réelles capacités d’incarner un personnage.

En effet, il a du mal à bouger en scène, ses mains et ses jambes l’encombrent, sa voix est mal placée. Il doit apprendre. Il se présente à la comédie française, ce sera un refus. Qu’importe, il entre au conservatoire dans la classe d’un certain Raphaël Duflos. Et pour couronner le tout, son idole Lucien GuitryLucien Guitry joue à Paris «Samson» d’Henry Bernstein. Charles y accourt, une fois, deux fois, dix fois, en spectateur ravi. Il finira par rencontrer son maître, qui lui donnera le conseil de «ne jamais dire deux fois Bonsoir de la même façon". Ce conseil, Charles Boyer en fera sa maxime, et ne jouera dès lors jamais deux fois de la même façon.

La philosophie est décidément bien loin, et c’est sans diplôme qu’il sort de l’université. Si sa mère en est extrêmement déçue, elle est bien obligée de se rendre à l’évidence, la passion de son fils pour les planches a pris le dessus.

«Le malheur des uns fait le bonheur des autres". Ce vieil adage va servir notre jeune comédien en quête de rôle. L’acteur qui devait jouer le premier rôle de la pièce «Les jardins de Murcie» tombe malade. Charles Boyer apprend son texte dans la journée, et se lance sur la scène le soir. C’est un succès, de peu de temps puisque l’acteur prévu initialement reprend vite sa place. Qu’importe le hasard, qui décidément, se montre bien vigilant vis-à-vis du jeune homme, va l’aider. Le metteur en scène Firmin GémierFirmin Gémier qui l’a remarqué dans la pièce, lui propose de jouer dans «La grande pastorale». Toujours pour Gémier, il apparaît dans «La branche morte». Les critiques sont dithyrambiques, reconnaissant au jeune Boyer les talents d’un futur grand comédien. Si le théâtre commence à lui ouvrir ses portes, le cinéma n’est pas en reste, puisqu’il tourne à la même époque dans «L’homme du large» réalisé par Marcel l’Herbier avec la vedette de l’époque, Jaque-Catelain, dans le premier rôle. Si ce n’est pas encore pour lui la renommée, ce n’est déjà plus l’anonymat.

La saison théâtrale 1921-1922, s’annonce bien remplie : «Koenigsmark», «La cigale ayant aimé», «La bataille»… Le cinéma ne l’oublie pas non plus : «Chantelouve», «Le grillon du foyer» et «L'esclave», sont autant de pierres à l’édifice de sa carrière.

Charles Boyer a maintenant 23 ans. C ’est un jeune homme très séduisant. De ses conquêtes féminines, on ne sait que peu de choses. L’homme est discret et pudique ; il ne parlera jamais de ses amours. Pourtant ses amis, que ce soit Pierre BrasseurPierre Brasseur ou Marcel DalioMarcel Dalio, dévoileront un nombre de conquêtes assez important pour le jeune Boyer. Sa réputation de grand séducteur commence à prendre de l’ampleur.

La quantité de propositions de rôle au théâtre est toujours croissante. En 1925, «La galerie des glaces» de Henry Bernstein, avec qui il tisse des liens d’amitié très fort, tient l’affiche pendant plus d’un an. C’est enfin le succès tant attendu. Après avoir conquis la critique, il réussi à séduire le public. S’en suivent trois pièces : «Félix», «Le secret» et «Le venin», qui se jouent avec autant de succès, et emmènent Charles Boyer hors de France, vers l’Europe d’abord, le Moyen-Orient ensuite. Les choses s’annoncent plutôt bien pour lui…

"I traveled…"

Charles Boyer«La bataille» (1930), affiche italienne

Le nom de Charles Boyer peut désormais s’écrire en grand sur les affiches. Qu’il joue les ministres, les musiciens, les amants… les critiques et le public sont là pour le soutenir. Il est devenu une valeur sûre du théâtre. En 1928, il tourne «Le capitaine Fracasse». Sigognac est joué par son ami Pierre Blanchar, et lui est le duc de Valombreuse. Ce film sera un grand succès français et sera son dernier film muet.

En effet, le parlant a fait son apparition. Et avec lui quelques soucis pour les grands studios, un film muet pouvait être distribué partout dans le monde sans problème de compréhension de langues. Mais maintenant, les Américains font des films en anglais, les Allemands en allemand… Que faire ? Les majors américaines décident de tourner leurs films en plusieurs versions, c’est-à-dire, qu’un film se tournera en anglais avec des acteurs américains, et d’autres tourneront le même film avec des acteurs parlant français, pour le public francophone. Charles Boyer sera un des premiers à profiter de cette opportunité. On lui propose de participer à la version française du film «The kiss» avec Greta Garbo. Il se rend à Hollywood en cette année 1929. Il traverse l’Atlantique, puis une Amérique bien morose après le crack boursier. Cette Amérique dont tant de gens rêvent lui semble bien fade. Et comble de malchance, le projet de film tombe à l’eau, on ne lui propose pas grand chose de concret. Il sera tout de même au générique d’un film, la version française de «The Trial of Mary Dugan», qui devient «Le procès de Mary Dugan», avec Françoise Rosay dans le rôle de l’accusée et Charles Boyer dans celui du procureur. Puis, plus rien. Ce premier voyage aux Etats-Unis le laisse bien froid.

Il décide donc de rentrer en Europe où un studio allemand le demande pour «Barcarolle d’amour». Il en profite ensuite pour remonter sur la scène parisienne, avec «La pélerine écossaise»,une pièce écrite par Sacha Guitry. Un petit coup de pouce du hasard, encore lui, va le ramener bien vite aux Etats-Unis, où la Métro-Goldwyn-Mayer le rappelle.

Le voilà donc reparti sur les flots de cet Océan Atlantique qui sépare l’Ancien et le Nouveau continents. Mais, là, une petite chose va tout changer. Il part en novembre 1930, laissant un Paris grisonnant et froid derrière lui, pour arriver dans un Hollywood toujours ensoleillé, où la vie lui apparaît bien douce, il retrouve à sa grande joie ses amis: Greta Garbo, Françoise Rosay, Jacques Feyder, et emménage chez Maurice Chevalier. Il prend goût au sport, le tennis en particulier, et commence à apprendre l’anglais. Dans l'exercice de son métier, il joue les voyous repentis dans «The Big House», les amoureux dans «The magnificent lie». Si son rôle dans le premier lui plaît beaucoup, le second par contre le laisse plus que perplexe. Il doute d’une carrière sérieuse dans ce pays, d’autant plus que les producteurs, encore une fois, ne lui proposent rien. Cette deuxième tentative de travailler hors de l’Europe ne se solde pas pour autant par un échec total, puisqu’il y a découvert un pays où il fait bon vivre et qu’il aime. Alors il refait ses valises pour l’Europe, et plus particulièrement l’Allemagne où il tourne en 1931, un film qui lui est cher, «Tumultes», réalisé par Robert Siodmak, avec Florelle. Ce film raconte le parcours d’un jeune homme qui, par amour, vole, tue et se retrouve en prison. Les critiques et le public l’applaudissent. Il en profite aussi pour de nouveau se confronter au public parisien, en jouant sur les planches «La noce» et «L’homme à l’Hispano».

Une troisième fois, l’Amérique le réclame. Claudette ColbertClaudette Colbert souhaite qu’il joue à ses côté dans son nouveau film intitulé «The Man from yesterday», dans lequel il incarne un soldat que son épouse croyait mort. Puis il se retrouve au côté de Jean Harlow dans «The Red-Headed Woman». Ce film remporte un grand succès, et va lui permettre de faire connaître son nom, surtout auprès du public féminin, qui le surnomme "the french lover". Pourtant, une nouvelle fois, les rôles ne pleuvent pas. Comme Charles Boyer aime son métier, et qu’il ne conçoit pas de rester sans travailler, il décide de rentrer une enième fois sur le vieux continent où deux projets l’attendent: «I.F.1 ne répond plus» et «Moi et l’impératrice».

L’année 1933, sera encore une année bien remplie pour Charles Boyer. Il crée au théâtre la nouvelle pièce de son ami Henri Bernstein, «Le bonheur», avec entre autres Yvonne Printemps et Michel Simon. Au cinéma, il est «L’épervier», ce joueur qui ne cesse de tricher, il incarne un capitaine de la marine japonaise dans «La bataille», et personnifie ce voyou qui revient sur la Terre pour essayer de se racheter dans «Liliom». Sous la houlette de réalisateurs de grand renom, tel que Marcel L’Herbier et Fritz Lang, Charles Boyer s’en donne à cœur joie. Le public,lui, en redemande. Il en aura…

Ed.7.2.2 : 5-4-2016