Charles BOYER (1899 / 1978)

"C'est la vie…" (1934 / 1959)

Charles BoyerPat Paterson et Charles Boyer

En janvier 1934, Charles Boyer se retrouve une nouvelle fois en Amérique pour tourner, privilège très rare à l'époque, les deux versions du film «Caravane», l'anglaise et la française. Le 23 janvier, il est invité à une soirée organisée par la Fox, ce genre de soirée ne lui plaît pas beaucoup, il est un homme discret et un peu timide. Juste à côté de lui, se trouve une petite Anglaise de 23 ans, tout droit débarquée de son Angleterre, pour tourner un film. Ils ne se connaissent ni l'un ni l'autre, mais comme dans les plus beaux films romantiques, leurs regards se croisent. Il s'appelle Charles Boyer, elle Pat Paterson. C'est le coup de foudre. Quand la soirée se termine, chacun s'en va de son côté. Mais Charles, d'ordinaire si réservé, ne peut résister ; il veut la revoir, et ils se revoient. Le 14 février 1934, jour de la Saint-Valentin, ils décident de profiter de cette soirée pour aller ensemble au théâtre, mais celui-ci affiche complet. Un peu déçu le couple revient vers leur voiture, et là, Charles pose la question suivante à Pat : "Si on allait se marier ?", Pat sourit est répond : "D'accord". Les choses sont si simples quand deux personnes s'aiment si fort. Alors, dans la nuit, ils cherchent un juge de paix qui veuille bien les marier. Ils le trouvent à Yuma. "Monsieur Charles Boyer voulez-vous prendre pour épouse Mademoiselle Patricia Paterson ? - Oui". Ce petit mot de trois lettres va les unir pour la vie.

Les deux amoureux s'embarquent pour la France. C'est l'occasion pour Pat de faire la connaissance de la maman de son mari, et à celui-ci, de tourner «Le bonheur» (1935) avec Gaby Morlay à ses côtés et Marcel l'Herbier derrière la caméra. Puis c'est le retour à Hollywood, où Charles engrange de nouveaux succès : «Mondes privés», «Cœurs brisés», «Shanghai» (1935), qui le font entrer dans le “top cinq” des acteurs les mieux payés d'Hollywood. Quant à la carrière de Pat, elle ne réussit pas à décoller, et la jeune femme décide de se dévouer à son cher et tendre mari.

«Mayerling» (1936) : voilà un film auquel Charles Boyer porte beaucoup d'attention. C'est Anatole LitvakAnatole Litvak qui le réalise. Pour partenaire, l'acteur veut une jeune actrice qui, à l'époque, n'a fait que des comédies et que les producteurs, bien évidemment, confinent dans ce genre de rôle : Danielle Darrieux. Le film, dans un très beau noir et blanc, nous montre la passion amoureuse de deux êtres, jusqu'à leur fin tragique ; du grand romantisme, pour un film que les critiques adorent. Danielle Darrieux est éblouie devant son partenaire, qui est avec elle d'une gentillesse et d'une sympathie, comme a son habitude. Le film est un énorme succès sur les deux continents.

Et les propositions pleuvent toujours autant : il sera le partenaire de Marlene Dietrich dans «Le jardin d'Allah» (1936), de Claudette Colbert dans «Tovarich» (1937, de Greta Garbo dans «Marie Walewska», dans lequel il incarne Napoléon. La qualité de son interprétation est unanimement reconnue par la presse, et le public se rue dans les salles obscures pour admirer la Garbo et le "French lover" du cinéma américain. Il sera même nominé aux oscar, mais c'est Spencer TracySpencer Tracy qui repartira avec la fameuse statuette.

Charles Boyer enchaîne, en France, avec «Orage» (1937) qui permet à l'homme aux yeux de velours, comme beaucoup le surnomment, de rencontrer les plus beaux yeux du cinéma français. Michèle Morgan y joue une jeune femme qui fait tourner la tête d'André Pasqaud, chef d'entreprise et homme marié. Il quittera tout pour son amour, ce qui les mènera à la mort pour elle et au désespoir pour lui. Cette adaptation de la pièce de Henry Bernstein, «Le venin», fut dialoguée au cinéma par Marcel Achard. La seule présence du nom de Charles Boyer au générique permet au film d'être distribué aux États-Unis, et permet également à son actrice, tout comme à Danielle Darrieux pour «Mayerling» d'ailleurs, d'avoir une voix tracée vers Hollywood.

Charles Boyer trouve cependant qu'il tourne trop. Il décide de faire moins de films, tout en les choisissant mieux. Ce qui lui permet de passer plus de temps avec son épouse. En 1938, on lui propose de jouer dans le remake de «Pépé le Moko», qui devient «Algiers», dans lequel il reprend le rôle originalement tenu par Jean Gabin. Il est le bandit Pépé, réfugié dans la casbah d'Alger et que toutes les polices veulent capturer. L'acteur crève littéralement l'écran, il est tour à tour, charmeur, intrigant, inquiétant, et… chanteur («C'est la vie» qui sert de fond sonore à cette page). Il est une nouvelle fois nominé aux oscars, et une nouvelle fois c'est Spencer Tracy qui repart gagnant. L'acteur est au sommet de sa popularité, le public féminin en émoi. Charles reçoit des sacs de lettres de fans, déclarant leur flamme. C'est l'homme aux yeux de velours, le charmeur, le play-boy, une réputation qui le poursuivra longtemps. Il n'y accorde que peu d'attention : son plaisir à lui c'est de jouer, et son bonheur c'est de se retrouver le soir avec Pat.

"I stood tall…"

Charles Boyer«Hantise» (1944)

En 1939, Charles tourne un film, pour lequel il a beaucoup de tendresse, «Elle et lui», avec Irene Dunne. Il y incarne un homme tombant amoureux d'une chanteuse de cabaret. Le réalisateur Leo McCarey lui laissant la bride sur le cou, il peut donc façonner son personnage comme il le désire.

Lorsqu'il revient, avec Pat, à Paris en août 1939, une foule immense est là pour acclamer la star qu'il est devenue. Un petit crochet par sa ville natale, et le voilà, le 22 août, commençant le tournage de son nouveau film, «Le corsaire», dirigé Marc Allegret, dans les studios de la Victorine, à Nice. Le 1er septembre, Hitler et ses armées envahissent la Pologne. Le 3 septembre, la France et l'Angleterre déclarent la guerre à l'Allemagne. C'est le début de la Seconde Guerre Mondiale, et l'interruption du tournage du «Corsaire», film qui demeurera inachevé. Son interprète principal se met aussitôt à la disposition de l'armée française. Il se retrouve donc artilleur sur la ligne Maginot, pour ce que l'on allait appeler “la drôle de guerre”. Son épouse est là, pour le soutenir dans ces moments difficiles. Cependant, le premier ministre Daladier décide de démobiliser le soldat Boyer. Le couple rentre alors enl'Amérique.

À Hollywood, il tourne «L'étrangère» (1940) de Anatole Litvak, avec Bette Davis. Ce grand mélodrame, disposant d'un des plus gros budgets de l'époque, raconte l'histoire d'une gouvernante accusée à tort du meurtre de sa patronne. Même si son métier l'accapare beaucoup, Charles participe activement aux réunions du mouvement "France Forever", qui soutient le gaullisme depuis les États-Unis. Charles Boyer est bien conscient, que, même sans l'uniforme de l'armée française, il se doit d'être par tous les moyens un soutien aux Français de métropole qui souffrent. Alors il organise des collectes de fond au profit de la Croix-Rouge Française. Il se rend, également, à Londres pour être plus près de ses compatriotes blessés, rapatriés depuis Dunkerque.

À son retour en Amérique, il crée "La Fondation Française de Recherche", une association ayant pour but de mettre à la disposition des réalisateurs américains toute la documentation nécessaire sur la France, afin que le fameux cliché du français au béret et à la baguette de pain disparaisse de la mentalité américaine. Par la même occasion, il démontre que l'on peut être une immense star en Amérique, mais rester très attaché à son pays natal.

Pendant cette période, il continue de faire son métier d'acteur. Ainsi, il tourne «Back Street», «Par la porte d'or» et «Rendez-vous avec l'amour» (1941), trois films, trois grand succès. Parallèlement il enregistre bon nombre d'émissions de radio pour "la voix de l'Amérique", diffusées en Europe pour soutenir le moral des troupes alliées. Il rencontre même le Président Roosevelt et organise une tournée théâtrale passant par Washington, Philadelphie, Minnéapolis… Charles Boyer est un homme actif ; il veut bien montrer au peuple américain, que la France se bat toujours, et qu'elle est une grande nation.

C'est en 1942, pourtant, que Charles Boyer obtient sa naturalisation américaine, demandée depuis plusieurs années. Simple papier qui n'enlève rien à son attachement, et son combat pour la France. Il tourne pour son ami Julien DuvivierJulien Duvivier, lui aussi réfugié aux États-Unis, deux films, «Six destins» et «Obsessions», et enchaîne avec «Tessa, la nymphe au cœur fidèle» aux côtés de Joan Fontaine et Peter Lorre.

L'année 1943, est sans doute la plus belle année de la vie de Charles Boyer. Pour l'acteur, tout d'abord, qui se voit décerner un oscar, pour "… l'aide culturelle apportée par sa fondation à l'industrie cinématographique d'Hollywood". Par ailleurs, «Hantise», son nouveau projet de film avec Georges Cukor, le ravit. Pour l'homme, ensuite, puisque Pat attend un enfant : à 44 ans, devenir papa constituera assurément son plus beau rôle. Notons aussi que le 6 septembre 1943, Charles Boyer devient le représentant de la France Libre à Hollywood, en remplacement de Henri Diamant-Berger. «Hantise» est pour lui une nouvelle occasion de montrer tout son talent, en incarnant ce Grégory machiavélique, qui va pousser son épouse, jouée par Ingrid Bergman, vers la folie. Pour la jeune actrice suédoise, Charles Boyer est "l'acteur le plus intelligent avec lequel [elle ait] tourné". C'est pendant ce tournage, le 9 décembre 1943, que vient au monde un petit bébé ; Charles et Pat Boyer donnent à ce petit ange, qui est bien sûr le plus beau bébé du monde, le nom de Michaël. Charles qui n'a jamais reçu l'amour de son père, veut le meilleur pour son fils. Il est une nouvelle fois nominé comme meilleur acteur pour son rôle dans «Hantise», sans qu'il ne reçoive encore une fois ce prix. Mais qu'importe, puisque sa vie s'organise maintenant autour de ce petit bonhomme, qui grandit dans la maison.

La guerre se termine en Europe mais, avant de revenir vers le vieux continent, il faut honorer de sa présence plusieurs films. En effet, son métier d'acteur, lui offre toujours de beaux rôles, et toujours avec les plus jolies comédiennes : à nouveau Irene Dunne dans «Coup de foudre», Lauren Bacall dans «L'agent secret» (1945), Jennifer Jones dans «La folle ingénue» (1946). On a pu lire aussi dans les journaux Libération et Regards, à la fin de l'année 1944, que Julien Duvivier tournait à Londres «L'armée des ombres», d'après le roman de Joseph Kessel avec Charles Boyer et Jean Gabin. Mais il n'en est rien : le tournage de ce film n'a jamais débuté.

Lorsqu'il revient dans son pays natal, en 1948, il est fait Chevalier de la Légion d'Honneur, en reconnaissance de ses actions menées en faveur de la France, pendant les années de guerre. Il se rend ensuite à Figeac, où toute la ville est là pour l'acclamer, l'honorer et le fêter. Une décennie bien remplie. À près de cinquante ans il reste très populaire sur les deux continents, et son rôle de mari et de papa le comble de bonheur.

"I've loved, I've laughed…"

Charles BoyerMeilleurs voeux pour 1958

Charles Boyer le sait : à cinquante ans on ne peut plus jouer les fringants jeunes premiers. Les films qu'on lui propose, «Arc de Triomphe», «Vengeance de femme» (1948), «La première légion» (1950), ne le satisfont pas et le public des salles de cinéma non plus. Il a vieilli bien sûr, à quoi bon se le cacher. Pourtant ce cap, il saura le passer. Avec beaucoup d'intelligence, désireux de se retrouver face à face avec le public, il décide de remonter sur les planches. «Red Gloves», une adaptation de la pièce «Les mains sales» de Sartre, est jouée à Broadway devant des salles conquises par son jeu. En 1950, il enchaîne avec «Don Juan in Hell» d'après Georges Bernard Shaw, avec Charles Laughton dans le rôle du diable. Le succès est immense : New York, Londres, une tournée aux États-Unis… De partout, on vient applaudir sa performance. L'homme est ravi d'avoir remporté son pari : le public a accepté de le voir vieillir.

Dans les années 50, Charles Boyer effectuera plusieurs retours très remarqués en France. Tout d'abord, à la demande de Max Ophüls, qui désire mettre sur pellicule le roman de Louise de Vilmorin, «Madame de…» (1953), avec dans le rôle-titre, son actrice fétiche, Danielle Darrieux. C'est en homme mûr, conscient de son âge, que Charles Boyer insiste pour tenir le rôle du mari trompé. Il a la grande joie de retrouver sa partenaire de «Mayerling» pour un film considéré comme un chef d'œuvre de Max Ophüls et une œuvre marquante du cinéma. Danielle Darrieux ne cessera de dire dans ses interviews combien Charles Boyer fut un merveilleux acteur, et un homme tout aussi merveilleux.

Fidèle à sa réputation d'acteur ayant tourné avec les plus belles femmes, il joue sous la direction de Christian-Jaque dans «Nana» (1955), avec la coqueluche française des années 50, Martine Carol. Les producteurs mettent tous les atouts de leurs côtés : deux grandes vedettes en tête d'affiche, un réalisateur reconnu, Henri Jeanson au scénario et aux dialogues, le film est tourné en couleurs et dans des décors pharamineux, c'est donc tout naturellement que ce film se classe parmi les premiers au box-office français de l'année 1955.

La télévision prend de plus en plus d'essor aux États-Unis, mais à l'époque peu de stars de cinéma daignent donner du crédit à la petite lucarne face au grand écran. Pourtant, Charles Boyer, très en avance sur son temps et homme d'affaires avisé, décide avec trois amis, David NivenDavid Niven, Dick PowellDick Powell et Ida LupinoIda Lupino, de monter leur propre maison de production, The Four Stars. Il apparaîtra donc avec beaucoup de succès dans un grand nombre de productions télévisuelles des années 50. Remarquons également que la compagnie va produire, entre autre, la série télévisée «Wanted/Au nom de la loi», avec un certain Steve McQueenSteve McQueen, série qui lancera la carrière internationale de ce jeune acteur.

En 1956, lorsqu'on lui propose d'aller tourner en Italie, avec Sophia Loren, il ne boude pas son plaisir. Ce sera «La chance d'être une femme». Et même si la télévision lui prend du temps, Charles Boyer est un vrai bourreau de travail. C'est ainsi qu'il accepte de tourner pour un jeune réalisateur français, Henri Verneuil, «Paris Palace hôtel», une excellente comédie romantique dans laquelle il a pour partenaire féminine la sublime Françoise Arnoul. Charles Boyer se montre sous un nouveau jour puisqu'il nous avait peu habitués à se montrer dans le registre de la comédie. Il y joue avec beaucoup d'enthousiasme, cet Henri de Lormèlle qui aide une petite manucure à se faire passer pour sa fille afin qu'elle puisse partager la soirée de Noël avec Gérard, qu'elle croit riche. Le film sort sur les écrans français le 19 octobre 1956, et le public est conquis: plus de deux millions de spectateurs applaudissent cette comédie. Charles Boyer est toujours aussi populaire sur les deux continents. D'ailleurs une enquête menée par le journal Cinémonde en 1957, classera Charles Boyer parmi les super-stars, aux côtés de Fernandel et de Jean Gabin. Il est une valeur sûre du cinéma français, permettant aux films dans lesquels il joue d'être largement diffusés dans le monde.

Il tient la tête d'affiche aux côtés de Brigitte Bardot, dans «Une Parisienne» réalisé par Michel Boisrond : le film, on s'en doute, sera encore un grand succès. Il faut dire que, à l'époque, les films avec Brigitte Bardot étaient de vrais événements populaires, sinon cinématographiques. Henri Verneuil fait appel une nouvelle fois au talent de Charles Boyer, pour son nouveau projet, «Maxime». Ce film offre l'occasion à son acteur de retrouver sa partenaire de «Orage», Michèle Morgan, et de jouer avec Arletty, dont la gouaille s'accorde à la perfection avec le charme de Charles Boyer. C'est pour lui aussi l'occasion de se rendre avec l'équipe du film au Festival de Cannes, où une foule immense vient les acclamer.

Il incarne, ensuite, le personnage de Dominique You dans une production de Cecil B DeMille réalisée par Anthony Quinn, «Les boucaniers». Il tient donc la tête d'affiche, avec Yul Brynner et Claire Bloom. Si le film n'est pas un grand succès aux États-Unis, la France lui fait un très bon accueil. Cette année 1958 marque aussi son retour au théâtre : «The Mariage-Go-Round» est le triomphe de l'année à Broadway. Les mésaventures d'un couple qui voit arriver une amazone venue chercher le père idéal pour son enfant, font la joie du public. Les noms de Charles Boyer et de Claudette Colbert s'illuminent sur la devanture du théâtre pour plus de quatre cents soirs. Autant dire, qu'à l'heure de souffler ses soixante bougies, Charles Boyer est un homme comblé qui peut avouer: "Je n'ai pas d'autres horizons sentimentaux que ma femme et mon fils". Le couple reste toujours aussi uni qu'au premier jour, et veut donner à son fils la meilleure éducation possible. Michaël est pour son père "l'œuvre de sa vie".

Éd.8.1.4 : 9-1-2018