Philippe NOIRET (1930 / 2006)

… un saltimbanque bienheureux…

…un saltimbanque bienheureux… Philippe Noiret

A tort ou a raison, Philippe Noiret représente, à mes yeux, le comédien à la force tranquille. A peine eut-il décidé de son avenir qu'il put pénétrer les filières d'un monde auquel il était pourtant étranger. A l'encontre d'un Carmet par exemple, il ne connut aucune galère, et si la notoriété et la fortune tardèrent à le récompenser, c'est sans doute qu'il ne les appelait pas de tous ses voeux.

Anarchiste à la manière de Brassens, il ne fut d'aucun combat véritable, si ce n'est pour lui même, ou de façon très discrète, et traversa mai 68 sans trop s'y arrêter. Plein de retenue dans l'auto-analyse, des mots redondants s'échappent de sa bouche, en une acception toujours circonscrite : anarchiste mais pas anarchie, artisan mais pas artiste, élégant mais pas coquet…

Heureuse exception dont nous profitâmes à satiété : saltimbanque dans tous les sens du terme…

Christian Grenier

Acteur de sa vie…

Philippe NoiretPhilippe à Juilly en Brie (1945/1947)

Il naît à Lille, le 1er octobre 1930. Son père, d'origine picarde, ancien combattant de Verdun et du chemin des Dames, est l'employé d'une firme commercialisant des vêtements de confection, les Ets Sigrand. Sa mère, belge de naissance, élève ses deux enfants, puisque Philippe est le cadet de Jean, né en 1925.

En 1934, papa Pierre, qui a changé d'employeur sans tourner sa veste, prend la direction d'un magasin à Casablanca, dans un Maroc encore sous influence française. Sous la surveillance de Yasmina, leur “nounou” marocaine, les enfants se créent des souvenirs indélébiles.

En 1938, une nouvelle mutation entraîne un retour de la famille dans la métropole, à Toulouse très exactement, où le jeune garçon traverse la période de l'Occupation, insouciant jusqu'à l'envahissement de la zone libre, davantage préoccupé dès l'apparition des premiers uniformes vert de gris. Au déclenchement des hostilités, Papa a été mobilisé, avant d'être libéré au cours de la “drôle de guerre” en raison de ses charges familiales. Régulièrement, les vacances estivales au Touquet aident à supporter ces moments difficiles. En 1944, au moment du débarquement allié, Jean quitte la maison pour prendre le maquis, provoquant la surprise générale.

Philippe n'aime pas l'école, qui le lui rend bien. Renvoyé du lycée public, il trouve refuge à l'école Montalembert, dirigée par les frères maristes, poursuivant à son corps défendant une carrière de cancre chronique.

Après la guerre…

1945, nouvelle promotion paternelle, nouvelle mutation familiale, Paris, Jeanson de Sailly où les mêmes écueils scolaires attendent l'adolescent. Ce nouveau renvoi ne sera pas sans influence sur l'avenir de l'intéressé. Qu'on en juge…

A 15 ans, il faut bien faire quelque chose. Dans cette famille de petits-bourgeois, on a les moyens de prolonger les études tumultueuses du rejeton, lui évitant l'apprentissage forcé d'un métier non choisi. L'école privée de Juilly en Brie, dirigée par les frères oratoriens, fera l'affaire. Dans cet internat, Philippe, qui n'est pas chahuteur, coule des heures tranquilles. Membre de la chorale, il a même l'honneur de chanter à Rome devant le pape Pie XII !

Il découvre également le théâtre scolaire, avec l' «Oedipe» de Jean Cocteau. Son professeur de lettres, le père Bouyer, s'inquiète un jour de l'avenir du mauvais élève, le mettant au pied du mur. A la question rituelle, "Que vas-tu faire plus tard ?", ses occupations du moment amènent l'insouciant à répondre: saltimbanque… Défié, il monte avec quelques amis une pièce oubliée de Jules Romains, «Donogoo Tonka», dont il est à la fois acteur et metteur en scène. Le religieux organise une représentation du spectacle devant quelques notabilités, dont certaines ne sont pas négligeables : Marcel Jouhandeau et Julien Green. Ceux-ci profèrent quelques encouragements.

L'écolier, qui rate son baccalauréat à plusieurs reprises, a trouvé sa voie…

Acteur de théâtre…

Philippe NoiretPhilippe Noiret et Monique Chaumette

En vacances à Sceaux (1948), Philippe se fait des amis auxquels il confie ses projets. Ceux-ci lui fournissent l'adresse du comédien Edmond BeauchampEdmond Beauchamp qui le confie aux bons soins de Roger Blin, professeur à l'Education par le Jeu Dramatique (EPJD). Ses compagnons de cours (1949) se nomment Delphine SeyrigDelphine Seyrig, Maurice GarrelMaurice Garrel et, de façon plus lointaine, Laurent TerzieffLaurent Terzieff. En 1950, il obient une première “figuration professionnelle” dans la pièce de Montherlant, «Malatesta», montée par Jean-Louis Barrault.

En 1951, après une escapade estivale qui lui a permis de voir Gérard Phillipe donner «Le prince de Hombourg» en Avignon, il obtient un engagement d'une année au Centre Dramatique de l'Ouest (Rennes), dirigé par Hubert Gignoux. Pour la première fois, sa route croise celle de Jean-Pierre DarrasJean-Pierre Darras

Libéré en 1952, il rejoint, à Paris, la troupe de Jean Deninx. Comédien professionnel à part entière, il peut désormais vivre de son talent.

Le Théâtre National Populaire

En 1953, avec une idée derrière la tête, il donne la réplique à un ami lors d'une audition organisée par le Théâtre National Populaire de Jean Vilar. Gérard Philipe, qui remplace le maître empêché, l'engage pour la saison courante. «La mort de Danton» est à l'affiche, le citoyen Noiret sur le programme.

Pendant 7 saisons, Philippe Noiret partage la vie communautaire de la troupe de Vilar: tournées en France, en Europe et dans le monde, rythmées par les inévitables représentations avignonaises dans cette immense théâtre champêtre que constitue la cour du Palais des Papes. Il fait son apprentissage auprès de grands comédiens (outre Gérard Philipe, Maria Casarès, Daniel Sorano et Georges Wilson constituent le noyeau dur). Naissent de nouvelles amitiés dont certaines seront définitves : Monique Chaumette, Charles Denner, ou encore Jean-Pierre Marielle, venu faire une pige…

Philippe ne cache pas son admiration pour Jean Vilar, qu'il désigne comme son maître. Il lui voue une admiration sans borne et fait preuve, à son égard, d'une grande déférence. Il aime sa façon de diriger, de donner sa confiance, d'inviter le comédien à faire preuve d'initiative. Il mesure son ambition de faire un théâtre populaire subventionné… Peu à peu, ses rôles prennent de l'ampleur. En 1955, il obtient un rôle important dans cette pièce méconnue de Molière, «L'étourdi». La même année, il incarne Avare dans «La ville» de Paul Claudel. Il est le conseiller de la reine Maria Casarès dans «Marie Tudor» de Victor Hugo, au festival d'Avignon. Son grand rôle de 1956 est celui du moujik Ossip dans «Ce fou de Platonov» de Tchekov…

En 1957, il complète son emploi du temps en se produisant, après les représentations théâtrales, sur les scènes de plusieurs cabarets parisiens. Avec son compère Jean-Pierre Darras, ils composent un duo humoristique qui connaît une certaine ferveur auprès d'un public de noctambules. L'Ecluse, l'Echelle de Jacob, la Villa d'Este sur la rive droite, et jusqu'à Bobino en première partie du tour de chant de Maria Candido, accueillent ce succédanné de Poiret et Serrault. A l'aube des années soixante, les deux compères assistent la présentatrice Denise Glaser sur le plateau de l'émission télévisée «Discorama».

Ce mélange des genres déplait-il au maître, qui ne lui fait aucun reproche? Les dernières compositions du comédien pour le TNP sont moins valorisantes et, en 1958, il envisage de quitter la troupe lorsque Gérard Philipe, qui s'apprête à mener en tournée internationale sa vision de «Lorenzaccio», lui offre “la peau” du duc Alexandre. Ca ne se refuse pas !

C'est donc en 1959 que Philippe Noiret, coupant enfin le cordon ombilical, fait ses valises, à moins qu'il ne les pose. A l'intérieur, avec les souvenirs, il emporte Monique Chaumette, soeur de FrançoisFrançois Chaumette, animée du même besoin de s'envoler. Côté coeur, elle vient de divorcer du romancier Albert Cossery…

Acteur de cinéma…

Philippe NoiretPhilippe Noiret et Pierre Mondy,
«Les copains» (1964)

La première image audio-visuelle connue de Philippe Noiret remonte à 1948, lorsqu'il apparut dans un court-métrage universitaire réalisé par un étudiant de l'IDHEC. Titre et nom du réalisateur me sont inconnus. Par la suite, il fit quelques figurations dans au moins trois films : «Gigi» (1948, un maître d'hôtel) et «Olivia» (1949, un amoureux sur un banc public), tous deux de Jacqueline Audry, «Agence matrimoniale» (1951, un passant qui croise Bernard Blier) de Jean-Paul Le Chanois, la seule qu'il évoque dans ses mémoires.

En 1954, Agnès Varda s'apprête à réaliser son premier film, un moyen métrage intitulé «La pointe courte», avec Silvia Montfort et Georges Wilson. Ce dernier tombe malade et la cinéaste demande à son ami Philippe Noiret de le remplacer au pied-levé. Le tournage se déroule à Sète. Lors des rushes, lorsqu'il s'aperçoit sur l'écran, l'acteur vomit !

En 1960, après avoir remporté un grand succès personnel dans la pièce de Françoise Sagan, «Château en Suède», il est choisi par Louis Malle qui est parvenu à adapter le roman de Raymond Queneau, «Zazie dans le métro». Au cours du tournage de la fameuse séquence de la Tour Eiffel, sa fille Frédérique vient au monde.

Dès lors, les films s'enchaînent, que nous n'allons pas tous citer.

En 1961, il a le plaisir de cotoyer Jean Marais dans «Le capitaine Fracasse». Pour l'occasion, lui et l'ami Jean Rochefort se rendent en Camargue afin d'apprendre à maîtriser leurs montures. Les deux hommes se découvrent une passion commune qui devait durer : les chevaux.

La même année, il est de la distibution de «Rendez-vous», réalisé par Jean Delannoy, alors en butte aux critiques des mentors de la Nouvelle Vague. Est-ce la raison pour laquelle il fut à jamais ignoré de Truffaut et dut attendre 1986 pour tourner avec Chabrol ?

En 1962, «Thérèse Desqueyroux» lui permet de rencontrer Georges Franju et François Mauriac, tandis qu'il donne la réplique à Emmanuelle Riva. L'oeuvre est couronnée du Prix de l'Office Catholique Français. Précisons que Philippe Noiret, malgré son éducation, ne se déclare pas croyant au sens courant du terme. Ce qui ne l'empêche pas, à Saint-Tropez, le 13 août de la même année, d'épouser Monique un peu “à la sauvette”, afin de "régulariser la situation".

En 1964, Yves Robert monte une adaptation de l'oeuvre de Jules Romains, «Les copains». Il pense à Philippe pour le rôle de Broudier. Georges Brassens donne le ton avec sa célèbre chanson composée pour l'occasion, «Les copains d'abord», glorifiant une chaleureuse amitié qui règne également sur le plateau. Au sortir glorieux de cette oeuvre champêtre, l'acteur gagne ses références.

En 1965, avec l'aide de Claude Sautet, Jean-Paul Rappeneau a mis la dernière main à son scénario, «La vie de château», qu'il avait présenté à Philippe Noiret lors du tournage de «Zazie...» ! Enfin mûre, l'oeuvre remporte le Prix Louis Delluc et le comédien peut partager, pour la bonne cause, le lit de Catherine Deneuve. Quel beau métier !

En 1966, pour en finir avec le théâtre auquel il ne reviendra pas de sitôt, il apparaît sur scène dans «Drôle de couple», la pièce de Neil Simon que Jack Lemmon et Walter Matthau immortaliseront à l'écran (1968).

S'il est un personnage auquel l'acteur s'identifie à la fin de cette première décennie cinématographique, c'est bien «Alexandre le bienheureux» (1967). Hymne à l'oisiveté et à la paresse poussées jusqu'à une certaine forme d'anarchisme révolutionnaire, le film, mis en scène par Yves Robert, révèle à son interprète principal une notoriété définitivement acquise.

Sa carrière s'internationalise. Après Cinecitta (…, «Sept fois femmes» de Vittorio de Sica en 1967), Hollywood fait appel à lui. Alfred Hitchock succède à George Cukor («Justine», 1969) et, pour tourner les intérieurs “parisiens” de «Topaz (L'étau)» (1969), le couple Noiret s'installe à… Beverly Hills ! Hélas, notre homme s'est cassé la jambe à la suite d'une chute de cheval. L'incident n'indispose pas le maître: le vilain diplomate Henry Jarré s'accommodera fort bien d'une béquille !

Un regret, tout de même…

... Celui d'avoir refusé le rôle du vilain dans «Que la bête meure», par crainte de "ne pas y arriver". Cette dérobade lui a sans doute fait rater le film suivant de Claude Chabrol, «Le boucher», dans lequel nous aurions bien aimé le voir . Mais comme Jean Yanne fut excellent dans les 2 films, ne refaisons pas le cours de l'histoire du 7eme art…

Acteur populaire…

Philippe NoiretPremier homme à faire la une
du magazine féminin 'Elle' (janvier 1978)

Désormais sûr de lui, Philippe Noiret accepte de travailler avec de jeunes réalisateurs qui le savent abordable.

En 1971, Jean-Pierre Blanc lui propose d'incarner un estivant sans envergure, compagnon de rencontre d'une «Vieille fille», magnifique Annie Girardot. Cette histoire à laquelle nul ne croit touche pourtant un public qui, à l'approche des vacances, s'identifie à ces personnages en quête d'amour sous un soleil où l'on s'ennuie. Marthe Keller apporte son innocence maladroite à cette aventure qui ne débouche sur rien, sinon un retour vers la solitude et la grisaille parisiennes.

Philippe et Monique ne fouleront que trop rarement le même plateau. Avec cette 4ème version de «Poil de Carotte» (1972), le Corse Henri Graziani propose une lecture renouvelée de l'oeuvre de Jules Renard, partageant plus équitablement la responsabilité de la situation entre le père et la mère. Le héros malheureux est ici incarné par François Cohn, moins connu que son tonton, Daniel Cohn-Bendit. Et c'est Claude Berri qui finance…

Les temps sont riches pour notre vedette. En 1973, «La grande bouffe» étouffe le public cannois, dont les éléments les plus agités vont jusqu'à cracher sur l'équipe en parade ! Savent-ils, ces constipés du bulbe, que les dialogues français sortent de la bouche de Francis Blanche ? Vrai, certaines séquences sont bien de nature à vous couper l'appétit…

On a toujours vanté l'élégance de Philippe Noiret. Davantage qu'une coquetterie, celui-ci succombe de cette manière à son admiration pour le travail bien fait des maîtres-artisans. C'est donc avec ferveur qu'il endosse le costume de «L'horloger de Saint Paul» (1973), première réalisation du journaliste et historien du cinéma Bertrand Tavernier. Dans une histoire sans surprise, le jeune cinéaste décrit aussi méticuleusement les rapports humains des principaux protagonistes qu'il éclaire les traboules de son Lyon natal où il a transposé le roman de Georges Simenon, «L'horloger d'Everton». Le film est honoré du Prix Louis Delluc. La carrière d'un grand réalisateur peut commencer…

Dans l'énumération des échelons d'une longue carrière, qu'il me soit permis de faire une petite place à un film dont on parle trop rarement, «Un nuage entre les dents», réalisé en 1973 par un homme bien oublié, Marco Pico. Par ce choix, Philippe Noiret confirme qu'il privilégie désormais un "cinéma populaire de qualité", prouvant ainsi qu'il n'a pas oublié les leçons de son maitre. Hélas, bien qu'elle ne manquât pas de qualités, cette oeuvre-là ne fut pas autant populaire qu'elle le méritait.

Parallèlement, sa réputation gagne l'autre côté des Alpes, où il partage l'affiche avec Ugo Tognazzi («Mes chers amis», 1975), Alberto Sordi («Il comune senso del pudore», 1975), Vittorio Gassman («Due pezzi di pane», 1978)… Il en vient même à apprendre la langue.

Non, je n'oublie pas «Le vieux fusil» (1975), gros succès populaire autour d'une histoire ô combien dramatique. Avec ce film, Philippe Noiret devient élément constituant du couple, ici formé avec Romy Schneider, un costume qu'il ne revêtira somme toute qu'assez rarement. Sa performance est gratifiée d'un César du meilleur acteur, récompense qu'il ne vient pas chercher, estimant qu'un comédien n'est pas un compétiteur. Regrets : ces premiers trophées de l'histoire du cinéma français sont remis aux récipiendaires par l'ami Jean Gabin !

En 1977, Philippe Noiret réalise un rêve d'enfant en foulant le même plateau que Fred Astaire, celui d' «Un taxi mauve», adaptation du roman à succès de Michel Déon, auteur français installé en Irlande où il a situé son histoire pluvieuse. Mais le courant ne passe pas avec Yves Boisset…

Des amitiés particulières…

Autour de Bertrand Tavernier s'est formée une équipe de comédiens et de techniciens que l'on retrouve de film en film. Dans «Que la fête commence» (1974), reprenant un scénario de Jean Aurenche et Pierre Bost ébauché dès la fin de la guerre, Tavernier rassemble pour la première fois le trio magique des années '70, Philippe Noiret, Jean-Pierre Marielle et Jean Rochefort. Les deux premiers, qui se connaissent depuis le cabaret, vivent en voisin dans la région parisienne où ils partagent leur passion équestre, avant que Philippe ne se porte acquéreur d'une ferme dans les environs de Carcassonne et n'y transfère ses chevaux.

Le personnage du Régent Philippe d'Orléans colle à la peau de l'acteur. Rochefort (l'abbé Dubois) et Marielle (le Marquis de Poncallec) apportent à leurs personnages un côté déjanté qui tire le film vers la comédie dramatique.

Pour ce qui demeure son film le plus achevé, «Le juge et l'assassin» (1976), Tavernier lui oppose Michel Galabru. Dans son incarnation du tueur en série Bouvier (le véritable psychopate s'appelait en réalité… Vacher !), ce dernier crève l'écran et son partenaire a l'intelligence de ne pas chercher à rivaliser. Le film se termine par une séquence militante, illustrée par la merveilleuse chanson de Jean-Roger Caussimon et Philippe Sarde, «La commune est en lutte...». En bon anarchiste, Noiret n'aime pas ces conclusions trop démonstratives. Ce qui ne l'empêche pas de prendre des participations dans la société de production Little Bear, montée par le réalisateur.

Au début de années '80, Philippe Noiret, très malade, subit, non sans appréhension, une opération de la vésicule bilière.

Acteur accompli…

Philippe NoiretFestival de Cannes 2003

Tavernier est un homme fidèle, tout au moins en amitié, une qualité qui lui simplifie le travail. Héritier d'une époque révolue, il sait favoriser l'épaisseur des seconds rôles. En 1981, transposant le sujet du n° 1000 de la fameuse série noire ( «1275 âmes» de Jim Thompson) dans l'Afrique Occidentale Française de 1938, il entoure son interprète favori d'une belle brochette de comédiens. «Coup de torchon» est réalisé à Saint-Louis du Sénégal. Le continent noir est alors au centre de la carrière de l'acteur («L'Africain» en 1982, «Fort Saganne» en 1983). Il en ramène un paludisme tenace et, engagement inhabituel, le besoin de protester contre l'organisation du Paris-Dakar.

L'Afrique du Nord n'est pas oubliée. Alexandre Arcady n'en n'a pas terminé avec son Algérie natale. Sur les plateaux du «Grand carnaval» (1983), le réalisateur de la seconde équipe s'affirme. Il se nomme Luc Besson et s'attire, davantage que son directeur, la sympathie de l'équipe…

En 1985, coup de tonnerre dans le Landerneau de la critique. Claude Zidi, méprisé par la profession, reçoit le César du meilleur réalisateur, tandis que son ouvrage, «Les ripoux», se voit qualifié du meilleur film de l'année 1984 ! Le vieux flic à la veste de cuir fera la "morale" à son jeune collègue au cours de deux séquelles: «Ripoux contre ripoux» (1989) et «Ripoux 3» (2003).

La rencontre avec Claude Chabrol se fait à l'occasion d'un film qui n'est pas le meilleurs de leurs carrières respectives. «Masques» (1986) se veut un réquisitoire (un peu forcé) contre un média en pleine mutation. Le pamphlet n'est pas pour déplaire à l'interprète: là où le cinéma rassemble, la télévision sépare.

Philippe Noiret s'emballe à la lecture du 2ème scénario d'un jeune réalisateur italien, Giuseppe Tornatore. Malgré quelques difficultés de production, «Cinema Paradiso» est présenté au Festival de Cannes (1988) où il reçoit une ovation mémorable. Prix spécial du Jury, il est honoré, quelques mois plus tard, de l'Oscar du meilleur film étranger. Une ombre sournoise au tableau: Pierre Noiret meurt à Paris pendant le tournage. Bloqué en Sicile, son fils ne peut assister à l'enterrement…

Son ange gardien, Bertrand Tavernier lui offre une rédemption salvatrice. «La vie et rien d'autre», sur un scénario de Jean Cosmos, rend hommage aux poilus de 14/18 à travers l'histoire du commandant Dellaplane, chargé d'identifier les restes des soldats disparus. Philippe Noiret marche sur les pas de son père. Celui-ci ne l'ayant pas reçue de son vivant, les anciens combattants remettent à son descendant la médaille de la bataille de Verdun. On peut la voir sur la poitrine du commandant Dellaplane lorsqu'il rend les honneurs au Soldat inconnu. En 1990, le César du meilleur acteur revient à Philippe Noiret pour l'une de ses plus émouvantes compositions.

Il était difficile de faire mieux que cette succession de chefs-d'oeuvre. Si «J'embrasse pas» (1991) ou «Max et Jérémie» (1992) lui apportent quelques satisfactions, si «La fille de D'Artagnan» (1993) lui permet encore quelques scènes d'action, si «Les grands ducs» (1995) l'enchante d'une ultime réunion du trio infernal, il lui faut attendre «Le facteur de Neruda» (1995), pour gravir un sommet comparable. Oeuvre aboutie grâce à la persévérance de Massimo TroisiMassimo Troisi, qui aurait aimé la mettre en scène lui-même, elle porte en elle aussi fortement la volonté que l'agonie de l'acteur italien. Celui-ci ne s'autorise à mourir que le lendemain du dernier jour de tournage, une fois son rêve exaucé.

Par la suite, le cinéma se fait plus épisodique dans la vie de notre homme. On a le sentiment qu'il le regrette…

Philippe NoiretChapeau ! Monsieur Noiret !

Acteur jusqu'au bout…

En 1997, Philippe Noiret fait son retour sur les planches. Il veut absolument incarner le personnage finalement rejeté par Gérard Depardieu dans «les Côtelettes». Toujours avec Michel Bouquet et sous la direction de son créateur, Bertrand Blier, l'adaptation cinématographique se fera en 2003.

Parallèlement, il découvre avec circonspection l'univers de la télévision, à laquelle ses rares participations lui laissent le remord de l'artisan forcé au régime industriel.

Contacté par les organisateurs du Festival de Tours 2001, il prend l'initiative d'une lecture des «Contemplations» de Victor Hugo. Repris à la Comédie des Champs Elysées, le spectacle donne naissance à une tournée en province française, en Suisse et en Belgique.

Tout aussi original, l'échange épistolaire qu'il entretient sur scène avec Anouk Aimée («Love Letters», 2006) lui offre une dernière joie.

Un petit bonheur tranquille…

Philippe Noiret fut l'amoureux chronique et comblé de Monique Chaumette. Pudiques, ce n'est pas sans hésitations que les comédiens acceptèrent de se donner la réplique dans le second long métrage d'Henri Graziani, «Nous deux» (1991).

Ils n'eurent qu'un enfant, Frédérique. En 1985, celle-ci met au monde la petite Deborah, née de son union avec le réalisateur Sébastien Grall («Les Milles : le train de la liberté», 1995). Le grand-père, bouleversé par l'événement, vit "totalement à côté de ses pompes". En 2000, un petit fils, Samuel, complète la famille, alors que Deborah veut devenir comédienne. Cette année là, le Festival de Cannes lui rend un hommage appuyé.

En 1997, Le couple Noiret vend sa propriété de Marly pour un refuge hivernal parisien, tout en conservant son domaine audois. Dans sa région d'accueil, l'acteur accepte de devenir le parrain de l'association locale "Terre propre" qui s'oppose avec succès à la création d'une décharge dont l'utilité publique ne lui paraît pas évidente.

En 2003 , qui n'a jamais changé d'avis lui jette la première pierre, il préside la cérémonie des César, se montrant très facétieux à l'égard de Meryl Streep.

En 2004, par sagesse, il se résoud à ne plus monter ses chevaux qui coulent à Tully (Aude) une retraite bien méritée.

En juillet 2006, il reçoit des mains de son ami Dominique de Villepin la Croix de la Légion d'honneur. Cet été là, son médecin l'implore de cesser son activité de comédien. Inquiet du temps temps qu'il lui reste à vivre, il accepte enfin de rédiger ses «Mémoire(s) cavalière(s)» avec la collaboration de l'écrivain Antoine De Meaux. Elles ne paraîtront qu'après sa mort.

Car le 23 novembre 2006, Philippe Noiret s'éteint dans son appartement parisien, des suites d'un cancer.

"Quand je me retourne, je vois quelqu'un qui a fait correctement son métier d'artisan. J'ai fait des films difficiles, peu; des films pas assez exigeants, peu. La moyenne n'est pas mal : je suis un acteur populaire et j'aime cette idée".

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Sources: «Mémoire cavalière», de Philippe Noiret et Antoine De Meaux (Ed. Robert Laffont, 2007), «Philippe Noiret» de Dominique Maillet (Ed. Henri Veyrier, 1978), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Les acteurs ont un côté anthropophage. Ils se nourrissent de leur coupable activité de vivants."

Philippe Noiret
Christian Grenier (avril 2008)
Philippe Noiret à Meryl Streep

…Je suis un acteur très bien élévé. Je sais mes textes; j'arrive à l'heure; j'apporte toujours quelques légumes de mon jardin…

Je suis marié. Je ne suis pas du genre à venir frapper en pleine nuit à la porte de ma partenaire sous le prétexte que je n'ai plus de dentifrice.

… En revanche, madame, si nous avions le bonheur de tourner ensemble, sachez qu'en ces occasions je dispose toujours de deux tubes de dentifrice. Et, si le besoin s'en faisait sentir, je vous en ferais généreusement profiter !

Cérémonie des César 2003

Ed.7.2.2 : 20-3-2016