Jean-Paul BELMONDO (1933)

… un “professionnel” à la peau fragile

… un “professionnel” à la peau fragile Jean-Paul Belmondo

Un homme sort de chez lui, il porte des lunettes noires, il sourit. Une petite fille lui tient la main, elle sourit aussi, elle s’appelle Stella.

Pour elle, son papa, eh bien, c’est son papa à elle Pour nous, c’est Jean-Paul Belmondo, un des comédiens les plus aimés de France, un incorrigible, un magnifique, un tendre, un héritier, un animal, un guignolo, un as, un homme tout simplement… Un homme qui s’est toujours donné à fond pour sa famille et son métier, dépassant sans cesse ses propres limites, repoussant avec un punch de boxeur, sans jamais être K.O. les frontières du rêve, pour le plaisirs d’offrir le meilleur aux spectateurs des salles obscures.

Si le rêve est plus loin, Jean-Paul Belmondo, nous aide à nous rapprocher de nos ambitions d’enfants, d’adolescents, d’adultes. Alors aujourd’hui, avec l’Encinémathèque, offrons-nous un petit flashback, sans nostalgie ni mélancolie, sur l’itinéraire de notre “Bébel”.

Cédric Le Bailly

Enfance et jeunesse…

Jean-Paul BelmondoJean-Paul Belmondo

Le 9 avril 1933, accueilli par sa maman Madeleine, son papa Paul et son frère Alain, le petit Jean-Paul Belmondo ouvre grand les yeux. Paul, sculpteur de son état, commence à se faire un nom dans le monde des arts, tandis que Madeleine, exerce le plus beau métier du monde, celui de maman. La joie règne dans maison. Les yeux du gamin s’illuminent, lorsque sa maman l’emmène au cirque. Sous le chapiteau, il est émerveillé. La nuit, il rêve que, plus tard, il sera lui aussi un clown…

Les années passent… Jean-Paul commence à aller à l’école. Ce n'est pas vraiment sa tasse de thé, mais il se fait de nombreux amis, il joue, il chahute, un peu, beaucoup, passionnément ! À la maison, il se montre très affectueux et plein d’humour. Parfois, il s’accroche à la rambarde du balcon, comme les trapézistes, pour faire peur aux voisins. Décidément, ce petit bonhomme, c’est du “vif argent” !

Cette vie va être chamboulée par la déclaration de guerre. Les Belmondo se réfugient à Clairefontaine, tandis que Paul, mobilisé, est fait prisonnier. Seule avec deux enfants, Madeleine doit parer au plus pressé : trouver de la nourriture ! Pour ce faire, il lui faut parcourir plusieurs kilomètres à bicyclette. Mais Madeleine ne sait pas faire de vélo; elle tombe souvent, sans jamais se plaindre, glissant un petit sourire complice à ses fils, une leçon que Jean-Paul retiendra. Dans sa tête, il se dit que, lui aussi, plus tard, quoiqu’il arrive, saura garder le sourire dans les moments difficiles.

Paul parvient à s’évader, mais doit se cacher. En 1944, l’armée allemande prend la fuite. Comme pour fêter l’événement, le 9 janvier 1945 un merveilleux cadeau arrive chez Madeleine et Paul : la petite Muriel, une future danseuse de talent.

La vie parisienne reprend son rythme. Jean-Paul suit un cursus scolaire qui lui est propre, sa grande force étant d’être gardien de but au football. On évite ainsi de le renvoyer, pour le plus grand bonheur de l'équipe…

“Les coeurs épris de merveilleux”…

Jean-Paul adore avant tout les sorties familiales au théâtre et au cinéma. Il sait désormais ce qu’il veut faire dans la vie : être comédien. Mais a-t-il les capacités pour réaliser un tel rêve ? Papa Paul fait appel à un ami, André BrunotAndré Brunot. Verdict : l'adolescent est tout bonnement nul ! Jean-Paul sort de cette audition complètement déprimé. Mais les parents comprennent que cette envie répond bel et bien un désir profond.

1950 : Jean-Paul est renvoyé de son collège pour indiscipline. Paul conseille alors à son fils de s’inscrire à des cours de théâtre. Le professeur Raymond Girard décèle chez le jeune homme des talents de comique. L'impétrant se voit donc dévolu aux rôles de valet de comédie. Lui qui n’a jamais était passionné par l’école, apprend et étudie ses textes avec une conscience professionnelle.

Le Conservatoire de Paris…

Jean-Paul BelmondoPaul Belmondo devant le buste de son fils

Nous sommes à l'été 1951. Armé pour le “grand saut”, Jean-Paul joue devant un vrai public. La pièce, «Mon ami le cambrioleur», lui permet de se lier d’amitié avec un autre acteur de la troupe, Guy BedosGuy Bedos. Avec la certitude que ce premier travail ne leur apporterait pas grand-chose, les deux copains décident de se présenter au concours d’entrée du Conservatoire.

Après deux épreuves réussies, Jean-Paul aborde la dernière étape a lieu le 31 octobre. Hélas, le jeu du prétendant acteur n’enthousiasme pas le jury. Il devra se contenter d'être auditeur.

Ambitieux, le jeune homme espère davantage et demande conseil à René Simon : "Tu ne feras carrière qu’à 50 ans ! En attendant, engage-toi dans l’armée". Aussitôt dit, aussitôt fait: l'aspirant en prend pour 3 années. Mais, l’uniforme militaire lui paraissant vite trop étroit, il finit par regretter sa décision et va tout mettre en œuvre pour concilier les deux activités. Il retrouve ainsi son habit d’auditeur, en costume de soldat !

Le Conservatoire, enfin !

Le 13 octobre 1952 vient la délivrance. Jean-Paul est admis comme élève au Conservatoire. Il intègre la classe de Pierre DuxPierre Dux, qui récupère les élèves dont personne ne veut !

Il se lie bien vite avec ses camarades de promotion, : Claude Rich, Jean Rochefort, Michel Beaune… La coexistence avec son professeur n’est pas des plus pacifiques. Son style décontracté et plein de vie s’accorde mal avec le classicisme prôné par Dux. Et celui-ci de le confiner dans les rôle de valet, décrétant qu'avec son physique "… il ne pourrait tenir une femme dans ses bras sans que la salle n’éclate de rire" !.

Jean-Paul et ses amis ont toutefois la chance de faire partie de la classe d’ensemble menée par le lunaire Georges Leroy, un des rares, à apprécier cette bande d’enfants terribles. Il est réellement séduit par la façon qu’a son élève de se déplacer sur une scène : "Regardez comme il bouge, cet animal-là !"

Vie privée, vie sur scène…

Entouré de ses amis et, malgré les petites phrases assassines de Pierre Dux, de nombreuses jeunes filles, ces années 50 sont malgré tout synonymes de joie de vivre. Car Jean-Paul est un véritable séducteur. Une jeune femme vient bientôt se joindre au groupe. Rapidement, c’est davantage que de l’amitié qui lie Jean-Paul et Renée Constant. Avant qu'il ne reprendre le chemin du Conservatoire, Élodie, comme Jean-Paul aime l'appeler, lui offre le plus beau cadeau qu’il ait jamais reçu : un petit bout de femme, qui gigote dans son berceau et que les jeunes parents prénomment Patricia (1954).

Jean-Paul a 20 ans, et le voilà papa. C’est avec ce grade qu’il entame une nouvelle année au Conservatoire, qui se terminera encore une fois par un verdict sans appel : il n’obtient rien du tout !

Cinéma première, mais pas de lauriers…

Jean-Paul BelmondoAu théâtre, dans «Oscar» (1958)

Octobre 1954 : Troisième entrée au Conservatoire !

Durant cette saison, une proposition va surprendre le jeune Belmondo : Norbert Tildian lui offre un rôle dans un court métrage intitulé «Molière». Pour sa première expérience devant une caméra, il donne un extrait de «L’avare».

Mais, c’est le théâtre qui prime. Le vendredi 1 juillet 1955, il se présente devant le jury, qui lui refuse une nouvelle foi sa confiance. Il décide de rempiler une année encore, pour prouver à tout le monde qu’il peut obtenir un prix. Un an plus tard il tente une nouvelle fois de décrocher le cocotier. Le public lui réserve un énorme triomphe pour ses performances dans «Scapin» et «Amours et piano». Mais le jury ne lui accorde qu’un rappel de premier accessit, autant dire rien, aux yeux de l’acteur. À l’annonce de ce résultat, il refuse de monter sur scène pour remercier ses censeurs. La salle commence alors à scander son nom, tandis que ses amis le portent sur leurs épaules. Le héros du jour ouvre tout grand les bras pour remercier ses fans. Et, se tournant vers le jury, il lui lance, non pas un pied de nez, mais un véritable bras d’honneur !

Une fois la pression retombée, Jean-Paul téléphone la nouvelle à la maison. "J’ai été porté en triomphe ! Le public a scandé mon nom". Dubitatif, papa Paul questionne : "As tu obtenu un prix ?"… Il aurait tant voulu faire ce plaisir à ses parents !

Mais la vie continue, comme dans les romans pour midinettes. Alors qu’il se promène à Saint Germain des prés, il est repéré par Henri Aisner qui l'engage pour «Les copains du dimanche» (1957), un film avec Paul Frankeur, Yves Deniaud, Michel Piccoli… Mais le long métrage ne sort pas en salle. Produit par la CGT, il ne sera projeté que lors de quelques réunions syndicales !

Théâtre et cinéma en alternance…

Reparti à la course au cacheton, Jean-Paul intègre la superproduction théâtrale «César et Cléopâtre» avec Jean Marais,puis «La mégère apprivoisée» en compagnie de Suzanne Flon et Pierre Brasseur. Histoire d’arrondir les fins de mois, il apparaît dans quelques films.

Mais son véritable métier c’est le théâtre, d’autant plus qu’on lui propose de créer la pièce de Claude Magnier, «Oscar» (1958), aux côtés de Pierre Mondy et de Maria Pacôme. Un vrai triomphe populaire, mais aussi un succès critique, puisque la presse salue ses talents comiques.

Marc Allegret lui offre un joli rôle face à trois stars qu’il admire, Arletty, Danielle Darrieux et Bourvil. «Un drôle de dimanche» (1958) lui permet de confirmer ses capacités à faire rire, même si le film est plutôt décrié par la critique. Il reste toutefois un certain Jean‑Luc GodardJean-Luc Godard, de "Arts" pour faire l’éloge du nouvel acteur : "C’est le Michel Simon, le Jules Berry de demain !". Godard en profite pour lui demander de participer au court métrage qu’il va bientôt tourner. Un peu interloqué par le personnage, Jean-Paul se retrouve dans la chambre du réalisateur pour tourner «Charlotte et son Jules».

La nouvelle vague…

Jean-Paul BelmondoJean-Paul Belmondo et Jean Seberg (1959)

Mais l’armée ne l’oublie pas, coup de théâtre dont il se serait bien passé. Du jour au lendemain, il se retrouve à manipuler des armes en Afrique du Nord, mais il ne s'agit plus de cinéma.

Délivré par une blessure (?), Jean-Paul est renvoyé dans ses foyers. Il retrouve Patricia qui grandit bien vite, et sa tendre Élodie, qu’il demande en mariage. Nos jeunes tourtereaux se disent le fameux "oui" le 17 janvier 1959. Le 3 juin de la même année, le couple accueille une petite Florence (1959).

«C’est la nou… ou…velle vague » !

Jean-Luc Godard lui propose son nouveau projet : "Ca commence à Marseille; le type vole une voiture, il tue un flic; puis après on verra…". Rendez-vous est pris le 16 août, pour les premières prises de vue d’ «A bout de souffle» (1959). La vedette hollywoodienne Jean Seberg vient se joindre à la distribution. L’équipe de tournage est réduite au strict minimum. Jean-Luc Godard, se contente de donner les grandes lignes de chaque scène, laissant à ses acteurs le soin d’imaginer librement leurs dialogues, qui de toute façon seront doublés ultérieurement. A eux d’inventer aussi leur mouvement, de faire vivre les personnages comme ils le sentent, en respectant les indications du réalisateur. Jean-Paul est heureux de pouvoir donner libre cours à son jeu naturel et anticonformiste. Et surtout, il traverse le tournage sans aucun stress, puisqu’il ne voit pas comment un tel film pourrait sortir dans les salles : "Non pas que je prenais Godard pour un imbécile, mais je ne pensais pas que ce film sortirait".

Entre le tournage et la distribution d’ «A bout de souffle», Belmondo rejoint, à la demande de Claude Sautet et contre l’avis des producteurs, le plateau de «Classe tous risques» (1959) avec Lino Ventura, sur un scénario de José Giovanni. L’entente entre les deux interprètes est immédiate. Pour Lino, Jean-Paul est un "animal de compétition".

Jean-Paul Belmondo effectue ses premiers pas devant les caméras de télévision dans une dramatique de Claude Barma, incarnant ni plus ni moins que D’Artagnan dans «Les trois mousquetaires», version diffusée en décembre 1959.

Le 16 mars 1960 sort «A bout de souffle ». On aime ou on déteste, mais le film ne laisse personne indifférent. Godard casse tous les codes, dans l’écriture et le montage. Par son jeu et sa manière de bouger, Jean-Paul Belmondo impose un nouveau modèle de héros. La jeunesse se rallie au film (2 082 760 spectateurs), un succès dont l'acteur entend bien profiter. Du jour au lendemain, une pluie de scénarii lui tombe entre les mains.

Voyage en Italie…

Jean-Paul Belmondo«Pierrot le fou» (1965)

Les cinéastes italiens lui offrent un pont d’or pour venir tourner chez eux 4 films, qui le mettront face à trois grandes stars italiennes : Sophia Loren, Gina Lollobrigida et Claudia Cardinale. Si « La ciociara » (1960) et «La viaccia» (1961) sont des réussites majeures, Jean-Paul comprend vite qu’il s’est fourvoyé dans les deux autres films ! Et puis l’Italie, c'est loin de Paris, et il a besoin de retourner dans la capitale pour y retrouver sa famille.

A l'aube des années 60, le cinéma français regorge de projets et de réalisateurs aux styles très différents. Jean-Paul peut donc sortir du tournage de «Une femme est une femme» de Godard (1961) pour rejoindre Jean-Pierre Melville qui met en pellicule le roman de Beatrix Beck, «Léon Morin, prêtre» (1961). Toujours prompt à s’amuser hors des prises de vue, Jean-Paul joue au football en costume de prêtre. Lorsque le réalisateur lui demande d’aller se concentrer dans sa loge, il s’endort ! À la sortie du film, les critiques y vont de leur éloge : "Belmondo n’a jamais été meilleur". Malgré l'austérité du sujet, 1 702 860 personnes viennent voir le film !

L'acteur va continuer d’alterner les genres : action avec «Un nommé la Rocca» (1961), cape et épée avec «Cartouche» (1962)… Puis lui échoit le scénario de «Un singe en hiver», pour lequel Jean Gabin a donné son accord. Sur le tournage, “Pépé le Moko”, d’ordinaire assis sur sa chaise en attendant son heure, se met au diapason : voyant ce jeune acteur débordant de vie, il s’amuse à jouer au ballon sur la plage de Deauville, à faire des blagues, à chanter… Dans le film même, ne lance-t-il pas à son partenairel : "Môme t’es mes vingt ans » !". A la sortie, les critiques n’y voient qu’un film d’alcooliques, passant à côté de toute la poésie de ce «Singe en hiver» (1962). Qu’importe ! Les 2 124 873 spectateurs ne s’y trompent pas, qui viennent applaudir les deux comparses dans leurs voyages sur le Yang-Tsee-Kiang ou en Espagne. A chacun ses rêves !

Jean-Paul rejoint à nouveau l’intransigeant Jean-Pierre Melville pour «Le doulos» (1962) et «L’aîné des Ferchaux» (1963). Si le tournage du dernier est très difficile, Jean-Paul peut tout de même profiter d’un merveilleux bonheur, puisque le 23 avril 1963, Florence, Patricia, Élodie et lui-même découvrent la petite frimousse de Paul (1963), futur pilote de course. La famille s’agrandit, et le métier d’acteur continue, qui le conduit au Brésil pour «L’homme de Rio» (1963), dans le désert d’Afrique pour «Cent mille dollars au soleil» (1963) et sur les plages de Dunkerke pour «Week-end à Zuydcoote» (1964) .Trois immenses succès, faut-il le rappeler ?

Le visage couvert de peinture bleue, a-t-il conscience qu'il devient la figure emblématique de la nouvelle vague lorsqu'il tourne «Pierrot le fou» de Jean-Luc Godard (1965) ?

Ursula…

Sur le tournage de «Les tribulations d’un chinois en Chine» (1965), Jean-Paul Belmondo rencontre Ursula Andress. Entre lui et la nouvelle coqueluche du cinéma international, c’est le coup de foudre. Une vraie passion unit les deux vedettes. Mais Jean-Paul désire plus que tout au monde préserver ce qu’il a de plus cher : ses enfants. D ’un commun accord, Elodie et lui décident de se séparer. Le divorce est prononcé le 29 septembre 1966, mais les ex-époux restent en bons termes pour le bonheur de leur progéniture.

Après le tournage de «Le voleur», réalisé par Louis Malle (1966), il s’envole avec Ursula pour un tour du monde, qui le conduit aux États-Unis, où le célèbre magazine Life le met à la une : "Le nouveau style, sexy, fou et cool".

Bourvil, Belmondo, David Niven ou Eli Wallach … ? Lequel est donc «Le cerveau» (1968) ? Gérard Oury, aux commandes de cette super production, ne lésine pas sur les moyens. Tout est réuni pour faire de ce film un succès populaire, confirmé par 5 547 305 entrées. Assez curieusement, ce succès commercial est suivi par trois échecs : «Ho !» (1968) , «La sirène du Mississippi» (1969) et «Un homme qui me plait» (1969) . Ces productions, aux valeurs artistiques évidentes, font pourtant naître des doutes : la popularité de Belmondo ne serait-elle qu'un feu de paille ? Un nouveau succès serait le bienvenu…

Ce sera chose faite, grâce à Alain Delon, producteur, qui lui propose d’être, à ses côtés, l’autre tête d’affiche de «Borsalino». Jacques Deray dirige cette grande fresque. C’est la rencontre que tout le monde attend, au tournant pour les critiques, avec impatience par les spectateurs. Alors que le tournage s’est magnifiquement déroulé, un problème de contrat vient brouiller les deux vedettes. Jean-Paul poursuit son producteur en justice, et gagne son procès. Une querelle qui ternit les relations entre les deux acteurs, mais n’entame en rien l’immense succès populaire de «Borsalino» (1970) en France, avec 4 710 481 entrées.

Ed.7.2.2 : 6-4-2016