Albert PREJEAN (1894 / 1979)

… un gamin d'Paris

Albert Préjean

Christian-Jaque aura écrit de lui : "Il sait chanter, danser, charmer…"

Si j’ajoute qu'Albert Préjean fut un héros de la Première Guerre Mondiale, un grand sportif, un artiste peintre, un “Monsieur Loyal”, et un de nos plus populaires acteurs du cinéma français du XXème siècle, vous aurez certainement reconnu Albert Préjean, le “titi” parisien par excellence, gouailleur, drôle, charmeur.

Grâce aux confidences que son fils Patrick a pu recueillir et nous livrer dans son ouvrage «Albert Préjean par Patrick Préjean», j’ai pu réunir cette page qui, je l’espère rappellera à tous de bien jolis souvenirs.

Que les jeunes générations le découvrent ! Tel est notre souhait !

Donatienne

Un sacré loustic…

Albert PréjeanAlbert Préjean

Albert Préjean naît le 27 octobre 1894 à Pantin. Il passe sa petite enfance à Aubervilliers où ses parents tiennent un bistro.

A l'école publique, le petit Albert préfère fréquenter celle qu'on appelle “buissonnière”. Comme il dira avec son humour bien à lui, il fera d’abord des études "pour trouver le meilleur itinéraire pour se rendre dans les fêtes foraines malgré les interdits de papa" et ensuite des prières "pour qu’il m’arrive des tas de choses excitantes" !

Il arrivera ainsi à échapper à la vigilance de ses parents lors de l’exposition de 1900 ! Résultat : la pension Escache de Nogent-sur-Marne ! Le petit Albert, n’hésite pas à fuguer en prenant le train. Il va jouer une vraie comédie au contrôleur qui l’aura repéré. Convaincant, il se voit remettre un billet pour Paris. Il prend soudain conscience qu’il parvient à émouvoir…

Un sportif qui rêve de Mistinguett

Une première passion va marquer ses jeunes années : le sport. Le vélo tout d’abord. Longtemps assidu des vélodromes, il découvre bientôt la boxe. Son grand ami Georges Carpentier l’encouragera à mener quelques combats qui l'amèneront jusqu'à la finale du championnat de Paris : "J’ai boxé avec Carpentier, croisé l’épée avec Lucien Gaudin, piloté avec Jean-Pierre Wimille, nagé avec Taris, catché avec Rigoulot, couru avec Ladoumègue, j’ai fait du vol à voile, du football, du volley, du hockey sur glace, j’ai été même champion de La Varenne en plongeon de haut vol !…"

Son père n’a qu’une idée : faire de son fils un homme d’affaires. Il l’envoie pour cela à Fribourg (voyage qui rend improbable sa présence souvent mentionnée dans le film de Louis Gasnier, «Un marié se fait attendre», tourné à la même époque). Il y apprendra la langue, c'est à peu près tout.

De retour à Paris, il trouve un emploi à la Bourse. Il ne se débrouille pas trop mal à la corbeille et réussit à faire quelques bonnes affaires qui lui permettent de faire le joli coeur. La vie est encore belle, en 1912, quand on a 18 ans !

Il découvre le cinéma avec Max LinderMax Linder qui l' "ensorcèle". Un soir, dans un music-hall où MistinguettMistinguett se produit, il ressent le coup de foudre. Le voilà amoureux fou de la Miss ! Il aura plus tard l’occasion de la rencontrer grâce à Georges Carpentier.

Mais on ne peut pas à la fois rêver de Mistinguett et se concentrer sur les cours de la Bourse ! Son pécule envolé, Il décide, sur les injonctions de papa, de devancer l’appel au service militaire…

Le héros de la guerre 14-18…

Albert PréjeanAlbert Préjean aviateur

Ce que papa ne savait pas c’est qu’ en 1914…

Albert Préjean choisit le régiment des dragons par amour des chevaux. Mais hélas, on le sait, la guerre n’est pas un jeu : blessé deux fois, le jeune homme est décoré de la médaille militaire.

"Au sortir de l’hôpital militaire, je demandai à être affecté à l’armée de l’air. On me l’accorda. Au manche de mon zinc, j’étais devenu un “as“ et nous formions une petite équipe. Magnifique escadrille, celle des 'Cigognes' avec Guynemer…rien que ça !" Et cela ne s’invente pas : l’un de ses avions portera le nom de "Mistinguett" !

L’horrible guerre terminée, voici le héros de retour, auréolé de ses exploits avec un “jeune et glorieux passé”. Les affaires de son père ne marchant pas très bien, il l’aide à la vente de socs de charrue et devient représentant en “vraies voitures”. Le dimanche, pour se distraire, il va danser à l’Ile-d’Amour. Un jour, il y rencontre Lulu, de son vrai nom Augusta Favas, une petite modiste de 22 ans. Il en a 26. Trois mois plus tard, il annonce son mariage à ses parents peu emballés de cette précipitation. Albert monte une affaire de chapeaux en gros et demi-gros, mais est toujours le représentant de l’entreprise Pétard & Préjean.

Le jeune couple, se divertit en allant au cinéma voir Biscot le comique de l’époque, les Fantômas, Judex et Douglas Fairbanks.

Le grand écran…

Albert Préjean«Le miracle des loups» (1924)

Albert découvre l’existence d’un cours "Devenez Star en trente leçons !". Le jeune homme n’est pas dupe : "Les cours étaient idiots mais c’est quand même par là que j’ai débuté".

En effet, un jour, le régisseur d’ Henri Diamant-Berger assiste à une leçon ! Il est à la recherche de quelqu’un sachant manier l’épée pour le film «Les trois mousquetaires» (1921) dont le d’Artagnan sera Aimé Simon‑Girard. Albert bondit : "Moi ! Moi !"! Au bois de Vincennes, lors des essais, il s’en sort tellement bien que le réalisateur est obligé de le rappeler à l’ordre : " Préjean, recule, c’est D’Artagnan qui doit gagner !". Déception, on ne l’aperçoit que quelques secondes. Heureusement, le metteur en scène le reprend pour un rôle plus conséquent pour «Vingt ans après» (1922).

Pourtant, l'acteur traverse à nouveau une période creuse. Lulu ne comprend pas. Elle choisit de devenir mannequin, au désappointement de son jeune mari qui se bat pour décrocher de petites apparitions, comme dans «Triplepatte» ou «Le costaud des épinettes» (1923) . S'ajoutent quelques films avec celui qui deviendra son grand ami, Maurice Chevalier («Gonzague» en 1922) . Enfin, un premier grand rôle lui échoit dans «Amour et carburateur» (1925) de Pierre Colombier. Il se précipite au domicile conjugal pour annoncer la bonne nouvelle à Lulu Il l’attendra vainement toute la nuit, en larmes. Un triste divorce suivra…

Raymond Bernard fait appel à lui pour une participation dans le film «Le miracle des loups» (1924) avec le grand Charles Dullin. Il se rappellera longtemps le tournage épique avec de vrais loups qui ne voulaient pas sortir de leur cage, et de chiens qui ne ressemblaient pas assez à des loups. Ce film sera pourtant un des films réussis de notre cinéma muet !

Un jour, Albert est convoqué chez Henri Diamant-Berger qui lui présente un tout jeune réalisateur. "Je vous propose une histoire extravagante. C’est mon premier film ! Je vous veux avec moi ! Acceptez…et un jour peut-être pourrez-vous vous vanter d’avoir tourné pour René Clair !". Cet humour plut à Albert qui accepta. Le film en question, «Paris qui dort» (1923), réveillera pourtant quelques esprits. René Clair et lui se retrouveront sur 5 longs métrages.

Côté vie privée, c'est l'embellie. Lulu revient, pour un second mariage et une nouvelle lune de miel !

Vedette avec Gaby et Annabella…

Albert Préjean«Sous les toits de Paris» (1930)

René Clair rappelle Albert Préjean pour «Le chapeau de paille d’Italie» (1928), grand succès, suivi d’une nouvelle période maigre. Lorsqu'à nouveau Diamant-Berger le retient pour «Education de prince» (1927), Lulu n’apprécie pas ce nouveau départ au Mont-Revard qu'exige le tournage. Le jeune couple reprend ses déchirements.

Albert est retenu pour une émouvante évocation de la grande guerre, «Verdun vision d’histoire» (1928) . Jacques Feyder lui impose de perdre 4 kilos en 4 jours pour le film suivant, «Les nouveaux messieurs» (1929), avec la délicieuse ingénue de l’époque, Gaby Morlay.

A l'avènement du son, la Tobis lui offre un mirifique contrat, agrémenté d'un gros chèque de 100 000 francs. Il ne sait pas encore que cette proposition alléchante et signée spontanément, l’aliénera pour plusieurs années. En attendant, il réalise (expérience) et interprète un court métrage, «L'aventure de Luna Park» (1929).

René Clair lui fait alors tourner le fameux «Sous les toits de Paris» (1930) qui, d'abord boudé en France, fera un tabac à l’étranger. Il y pousse agréablement la chansonnette de sa voix gouailleuse de petit Parigot. Tout le monde se met à fredonner la chanson qui, prolongement du film, se vend dans la rue comme des petits pains.

A Berlin, où Albert tourne «Le jocker» (1931), Georg Wilhelm Pabst, un des plus grands metteurs en scène de l’époque, l’emmène voir un spectacle dont il compte faire un long métrage, «L’opéra de quat’sous». Albert hésite à faire partie de l'aventure. Il accepte finalement de figurer une "marionnette de la vie".

Les contrats pleuvent enfin, car Albert est désormais une grande vedette. L’Universal lui propose quelque chose de colossal ; les Allemands surenchérissent ! Albert préfère rester en Europe où son compagnon de combat, Henri Decoin, encore scénariste, le propose pour incarner un boxeur dans «Soir de rafle» (1931) . Sur le tournage, il fait une rencontre importante. Elle porte le joli nom d’Annabella : "Elle avait des yeux en amande très doux et un sourire de jeune fille du meilleur monde… Je me sentais tomber amoureux d’Annabella à grande vitesse»… A la maison, Lulu l'attend pour une nouvelle scène ; le divorce sera prononcé, définitivement cette fois.

Et le tournage commence. "Tout bascula le jour où je devais embrasser Annabella. J’étais frappé d’une mauvaise volonté qui fit que nous dûmes recommencer plusieurs fois !". Albert gâtera sa ravissante compagne, avec laquelle il tournera un autre film, «Un fils d’Amérique» (1932). Mais les belles histoires ne sont pas forcément les plus longues. Annabella tombera amoureuse d’un des amis d’Albert, le comédien Jean Murat, qui deviendra son époux. C'est pour nous l'occasion de faire taire un faux-bruit qui a couru à l’époque et perdure encore dans certaines biographies : Anne, la fille unique d’Annabella, n’est pas la fille d’Albert Préjean et ne s’est donc jamais appelée Anne Préjean ; elle a choisi de ne pas rendre public le nom de son père biologique (précision apportée par un ami très proche de la famille).

Des rencontres intéressantes…

Albert PréjeanAlbert Préjean et Danielle Darrieux

Albert reprend son béret, sa gouaille, son sourire et part pour Vienne tourner «Voyages de noces» (1932) avec la séduisante Brigitte Helm qui l’aidera à surmonter sa peine. Rentré à Paris, il enchaîne avec Raimu, «Théodore et cie» (1933) : "Il y avait longtemps que je connaissais le Père Jules […] Il était au-dessus de tous les rôles : même un navet, avec Raimu, c’était quelque chose".

Renée Saint-Cyr, croisée dans «Toto» (1933), révèlera toutefois un caractère nettement plus facile, enveloppé dans une peau bien plus douce.

"Un diablotin en jupon", voilà comment il qualifie Danielle Darrieux, sa partenaire de «Volga en flammes» (1934) . Elle n’a alors que 16 ans et demi : "Avec ses mines enfantines, ses battements de cils, elle nous en a fait voir de toutes les couleurs !». Quelques films plus tard, lorsque Robert Siodmark lui demandera de l’aider à chercher son héroïne pour «La crise est finie» (1934) , Albert proposera Danielle, qu'il finira par imposer dans «Quelle drôle de gosse» (1935) . Comme il tournera encore à 5 reprises avec elle, les échotiers de l’époque évoqueront une tendre romance entre les deux jeunes gens, qui resteront discrets sur le sujet.

Riche de près d’une centaine de rôles , la carrière d'Albert Préjean s'allonge jusqu'à la guerre de plusieurs titres honorables. Citons «La piste du Sud» (1938) qui l’emmènera jusqu’à Colomb-Béchar, «L’inconnue de Monte-Carlo» (1939) avec un inénarrable Jules Berry "dont la vie était plus folle que ses films les plus fous" , «Place de la Concorde» (1938) qui lui donnera l’occasion de tomber amoureux de la Hollande et de sa charmante partenaire, Dolly Mollinger, «Nord-Atlantique» (1939) où il retrouvera un grand copain, René Dary, «Dédé de Montmartre» dont la chanson reste un de ses plus grands succès, et surtout «Jenny» (1936) , le premier film de Marcel Carné. Sur le plateau, Albert rassurera l'ancien assistant de Jacques Feyder : "Tu es vraiment très doué ; tu feras une grande carrière"

Hollywood lui fait alors les yeux doux. A l'issue d'un escapade sur "l’Ile de France", "juste pour voir", il s'y lie d’amitié avec Edward G.RobinsonEdward G. Robinson, retrouve avec plaisir Charles BoyerCharles Boyer, rit beaucoup avec Groucho MarxGroucho Marx.On insiste pour le garder mais, Français dans l'âme, il revient par le "Normandie".

Trois films plus tard, c’est la guerre. Albert a tant donné dans la précédente qu'il regarde celle-ci avec un grand découragement et beaucoup d'amertume : "La guerre c’est le gâchis". Sans enthousiasme, il ira là où on l’appellera, plus précisément au 610e régiment de pionniers basé à Saint-Malô, avant de se retrouver sur les routes de Champagne, au théâtre des armées, et enfin à Sedan. La débâcle bâclée, démobilisée, il se retrouve à Nice où il continue son métier. On lui reprochera d'avoir fait partie, en 1942, du groupe d’artistes qui se rendit à Berlin, compromission qui lui vaudra quelques ennuis à la Libération.

Côté cinéma, pendant ces années de guerre, il aura incarné à trois reprises le célèbre commissaire Maigret : «Picpus» (1942), «Cécile est morte» (1943) et «Les caves du Majestic» (1944). Les inconditionnels du célèbre policier à la pipe n’auront pourtant pas vraiment apprécié ce choix souvent qualifié d’erreur de casting.

Lysiane et Patrick…

Albert PréjeanPatrick et Albert Préjean

Albert Préjean participe à un spectacle en tournée dans le midi. La vedette féminine s’appelle Lysiane Rey. Albert est séduit ! Le couple se rapproche. Grand enfant, l'acteur adore les cirques et lorqu'on lui propose une participation au cirque Médrano, il accepte d’autant plus qu’il se prépare avec une immense joie à être papa pour la première fois à 50 ans. Il épouse Lysiane… et Patrick débarquera le…4 juin 1944 ! “Papat” pour son père, celui-ci deviendra à son tour comédien. Une affection complice entre père-fils perdurera jusqu’au grand départ d’Albert.

L’histoire du couple sera plus courte et Lysiane refera sa vie avec le chanteur Luc Barney. Pour ne pas perturber le tout jeune Patrick, Albert et Lysiane, trouveront une solution, depuis reprise par d'autres : habiter dans le même immeuble !

Après guerre, on verra encore Albert de nombreuses fois sur l’écran mais, les années passant, il abandonnera les rôles de séducteurs pour des personnages plus violents qui surprendront parfois son fidèle public.

Il rencontrera encore de très grands réalisateurs (Louis Daquin, Henri Verneuil, Maurice Cloche, etc) et croisera le verbe avec de très grands partenaires (Yves Montand, Charles Vanel, Jean Tissier, Jean Richard, Madeleine Robinson, Martine Carol, Françoise Arnoul, Blanchette Brunoy, Danielle Godet

Ses deux derniers films lui permirent de donner la réplique à Eddie Constantine dans «Une nuit à Monte Carlo» (1959) et «Bonne chance Charlie» (1961).

Albert Préjean était un artiste aux multiples talents. Séducteur, gentil, malin, populaire, à la ville comme à l’écran certes, mais aussi cascadeur, chanteur, animateur ( il aura tenu le rôle de Monsieur Loyal pour une tournée du cirque Jean Richard). Il fera même de la publicité, non sans succès !

L'automne d'une grande vedette…

Durant les dernières années de sa vie, Albert Préjean sera accompagné de Jeanne Poché, sa dernière épouse qu’il appelait affectueusement Jany. Ils s’étaient mariés le 18 octobre 1977.

Il coulera des jours heureux s’adonnant à la peinture, une de ses nombreuses passions.

Il aura eu le temps de voir s’épanouir son fils Patrick dans sa carrière de comédien et de savourer l’art d’être grand-père d'une petite LauraLaura qui, à son tour, est entrée dans le monde des gens du spectacle.

Albert s'en est allé le jour de la Toussaint de l’année 1979, à Paris, d’une crise cardiaque, après avoir été fait Grand Croix de la Légion d’Honneur et été décoré de la Croix de Guerre et de la Médaille militaire.. Il repose désormais au cimetière d’Auteuil dont il avait été élu maire de la commune libre, de façon bien sympathique.

Non, décidément, ne serait-ce que pour avoir consacré une bonne partie de sa vie «Au bonheur des dames» (1943), je le déclare sans ambages, ce n'était pas «Le mauvais garçon» (1922) !

Documents…

Sources : «Albert Préjean par Patrick Préjean», aux éditions Candeau, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Albert Fricotin…

Citation :

"La chance ? Un beau jour elle décide de te sourire… Encore faut-il que tu sois au rendez-vous !"

Albert Préjean
Donatienne (février 2010)
Ed.7.2.2 : 8-4-2016