Hardy KRÜGER (1928)

… le Franciscain du cinéma

Hardy Krüger

Cette année, l’Encinémathèque rend un hommage particulier au cinéma d’Outre-Rhin.

Après une polvere dédié à des acteurs populaires autrichiens, nous avons évoqué Horst Buchholz. Cette fois ci, nous consacrons une page à un comédien apprécié dans l’Europe entière et qui reste lié dans notre mémoire à de grands films : «Un taxi pour Tobrouk», «Les Dimanches de Ville d’Avray», «Le Franciscain de Bourges» ou encore «Hatari»

Au terme d'une carrière internationale riche en titres importants, Hardy Krüger reste un homme profond, un humaniste qui, outre le cinéma, le théâtre et la télévision, aura su se faire un nom en littérature.

Donatienne

Une enfance gâchée…

Hardy KrügerHardy Krüger (1950)

Hardy Krüger est né à Berlin, le 12 avril 1928, sous le nom de Franz Eberhard August Krüger. Son père, Max, est ingénieur.

En 1933, lorsqu' Adolf Hitler devient chancelier, il est donc à peine âgé de 5 ans. Très vite, ses parents, aveuglés par l’idéologie naissante, vont l’inscrire dans un internat des Jeunesses Hitlériennes, Ordensburg, école destinée à former la future élite du parti nazi. Bien sûr, le petit garçon ne peut qu’obtempérer aux volontés familiales, elles-mêmes très influencées par le contexte politique de l’époque.

C’est alors qu’il est repéré par l’UFA, la grande compagnie cinématographique allemande, qui lui offre de jouer dans un film de propagande mettant en scène le rôle des jeunes garçons en temps de guerre, «Junge Adler» (1943).

Tout naturellement, en 1945, il est enrôlé dans la 38e division SS Nibelungen qui livrera de lourds combats. Fait prisonnier par les forces américaines alors qu'il entre dans sa 18ème année, il tente plusieurs fois de s’évader, y parvenant même à la troisième reprise avant d'être repris par les forces russes.

Comédien…

Hardy Krüger«Liane la sauvageonne» (1956)

A la libération, il goûte enfin à une joie de vivre qu’il n’a jamais pu éprouver jusque là. "Hitler m’a volé ma jeunesse" confiera-t-il plus tard. Il réalise vraiment l’horreur de l’idéologie nazi, et il aura du mal, quand il tournera le rôle d’un général allemand dans le film «Un pont trop loin» (1977) à supporter l’uniforme qui lui rappelait de trop mauvais souvenirs, au point de prendre bien soin, entre chaque prise de vue, de s’envelopper dans un grand manteau.

Revenons à cet après-guerre. On le retrouve à Hambourg où il décroche des rôles de figurants, découvrant un art qui va le passionner chaque jour davantage et lui permettre d'observer les grands acteurs. Puis il part à travers le pays, avec une troupe ambulante, opportunité qui lui permet d'apprendre véritablement son métier.

Un jeune premier

Gustav GründgensGustav Gründgens, un célèbre comédien de l’époque, le remarque et entreprend de parfaire sa formation. Mais, dans ces années de reconstruction et d’apaisement, le cinéma allemand se contente surtout de gentilles bluettes sans trop de consistance. Franz, qui choisit le prénom de Hardy, est plutôt joli garçon, blond aux yeux bleus, plaisant au public féminin. Il participe donc à plusieurs de ces oeuvrettes, comme «Diese Nacht vergess ich nie» (1949) , «Das Fraulein und der Vagabund» (1949) ou encore «Das Mädchen aus der Südsee» (1950) .

En 1952, le film «Illusion in Moll/Illusion», un drame de Paul Alsbacher avec Hildegarde Kneff, fait découvrir davantage son tempérament. «Tant que tu m’aimeras» (1953) , qui lui permet de partager l'affiche avec Maria Schell, ne fait que confirmer son talent. Il devient une vedette outre-Rhin. Dans «Liane, das Mädchen aus dem Urwald/Liane la sauvageonne» (1956) , il incarne une espèce de Tarzan parti délivrer sa belle au fin fond de la jungle, etc.

Après quelques bleuettes du même genre, comme son interprétation d’un romanesque Roi Richard dans «An der Schönen blauen Donau/La princesse du Danube» (1954), il se refuse finalement à jouer trop longtemps dans ce registre trop mièvre à son goût.

C’est alors que les réalisateurs étrangers vont s’intéresser à lui…

Une vedette internationale…

Hardy KrügerHardy Krüger

Le premier est Otto Preminger. Fugitive nous semble son apparition, au bras de Johanna Matz, dans «The Moon is Blue/La lune était bleue» (1953). Pourtant, dans l'opus germanique, le couple tient le devant de l'écran, tandis que William HoldenWilliam Holden et Maggie McNamaraMaggie McNamara, héros de la version internationale, jouent les utilités touristiques !

Hardy Krüger enchaîne avec quelques films anglais, qui ont le mérite de le faire connaître dans l’Europe tout entière («Bachelor of Hearts/Six filles et un garçon» en 1958). Joseph Losey le choisit pour «Blind Date/L’enquête de l’inspecteur Morgan» (1959), une intrigue policière où il campe un jeune peintre hollandais amoureux de Micheline Presle. Cet emploi le rassure à un moment où il craignait de se voir confiner dans des rôles par trop germaniques.

En 1960, Denys de la Patellière lui offre un superbe rôle en le faisant monter dans «Un taxi pour Tobrouk», il incarne à merveille l’officier allemand anti-militariste Ludwig von Stengel. Le film, servi par un plateau royal de grandes vedettes telles que Lino Ventura, Maurice Biraud et Charles Aznavour, connaîtra un immense succès, porté par la musique de «La marche des anges».

L'acteur devient enfin une célébrité du cinéma européen, se partageant entre son pays natal et les grandes capitales. Il est reconnu par les plus grands, comme Jean Cocteau. Il enchaîne avec des films de qualité. Ainsi on se souvient du duo émouvant qu’il forme avec la tendre petite Patricia Gozzi dans «Les dimanches de Ville d’Avray» (1961) de Serge Bourguignon, une oeuvre couronnée d’un oscar du meilleur film étranger l’année suivante.

La Tanzanie…

Hardy KrügerHardy Krüger écrivain

Vient alors le film qui aura sans doute le plus compté pour lui, notamment dans sa vie personnelle. En effet, il est retenu pour le rôle de Kurt Muller dans «Hatari !», super-production dirigée par Howards Hawks (1962). Il y partage l’affiche avec John Wayne, Red Buttons, Elsa Martinelli et deux comédiens français, Gérard Blain et Michèle Girardon. Le tournage a lieu en Tanzanie, au milieu des bêtes sauvages. Hardy va avoir le coup de foudre pour ce coin du monde. Il achète la ferme "Ngongongare" qui sert de décor au film, ainsi qu'un immense terrain qu’il transforme en réserve animale. Il y construit un hôtel tout en interdisant la chasse des animaux. Il fournira bientôt les grands parcs animaliers de la planète.

Sur cette terre africaine, il coule des jours heureux : "Au fond de ma Tanzanie, j’oublie l’Europe. Je ne lis pas les journaux, je n’ai pas le téléphone. Toute la journée, je travaille le sol…". De temps en temps, tout de même, il laisse l’Afrique pour tourner un film qui lui tient à coeur. Ainsi en est-il de «Le franciscain de Bourges», de Claude Autant-Lara. Il y personnifie un prêtre allemand qui sauve des résistants français. Il tentera avec peine d'assurer la distribution de ce film outre Rhin…

D'autres grands films viennent enrichir une filmographie déjà conséquente : «The Secret of Santa Vittoria» (1969) avec Anthony Quinn, «Paper Tiger» (1974) avec David Niven, «Barry Lindon» (1975) où il campe un officier prussien, ou encore «A chacun son enfer» (1976) , production française d’André Cayatte avec Annie Girardot.

Par ailleurs, il se met à l'écriture (une activité qui l'amènera à publier près d’une quinzaine d’ouvrages), il produit des films sur la faune qu’il connaît bien. En 1976, il se lance dans l’écriture de scénarii, adaptant son propre roman «Horizons».

En 1979, les événements géo-politiques qui secouent l’Afrique centrale l’obligent à abandonner cette réserve qu’il aime tant. Il rentre alors en Allemagne.

On le revoit bientôt sur les écrans, notamment dans «The Wild Geese/Les oies sauvages» (1978) parmi une pléiade de grandes vedettes, Richard Burton et Roger Moore en tête, ou encore dans «Wrong is Right/Meurtres en direct» (1982) aux côtés de Sean Connery.

Il ne néglige ni le théâtre, ni la télévision où, après la série «Das Messer» (1971), on le verra apparaître dans des feuilletons populaires allemands comme «The Globe Trotters» (1987).

L’homme privé…

Hardy KrügerHardy Krüger

Depuis 1945, Hardy Krüger est le père de Christiane Krüger (aujourd'hui actrice de télévision), que lui a donnée sa première épouse Renate Densow, rencontrée sur les planches. Avec la seconde, Francesca Marazzi, une peintre italienne, il aura deux enfants, Malaika (1967) , et Hardy Krüger Jr (1968), acteur suisse que l’on connaît en France pour son apparition dans «Astérix et Obélix contre César» (1998) où il incarna le fiancé de Falbala, mais qui mène surtout une belle carrière théâtrale. Léa Lander, actrice germanique, née Krüger comme lui, est sa cousine : une vraie famille d’artistes !

Hardy vit maintenant avec Anita, sa troisième épouse.

En 1983, il fut honoré du Deutsche Filmpreis, l’équivalent de nos Césars d’honneur, pour l’ensemble de sa carrière. D’autres récompenses lui seront décernées, la dernière étant, pour les mêmes raison, le Bambi Award (2008). Hardy Krüger a été décoré de notre Légion d’Honneur (2001) pour son action en faveur du rapprochement des peuples. Lorsqu'on sait la manière dont il fit son entrée dans le monde des adultes, on mesure mieux le chemin parcouru.

Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Il y a là dedans un type très bien : Hardy Krüger. Il est venu faire le film pour rien, demandant seulement qu'on lui laisse son exploitation en Allemagne. Il a payé le doublage de la version allemande. Il croyait à la force humanitaire du film. Pas un seul exploitant allemand ne l'a sorti !"

Claude Autant-Lara, à propos du «Franciscain de Bourges»
Et tout le reste n'est que silence…
Donatienne (avril 2010)
Ed.7.2.2 : 8-4-2016