Rossano BRAZZI (1916 / 1994)

… un latin lover d'un autre temps…

… un latin lover de la vieille école Rossano Brazzi

Il fut le latin lover par définition. Ténébreux, romantique, ainsi le classa-t-on pendant la première moitié de sa carrière.

Puis un jour, lassé de cette étiquette trop suave qui ne lui correspondait sans doute plus, il entama un virage professionnel marqué et remarqué.

Dans le cadre de notre année du cinéma italien, je vous invite à mieux connaître Rossano Brazzi

Donatienne

Un adolescent studieux et sportif…

Rossano BrazziRossano, Adelmo et Oscar

Rossano Brazzi naît à Bologne, en pleine première guerre mondiale, le 18 septembre 1916. Il est le fils d’Adelmo, cordonnier, et de Maria Ghedini. L'enfant sera l’aîné de deux ans d’Oscar qui fera une carrière dans le cinéma en tant que réalisateur, producteur et occasionnellement acteur. Franca, leur sœur, viendra compléter la famille.

S’il vit sa petite enfance à Bologne, Rossano a cinq ans lorsque sa famille vient s’installer à Florence. Il y suivra une scolarité sérieuse jusqu’à des études supérieures de droit à l’université Saint-Marc. Sportif complet, il pratique le tennis, la natation et l’escrime, sans oublier le football où il sera le gardien de but de l’équipe de son lycée.

Egalement boxeur, il livrera quelques combats jusqu’au jour où, sans commettre de faute manifeste, il aura blessé sérieusement un adversaire. Très affecté, il renoncera à cette pratique et rejoindra alors la troupe théâtrale de son université. Ses camarades remarqueront très vite la qualité de son jeu de scène et le pousseront à se lancer dans cette voie. Mais son père le dirige vers un ami avocat romain : Son fils doit, à son avis, songer à un avenir sérieux…

Les débuts…

Rossano BrazziRossano Brazzi

Dans la ville éternelle, tout en menant des études de droit, il persévère dans son idée de devenir comédien. IrmaIrma Gramatica et EmmaEmma Gramatica Gramatica, deux actrices renommées de l’entre-deux guerres, vont faire de lui un acteur de théâtre et de cinéma. En 1937, il fait sa première apparition sur les planches dans une pièce (non identifiée) d’Eugene O'Neill. On le voit à l'écran dans «Piccolo hotel» (1939) aux côtés d'Emma. Alors que la 2èàme guerre mondiale commence, il fait une belle composition dans «Kean», la pièce d’Alexandre Dumas père, se vieillissant sans complexe.

Malgré les sombres nuages qui pèsent puis s'épanchent sur l’Europe, il est bientôt reconnu comme une vedette à part entière par la critique, la presse et le public.

Par trois fois, il sera le partenaire de Michel Simon à l'écran : dans «Tosca» (1940) ; dans Le film «Le roi s’amuse» de Mario Bonnard (1941) d’après Victor Hugo, où il personnifie François 1er ; dans «La dame de l"Ouest» (1942) tiré d'une nouvelle de Pierre Benoit ; Dans «E caduta una donna» (1941), il partage l’affiche avec Isa Miranda dont le futur époux Alfredo Guarini assure la réalisation.

Les propositions affluent : dans «Noi vivi» et «Addio Kira» (1942, il campe Leo l’aristocrate face à Andrei le communiste (Fosco Giachetti), son concurrent dans la conquête du cœur de la belle Kira (Alida Valli), sur fond de révolution russe. La même année, Michelangelo Antonioni fait appel à lui pour «I due foscari».

Résistant…

Rossano BrazziRossano Brazzi (1943)

Mais on ne peut rester éternellement étranger à la marche du temps. Bientôt, la UFA de Goebbels contraint Rossano Brazzi à accepter le rôle de Pablo dans «Damals» (1942) face à une partenaire allemande, Zarah Leander.Sa famille, qui n’adhère pas à l’idéologie fasciste, est menacée à plusieurs reprises. Cependant contrairement à ce qui est dit fréquemment, les parents de notre vedette ne seront pas tués par les représentants du régime en place (témoignage apporté par Maria Lidia, fille de Franca). Adelmo et Maria décèderont de maladie après les hostilités.

A peine le tournage terminé, il est convoqué à Milan pour assurer la propagande des films soutenus par le pouvoir en place. A l'insu des dirigeants de la UFA, le jeune comédien fait déjà partie du mouvement résistant italien. Pas question de se rendre à Milan : il feint d’être malade et fait mine de “tout plaquer”. Tandis que les studios Cinecitta sont transformés en camp de prisonniers de toutes nationalités, la vedette qu’il est devenu a eu le temps de se tisser un réseau d’amis complices qui vont l’aider à faire sortir en cachette des captifs. Arrêté par les SS juste avant la libération de Rome, il est relâché. Après la guerre, il sera décoré pour sa bravoure par le général Eisenhower.

Revenu au 7e art, il tournera alors 10 films qui ne laisseront pas tous d’impérissables souvenirs mais qui seront néanmoins populaires. Citons «Malia» de Giuseppe Amato, «L’aigle noir» avec Yvonne Sanson, «Furia» de Goffredo Alessandrini (tous 3 de 1946), «Il diavolo bianco/Le diable blanc» (1947), etc.

Un petit tour et puis s'en revient…

Alors que le néo-réalisme déferle sur les écrans italiens, Rossano Brazzi est perçu comme le héros romantique à l’image du Julien Sorel qu’il campe dans une adaptation du roman de Stendhal, «Le rouge et le noir» (1947). Dérouté par la tournure que prend le nouveau cinéma transalpin, constatant que sa popularité décline, l'acteur s'empresse de répondre favorablement à l’invitation de David O.SelznickDavid O.Selznick. Parti à la conquête d’Hollywood, il travaille longuement son anglais et, un an plus tard, incarne Friedrich, le professeur qui réussira à séduire June Allyson, dans les célèbres «Quatre filles du Docteur March» (1949). Espérant commencer une seconde carrière, il voit ses illusions se diluer une à une dans le miroir aux alouettes de l'Oncle Sam, les critiques jugeant sa prestation désastreuse.

Désabusé, tout comme l’avait déjà fait Isa Miranda et le fera par la suite Sergio FantoniSergio Fantoni, il rentre alors, au pays…

Séducteur et séduisant…

Rossano Brazziun corps d'athlète…

En 1950, Rossano Brazzi donne la réplique à Anna Magnani dans «Vulcano». D'un même élan du coeur, le beau brun séduit notre Danielle Darrieux dans «Toselli» (1950).

Grâce à Jean Negulesco, rencontré à Hollywood, il apparaît dans «La fontaine des amours» (1954). Si son rôle n’est pas très important, il inspire tout de même de bien tendres sentiments à Jean Peters, au point qu’elle arrive à lui trouver des yeux bleus ! Son regard câlin et envoûtant en font un nouveau sex symbol. Le film, romanesque à souhait, est agrémenté d'une chanson éponyme qui fera le tour des ondes grâce à l'interprétation de Frank Sinatra.

S'ensuivent des emplois faciles pour l’acteur charismatique qu’il est devenu. Il lui suffit de jouer pleinement son personnage de séducteur aventurier («La couronne noire» en 1951, avec Maria Felix, d’après une nouvelle de Jean Cocteau) ou d’incarner un héros de cape et d’épée amoureux («Le chevalier des croisades» et «Milady et les Mousquetaires» en 1952, «Le fils de Lagardère» en 1954) pour attirer les mouches transalpines.

Heureusement, le rôle plus difficile et délicat du mari impuissant de la belle «Comtesse aux pieds nus» (Ava Gardner) mise en technicolor par Joseph L. Mankiewicz (1954) lui permet de gagner ses galons de vedette internationale. Malgré le jugement négatif de son metteur en scène, le public féminin lui sera totalement acquis et l’on parlera d’engouements romanesques et de débordements semblables à ceux provoqués en leur temps par Rudolf Valentino ou Ramon Navaro. Il sera pourchassé par des fans hystériques et recevra plusieurs milliers de lettres enflammées par jour !

Dans «Vacances à Venise» (1955), en homme marié, il n'en séduit pas moins la prude Katherine Hepburn au fil d'une histoire d'amour qui fera pleurer les coeurs et accourir davantage de touristes dans la célèbre cité des Doges. Après quelques films d’aventure, comme «La Castiglione» avec Yvonne de Carlo (1954), nous le retrouvons sous le costume de Paul Bonnard, aventurier félon à la recherche d’un trésor, dans le film de Henry Hathaway, «La cité disparue» (1957).

Partenaire recherché de grandes comédiennes américaines, il entonne avec Mitzi Gaynor le très chantant «South Pacific» (1958), adaptation cinématographique de la comédie musicale de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein. En 1959, modulant notre langue d'un charmant accent méditerranéen, il apparaît dans «J’ai épousé un Français», une comédie parisienne animée par Maurice Chevalier.

La décennie 50 lui aura offert 32 rôles, très souvent de premier plan, et les sixties s'annoncent prometteuses. En 1961, l'acteur se glisse dans la peau d’Archimède pour témoigner du «Siège de Syracuse» ; un peu plus tard, il baigne dans la «Lumière sur la Piazza» (1961), qui illumine tout autant Olivia de Havilland

… mais pas que cela !

Rossano BrazziRossano Brazzi

Les goûts du public suivent l'évolution (?) des moeurs. Un cinéma érotique plus “hard” sort de l'ombre pour pénétrer dans… les salles obscures ! Parallèlement, Rossano Brazzi prend conscience qu’il peut être autre chose qu’un séducteur.

Décidé à prouver qu’il peut tenir des emplois de caractère, il n'hésite pas à se moquer de sa propre image lisse, sucrée dans «The Bobo» de Robert Parrish (1967). Il récidive fugitivement dans «Sept fois femme», de Vittorio De Sica (1967). Le voici devenu meurtrier dans «L'or se barre» (1969), une histoire illustrant le “casse” des usines Fiat perturbé par l'intervention de la mafia. La présence de l’hilare Benny Hill apporte un sourire dans ce sinistre programme.

Dès 1965, sous le nom d’Edward Ross, il s'oriente vers la réalisation. En 1966, il dirige et joue «Il natale che quasi non fu». Il ose encore plus d'audace, mettant en scène des jeunes femmes perverses ou perturbées («Salvare la faccia», 1969) ou apparaissant dans des histoires traversées de brutes sadiques («Mister Kingstree's War», 1973), parfois mises en scène par son frère Oscar Brazzi («Il sesso del diavolo» en 1971, etc). Dérouté, son public ne le suit pas.

Aux producteurs et réalisateurs qui tentent de le faire revenir à des personnages davantage populaires, il oppose un refus catégorique, accentuant davantage son engagement pour des rôles de criminels, obsédés sexuels, déviants, voleurs. On le retrouve toutefois, plus orthodoxe, dans «The Great Waltz» (1972), une bluette presque insignifiante évoquant la vie des Johan Strauss père et fils. Voulait-il faire un peu plaisir à son public traditionnel ? Cette participation reste une énigme. Plus fidèle à ses derniers choix, dans «La malédiction finale» (1981) , il saura, dans un personnage pour une fois protecteur, faire face à l’apocalypse menaçante…

La télévision va le tenter. On va avoir l’opportunité de le retrouver dans des productions, aussi variées que «Hawaï police d’état», «Madigan», «Ces drôles de dames», «La croisière s’amuse», «L’Ile fantastique», la série «Orient express» aux côtés de Stéphane Audran, «La vallée des peupliers» avec Nicole Courcel, «Le tiroir secret» de Michel Boisrond où il campe l’ex-mari de Michèle Morgan et le père de Marie-France Pisier, etc.

Des hauts et des bas…

Rossano BrazziRossano Brazzi et son épouse Lydia

En 1940, Rossano Brazzi épousait la baronne florentine Lydia Bertolin, qui apparut occasionnellement dans quelques uns de ses films. En 1954, il eut une courte liaison extra-conjugale avec une jeune Américaine de passage à Rome, Llwella Humphreys, fragile et psychiquement perturbée. De cette brève aventure naquit Georges (1955), élevé par son grand-père américain, le mafieux Murray Humphreys. L’enfant ne portera jamais le nom de son géniteur.

Malgré quelques césures et bien qu'assombrie par l'absence de progéniture, son union officielle fut plutôt heureuse. Lydia, restera sa compagne jusqu'à sa disparition en 1981, victime d'un cancer au pancréas.

Une période difficile commençait alors pour Rossano. Trois ans plus tard, il était inculpé, avec 36 comparses, pour complicité de trafics multiples et illégaux. Les charges prononcées contre lui seront cependant abandonnées par les tribunaux de Venise en 1985.

En 1984, il épousait l'Allemande Ilse Fischer qui l'accompagnera jusqu’au bout de sa vie.

En 1994, il travaillait son rôle du Docteur Lucidi pour le film d’horreur «Fatal Frames» quand, souffrant d’une infection virale affectant son système nerveux, il fut hospitalisé à Rome. Jamais remis de cette atteinte, il devait décéder la veille de Noël 1994, dans sa 79 ème année.

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Documents…

Sources : documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

«Romanzo d'amore» (1950)

Citation :

"Beaucoup de producteurs pensent que les acteurs sont des idiots. Je ne suis pas un idiot : j'étais avocat avant de commencer à jouer !"

Rossano Brazzi (sources Imdb)
Donatienne (mars 2011)
Ed.7.2.2 : 9-4-2016