Louis JOUVET (1887 / 1951)

… "le patron"

Louis Jouvet

Il suffit parfois d’un mot pour ranimer le souvenir d’un comédien disparu : ainsi l’adjectif “bizarre” fait surgir aussitôt le sourcil ironique, la voix grave aux langueurs insolites et le fin sourire de Louis Jouvet.

S’il a consacré plus de quarante ans de sa vie au théâtre, Jouvet n’a fréquenté le cinéma que pendant une quinzaine d’années, le temps de tourner trente-deux films qui conservent pour toujours son image magnétique…

Jean-Paul Briant

"Le théâtre est un métier honteux !"

Louis JouvetLouis Jouvet (1924)

Considéré comme Dieu le Père par tous ceux qui ont travaillé avec lui, Louis Jouvet faillit bien se prénommer Jésus : ce fut la première idée de ses parents lorsqu’il vit le jour la veille de Noël, le 24 décembre 1887 ! Son père, conducteur de travaux publics, construit alors un fort à Crozon. Avec ses deux frères, le jeune Louis connaîtra une enfance itinérante, du Puy-en-Velay à Toulouse, aux hasards des affectations paternelles.

Elève d’institutions religieuses, il y découvre le théâtre en particulier à Lyon où il est pensionnaire pendant quatre ans. Lorsque son père meurt dans un accident du travail, il n’a que quatorze ans. Sa mère décide de rejoindre sa famille à Rethel, en Champagne-Ardenne. Du côté maternel, on est pharmacien ou médecin : aussi, lorsque Louis obtient son bac à 17 ans, on lui conseille logiquement de choisir cette voie.

«Le théâtre est un métier honteux» clame le chœur familial ignorant que, sur les planches, Louis participera à sa manière au «Triomphe de la médecine»… Le voilà à Paris partagé entre les études de pharmacie - qu’il mènera à bon port - ; et le théâtre qui accapare son temps libre. Recalé trois fois au concours d’entrée au Conservatoire (un comble pour celui qui en sera l’un des professeurs les plus célèbres), Louis dirige dès 1908 le "Théâtre d’Action d’Art" où il se produit sous le nom de Jouvey dans «Andromaque» ou «Le misanthrope»

"C'est quand le rideau se lève que votre vie commence…"

Louis JouvetLouis Jouvet (1937)

Le 26 septembre 1912, Louis Jouvet se marie à Copenhague avec Else Collin, une jeune danoise rencontrée à Paris. Jeune fille au pair, elle s’occupe des enfants de Jacques CopeauJacques Copeau, metteur en scène d’avant-garde bien décidé à rénover le théâtre ronronnant de ce début de siècle.

Pour Jouvet, l’heure n’est plus à la pharmacie : Copeau l’engage en 1913 comme régisseur général au théâtre du Vieux-Colombier ; l’aventure durera neuf ans et le marquera pour la vie. A la fois décorateur, électricien, menuisier, il devient le bras droit de Copeau. Il renouvelle le dispositif scénique et invente un nouveau type de projecteurs appelés aujourd’hui encore les "jouvets". Accessoirement, il est aussi comédien.

Dès «L’amour médecin» (1913), la critique le repère dans un numéro comique de médecin bègue. C’est là que naît, d’après André Degaine, "… la légende selon laquelle sa diction si particulière masquait un bégaiement naturel". Dans «La nuit des rois» (1914), Copeau utilise à plaisir sa «savoureuse naïveté».

Lorsque la France entre en guerre, Jouvet est mobilisé ; il ne sera pas présent à la naissance de sa fille Anne-Marie, née en octobre 1914. Else lui donnera encore deux autres enfants – Jean-Paul en 1917 et Lisa en 1924 – avant que leurs routes ne se séparent.

En 1917, Georges Clémenceau charge Copeau d’ouvrir à New York un théâtre français. Aux côtés de celui-ci, Jouvet et Charles Dullin joueront pendant deux ans les classiques du répertoire national. Dix ans plus tard, lorsque Jouvet crée le Cartel des Quatre avec Dullin, Georges Pitoëff et Gaston Baty, il reprend le flambeau de son maître Copeau avec la volonté de promouvoir les auteurs contemporains…

Jouvet à L'Athénée…

Louis JouvetLouis Jouvet et Madeleine Ozeray

L’aventure personnelle de Louis Jouvet commence en octobre 1922 lorsqu’il accepte de diriger la Comédie des Champs-Elysées. C’est là que le 14 décembre 1923 a lieu la première de «Knock». Le triomphe de la pièce est providentiel : lorsque les finances seront à marée basse, une reprise de "ça vous gratouille ou ça vous chatouille ?" sera la recette magique pour retrouver l’équilibre.

En 1927, la rencontre avec Jean Giraudoux marque les débuts d’une amitié profonde. «Siegfried» (1928), interprété par le fidèle Pierre RenoirPierre Renoir, et «Intermezzo» (1933) avec Valentine TessierValentine Tessier seront les premiers jalons d’une association fructueuse qui durera jusqu’à la guerre.

Nommé professeur au Conservatoire, Jouvet sera un maître vénéré comme en témoigne son protégé François Périer : "Voir Jouvet enseigner, l’écouter, l’observer, était une expérience unique, un festival de brio et d’intelligence théâtrale". Son esprit caustique est demeuré proverbial : lors du concours d’entrée, une apprentie comédienne s’avance en déclamant "Où suis-je ?" et reçoit cette réponse sans appel "Au Conservatoire… mais pas pour longtemps !"

En 1934, au moment où sa mise en scène de «La machine infernale» de Cocteau est acclamée, Jouvet prend la direction de l’Athénée où il créera les nouvelles œuvres de Giraudoux,«La guerre de Troie n’aura pas lieu» (1935), «Electre» (1937), «Ondine» (1939), mais aussi, en 1936, une «Ecole des femmes» où rayonne Madeleine Ozeray, sa nouvelle compagne. A mille lieues de la froideur qu’on lui attribue trop souvent, il sera un directeur au tutoiement facile, aimant discuter avec les machinistes et ne dédaignant jamais de partager leur repas au bistro du coin. Charlotte Delbo, sa secrétaire, ou Léo Lapara, son assistant, ont témoigné de la dévotion de son équipe pour celui que tous appelaient "le patron".

Jouvet à l'écran…

Louis Jouvet«Topaze» (1932)

Jusque là réticent à l’égard du cinéma, Jouvet se laisse finalement convaincre d’autant qu’il sait bien que ses cachets substantiels lui permettront de parfaire les spectacles présentés à l’Athénée et, tout spécialement, les superbes décors de Christian Bérard.

Ses premiers rôles à l’écran relèvent du théâtre filmé. Après «Topaze» (1932) où il est aussi crédible en professeur à lorgnon chahuté par ses élèves qu’en homme d’affaires corrompu tirant la morale cynique de l’histoire, il co-réalise lui-même la première adaptation de «Knock» (1933) en s’entourant de seconds rôles de choix : Robert Le ViganRobert Le Vigan en pharmacien, Pierre LarqueyPierre Larquey en tambour de ville et PalauPierre Palau en Docteur Parpalaid. Pourtant, Jouvet n’est pas satisfait : "Je ne donnerais pas quarante sous de cet acteur-là !" s’exclame-t-il lors d’une projection.

La fibre cinématographique commence à vibrer en lui au moment de «La kermesse héroïque» (1935) de Jacques Feyder : en moine lubrique, il s’amuse comme un beau diable, mais ce n’est encore qu’un second rôle. En 1936, chez Siodmak («Mister Flow») et Pabst («Mademoiselle Docteur» dont le tournage l’ennuie), il ne fait que passer. Il se divertit davantage à camper un maître-chanteur nommé Rossignol dans «La maison du Maltais» (1938) ou à flirter avec Elvire Popesco dans «Education de prince» (1938) mais il lui arrive de s’égarer dans des mélos surannés comme «Forfaiture» (1937) ou «Ramuntcho» (1937) qu’il n’accepte que pour accompagner Madeleine Ozeray en Pays Basque.

"Bizarre, vous avez dit bizarre…"

Heureusement, à la même époque, Jean Renoir lui permet de prendre le cinéma au sérieux. Dans «Les bas-fonds» (1936), sa composition d’aristocrate suicidaire éblouit autant que nous enchantent les scènes où, allongé dans l’herbe, il devise avec Jean Gabin. Renoir découvre un acteur docile "… comme un petit garçon" et parle d’un tournage en "… état de grâce". Rien d’étonnant à ce qu’il lui propose aussitôt de participer à «La Marseillaise» (1937). Selon Renoir, "Jouvet n’avait pour le cinéma ni estime aveugle ni mépris injustifié".

Le tandem magique Carné-Prévert lui offre dans «Drôle de drame» (1937) un autre morceau de roi : libidineux évêque de Bedford cachant dans sa bible la photo de sa chérie, il marque les mémoires lors d’une fameuse apparition en kilt sans parler de la scène du souper où il affronte Michel Simon. Jouvet l’avait dirigé dans «Jean de la lune» en 1929 et le duo ne s’appréciait que modérément mais à l’écran il fonctionna d’autant mieux – "Comme c’est étrange !" – que leur degré d’ébriété augmentait à chaque prise !

Jeanson remplaçant Prévert, Carné retrouve Jouvet pour «Hôtel du Nord» (1938) : on retient toujours les échanges détonants avec Arletty mais ce duo explosif ne doit pas faire oublier le visage tendre d’un amoureux rêvant d’une nouvelle "atmosphère"… Dans «Entrée des artistes» (1938), on le retrouve au milieu de ses élèves du Conservatoire dont le jeune Bernard BlierBernard Blier. Entre autres scènes d’anthologie, on se souvient de son entrée dans la blanchisserie de M.Grenaison (André Brunot) où il attribue à chaque ouvrière son emploi de théâtre avant d’enguirlander les commerçants obtus qui refusent de voir leur nièce (Janine DarceyJanine Darcey) devenir comédienne.

Parmi les rencontres mémorables d’avant-guerre, on se souvient du duo Jouvet - Erich Von Stroheim dans «L’alibi» (1937) et de «Volpone» (1940) où, au centre d’une distribution pourtant prestigieuse (Harry Baur, Charles Dullin, Fernand LedouxFernand Ledoux), il rafle la mise dans le rôle du perfide Mosca.

Julien Duvivier lui propose la plus belle page de son «Carnet de bal» (1937) – il y récite mélancoliquement le «Colloque sentimental» de Verlaine à son amour de jeunesse (Marie BellMarie Bell) – avant d’en faire le charretier de la mort dans «La charrette fantôme» (1939) et de lui offrir, dans «La fin du jour» (1939), un grand numéro de vieux cabot s’écrivant lui-même des lettres d’amour, histoire de croire encore à son pouvoir de séduction.

Jouvet aux Amériques…

Louis JouvetLouis Jouvet (1943)

Au début de l’Occupation, Louis Jouvet ne veut pas se produire à Paris : il entame une tournée en zone libre puis emmène en Suisse Max Ophüls pour y tourner une adaptation de «L’'école des femmes». Ce chef d’œuvre annoncé ne verra pas le jour : le cinéaste tombe amoureux de Madeleine Ozeray et Jouvet n’est guère enclin à jouer Arnolphe dans la vie réelle…

Une proposition sud-américaine tombe à point nommé : la troupe embarque à Lisbonne en mai 1941, laissant l’Athénée sous la garde vigilante de Pierre Renoir. Commencée à Rio de Janeiro le 27 juin, la tournée s’achèvera près de quatre ans plus tard en février 1945. Jouvet en a lui-même dressé le bilan chiffré : 67 000 kilomètres parcourus en 46 mois, 376 représentations et 700 000 spectateurs.

Après des débuts couronnés de succès, les déconvenues ne manqueront pas, en particulier à Buenos Aires où le théâtre brûle et avec lui, une partie des décors. La lassitude gagne certains fidèles, dont Madeleine Ozeray qui rentre en France prématurément. Le moral remonte lorsqu’en Haïti le président fait à Jouvet le cadeau d’un chèque de 14 000 dollars, renflouant d’un coup les caisses de la compagnie. Vaillamment, de Montevideo à Caracas, Jouvet porte la bonne parole du théâtre français, doublée d’un message de résistance au fur et à mesure de l’avancée de la guerre (la tournée avait pourtant commencé avec l’assentiment de Vichy).

"Un revenant"

Louis JouvetMerci Monsieur Jouvet

Dès son retour, Jouvet renoue avec le succès grâce à «La folle de Chaillot», hommage posthume à Giraudoux dans lequel triomphe Marguerite Moreno, puis s’attaque à deux Molière devenus mythiques, «Dom Juan» (1947) et «Tartuffe» (1950).

Après cinq ans d’absence, c’est le come-back au cinéma dans un film au titre bien choisi : «Un revenant» (1946). Henri Jeanson et Christian-Jaque s’y livrent à une satire féroce où Jouvet se régale en assenant leurs quatre vérités aux médiocres bourgeois qui ont détruit son amour de jeunesse. Plus léger, «Copie conforme» (1946) de Jean Dréville lui donne l’occasion de briller dans le double rôle de l’escroc Ismora et de son sosie, un petit représentant nommé Dupon. Il faut le voir, déguisé en déménageur, faire du gringue à Jane Marken !

«Quai des Orfèvres» (1947) sera certainement son meilleur film. Le rôle de l’inspecteur Antoine, obstiné et compréhensif, père d’un petit garçon noir avec qui il ne pourra pas passer Noël, montre si nécessaire que Jouvet ne se contentait pas de faire du Jouvet. On se souvient de sa réplique à Simone Renant : "Vous êtes un type dans mon genre : avec les femmes, vous n’aurez jamais de chance !". Il retrouve Clouzot pour le sketch le plus amer de «Retour à la vie» (1949) et, sur un mode mineur, dans «Miquette et sa mère» (1950).

L’ami Jeanson lui tricote quelques rôles sur mesure : une nouvelle histoire de sosies dans «Entre onze heures et minuit» (1948), un échange savoureux avec Renée Devillers dans «Les amoureux sont seuls au monde» (1948) et le rôle croquignolet d’un photographe bigame dans «Lady Paname» (1949). C’est Guy Lefranc, jeune cinéaste alors prometteur, qui réalise ses deux derniers films : la nouvelle version de «Knock» (1950) ne rend pas vraiment justice à la pièce mais nous donne l’occasion exceptionnelle d’imaginer Jouvet en scène dans son rôle fétiche. Moins connu mais plus réussi, «Une histoire d’amour» (1951) le voit enquêter sur le suicide d’un jeune couple. On retient spécialement le passage où il engueule le père indigne (Georges Chamarat) et le rend responsable de la mort de son fils.

Lorsque le film sort, l’émotion est grande car Jouvet vient de mourir. Le 14 août 1951, en pleine répétition de «La puissance et la gloire», il est victime d’un infarctus. Il se savait malade et l’avait commenté avec son détachement habituel : "On a toujours dit que je n’avais pas de cœur. Eh bien, je crois que j’en ai un. Mais il est mauvais !". Intransportable, il meurt dans son théâtre, entouré de sa compagne Monique MélinandMonique Mélinand et de ses compagnons de route, le 16 août 1951. L’hommage que lui rendit Jean-Louis Barrault dit assez la place qu’il occupait aux yeux de toute une profession : "Il y a des êtres qui rapetissent à la mort. Jouvet ne cessera de grandir, il ne cessera d’être pour nous l’un des plus grands exemples de notre profession, l’une des plus belles figures du théâtre à travers le temps".

Documents…

Sources : «Louis Jouvet» (1989) de Josée Cathala, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Louis Jouvet, quel homme extraordinaire ! Un peu intimidant au début, mais on s’habituait vite à cette brusquerie presque tendre, à ce ton un peu cynique qui cachait mal une merveilleuse sensibilité. Le théâtre était sa passion ; cet amour l’a tué, il lui a tout donné, jusqu’à sa vie !"

Gabrielle Dorziat
Jean-Paul Briant (janvier 2014)
Ed.7.2.2 : 12-4-2016