Yves MONTAND (1921 / 1991)

… le fils de l'Italien

Yves Montand

Le temps d’une enfance difficile, le temps de l’espoir et des échecs, celui des premiers amours et des premiers succès, le temps de brûler les planches en pleine lumière…

Tant et tant de films, de rôles, aventures, drames, comédies, polars, le ton est là : qu’il soit valet, militaire, coureur automobile, milliardaire, flic ou escogriffe, c’est le temps de jouer, de danser, de chanter… "Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard".

Que de temps passé ! De tous ces temps, j’en pose trois et retiens un : Yves Montand, un artiste complet…

Cédric Le Bailly

Une étoile est née…

Yves MontandYves Montand,jeune

Le 13 octobre 1921, à Monsummano Alto, petit village au nord de Florence, la famille Livi accueille son deuxième enfant, Ivo. Giovanni, le père, est communiste dans une Italie sur laquelle ne tardent pas à se poser les ombres d'un fascisme naissant. Face aux violentes intimidations dont il est l'objet, il décide de partir pour l’Amérique. Le voyage s’arrête à Marseille pour Giuseppina, Giovanni et leurs enfants, Lydia, Julien et le petit dernier. La famille obtiendra la naturalisation française en 1929.

Au delà des soucis de la pauvreté, c’est la joie qui donne le ton chez les Livi, même si on n'a pas toujours du pain à se mettre sous la dent. Le jeune Ivo doit faire chaque jour plusieurs kilomètres à pied pour se rendre à l’école. Quand il s'attarde dans la rue, sa maman l’appelle d’un tonitruant "Ivo ! Monta !".

A 11 ans, les difficultés obligent Ivo à trouver du travail. Il quitte l’école pour travailler 10 heures par jour à l’usine. A 14 ans, se retrouvant au chômage, il choisit de rejoindre le salon de coiffure que vient d’ouvrir sa sœur Lydia. L’adolescent n’aime pas vraiment ce nouveau métier, mais la présence des femmes autour de lui l'intéresse davantage, d’autant qu’il aime attirer l’attention, avec son grand corps tout maigre et cette fantaisie qui ne le quittera jamais.

A 17 ans, il découvre le septième art. Il doit économiser toute la semaine pour pouvoir se payer le prix d'une place et admirer une Amérique effervescente au travers d'un Fred AstaireFred Astaire virevoltant ou d'un Gary CooperGary Cooper à cheval. Pourquoi ne pas essayer d’en faire autant ? A la suite d’un pari avec son frère Julien, il monte sur une scène de fortune, devient une première fois Yves Montand et chante «Boum» de Charles TrenetCharles Trenet. Davantage besogneux que talentueux, il a beaucoup travaillé sa voix et ses mouvements et Francis Trottabas, l’organisateur du spectacle, lui propose un passage à l’Alcazar le 21 juin 1939…

Sa bonne étoile…

Yves MontandYves et Edith

Yves Montand imite alors Charles Trenet ou Maurice Chevalier mais il a besoin d'affirmer sa personnalité. Avec un aplomb que seule la jeunesse procure, il commande à Charles Humel une chanson originale, dans laquelle il veut retrouver l’esprit de l’ouest américain. «Dans les plaines du Far West» connait un succès immédiat, mais ce frémissement de carrière est freiné par l’avancée des troupes allemandes. Ivo, trop jeune, n’est pas mobilisé comme Julien, et retourne à l’usine, rêvant de pouvoir retrouver un jour sa bonne étoile…

La guerre semble perdue et le besoin d’oublier la débâcle se fait sentir. Les scènes rouvrent bientôt leurs portes. A 20 ans, Yves Montand se fait un petit nom dans la région marseillaise. Mais cet embryon de carrière est encore étouffé par une convocation aux chantiers de jeunesse . Bientôt menacé par le Service du Travail Obligatoire, il se décide à rejoindre la capitale ou Audiffred, un agent artistique, lui trouve un engagement à l’ ABC.

Yves court de cabaret en cabaret où son côté américain lui donne un exotisme original. Roger Dann, qui se produit au Moulin Rouge en première partie d'un tour de chant d’Edith PiafEdith Piaf, tombe malade. La chanteuse demande alors à entendre Montand. Mort de trac, Yves s’exécute et remporte la mise. Chaque soir, sa muse lui prodigue mille et un conseils qu'il s'efforce de mettre à profit . Peu à peu, il tombe amoureux, "… victime du charme, de l’admiration et de la solitude d’Edith". Cette dernière, au delà d’un tour de chant qui s’étoffe, lui fait découvrir la littérature.

Pour la rentrée 1945, à 24, ans, il monte sur la scène de l’Étoile où son tour de chant tient durant sept semaines. En 1946, il fait son entrée dans le monde du cinéma, Edith l’imposant pour un petit rôle dans «Étoile sans lumière». S'il y joue les utilités, il ne va pas tarder à se faire remarquer…

Des étoiles plein les yeux…

Marcel Carné et Jacques Prévert s'apprêtent à ouvrir «Les portes de la nuit». Le rôle principal est proposé à Jean Gabin, qui exige de nombreuses modifications au scénario. Les auteurs demandent alors au jeune chanteur de tenir la tête d’affiche. Sur le plateau, ce dernier se sent gêné pa les contraintes techniques qu'exigent le tournage d'une grosse production. A terme pourtant, ce seront plus de 2,5 millions de spectateurs qui franchiront les fameuses portes, tandis que «Les feuilles mortes» et «Les enfants qui s’aiment» deviendront des succès éternels de la chanson française.

Yves enchaîne avec «L’idole» où il campe un boxeur, rôle pour lequel il s’entraîne plusieurs mois afin d’être le plus crédible possible, mais les critiques défavorables publiées à la sortie des «Portes de la nuit» et la rupture avec Edith l’ont profondément blessé. Sonné, il retourne sur les planches des music-halls de France, enregistre son premier 78 tours, s’entoure de musiciens qui le suivront longtemps, comme Bob Castella au piano ou Henri Crolla à la guitare. Toujours soucieux de se renouveler, il cherche de nouvelles chansons, de nouveaux auteurs.

Le 19 août 1949, à la Colombe d’Or, un restaurant de Saint Paul de Vence, Yves Montand fait la rencontre de Simone Signoret. Entre le chanteur et la comédienne éclate un véritable coup de foudre : "Ce genre de chose, tu ne le cherches pas, tu le reçois en plein cœur". Simone divorce et emménage à Paris, place Dauphine, avec l’homme de sa vie et sa fille Catherine Allégret, un havre qui deviendra vite le rendez-vous des nombreux amis toujours heureux de se retrouver à "La roulotte".

La piste aux étoiles…

Yves MontandSimone et Yves

Il faut toute la force de conviction de Henri-Georges Clouzot, pour décider Yves Montand à reprendre le chemin des studios. Multipliant lesrencontres et les répétitions, le chanteur-acteur finit par se sentir en confiance. Les premières scènes du «Salaire de la peur» sont tournées dès le 27 août 1951, dans la région nimoise. Le tournage, long et difficile, doit être interrompu à l’automne, faute d'argent. Tandis que Clouzot part en quête de nouveaux investisseurs, Simone et Yves se marient le 21 décembre 1951. Yves enchaîne avec un nouveau spectacle, mélange de chansons populaires, de poésies et de chansons engagées, qu'il présente sur la scène de l’Étoile.

Le tournage du «Salaire de la peur» reprend à l’été 1952 et le film est présenté l’année suivante au Festival de Cannes où il remporte le Grand Prix, avant de rencontrer un colossal succès populaire. Le pari de Montand de devenir acteur est gagné. Mais le jeune couple doit affronter la perte de leur futur enfant. Yves se lance à corps perdu dans le travail, retourne dans son Italie natale pour esquisser «Quelques pas dans la vie» (1953) et rejoint le plateau de «Les héros sont fatigués» (1955) où l'attend Maria FélixMaria Félix.

Humaniste par nature, proche des idées communistes par ses origines, l'acteur se mobilise contre toutes les injustices, signe l’appel de Stockholm et défend les époux Rosenberg. Chantant «Quand un soldat…», il s’attire les foudres des partisans de la guerre d’Indochine. La chasse aux “rouges” fait rage aux Etats-Unis ; le couple réagit en jouant au théâtre pendant toute l’année 1955 «Les sorcières de Salem» d’Arthur Miller, sur une mise en scène de Raymond Rouleau, et dont le succès considérable débouche sur une adaptation cinématographique (1956). Pendant le tournage à Budapest, la répression d’un soulèvement populaire par les forces soviétiques ébrèche fortement les convictions du couple qui doit se rendre en U.R.S.S. pour une série de gala. Après bien des hésitations, le 16 décembre 1956, Simone et Yves débarquent à Moscou où le chanteur est acclamé par la classe politique et applaudi par les populations venues l’écouter. A son retour, il avouera : "Je continue d’espérer ; je ne crois plus".

Après «La loi» sous la direction de Jules Dassin (1958), il se voit proposer une tournée aux Etats-Unis. En septembre 1959, à New-York, une presse dithyrambique salue le spectacle de l’artiste. Après le chanteur, pourquoi l’Amérique ne découvrirait-elle pas aussi l’acteur ?

Il faut croire aux étoiles…

Yves MontandMarilyn et Yves

La Fox cherche un partenaire à Marilyn MonroeMarilyn Monroe pour son prochain film. Après plusieurs refus, la firme contacte la nouvelle coqueluche, Yves Montand. Encouragé par Simone, celui-ci accepte, non sans appréhension, de jouer dans une langue qu’il ne maîtrise pas. Cette peur partagée autant que leur origines modestes rapprochera les deux interprètes de la manière que l'on sait.

Après «Le milliardaire» (1960), Yves entreprendra 3 autres films à Hollywood aux côtés de grandes vedettes : Lee Remick dans «Sanctuaire» (1961), Ingrid Bergman dans «Aimez-vous Brahms» (1961) et Shirley MacLaine dans «Ma geisha» (1961).

De retour en France, il renoue avec la chanson. Au théâtre, il interprète «Des clowns par milliers» avec la piquante Marlène Jobert. Pour son nouveau film, il fait confiance à un jeune réalisateur, Constantin Costa-Gavras. Simone et Yves mettent leur cachet dans la production de «Compartiment tueurs» (1965). Sous la direction d'Alain Resnais, Yves personnifie un révolutionnaire espagnol dans «La guerre est finie» (1967) ; la presse salue sa performance et lui même dira : "Même si je ne tourne plus jamais, ce n’est pas grave ; j’ai pris ma revanche sur le cinéma, j’ai vraiment fait un film". Heureusement pour nous, il en fera d'autres !

Suite au refus de Jean-Paul Belmondo, il devient pilote automobile dans «Grand Prix» (1966) ; journaliste, il est infidèle à Annie Girardot dans «Vivre pour vivre» (1967) ; intellectuel en pleine crise morale, il prend «Un soir, un train» (1968) dans le même compartiment qu'Anouk Aimée.

Il est à l’affiche de l’Olympia en 1968 quand son père décède. Les convictions politiques de Giovanni l'ont durablement marqué, mais l’homme a depuis longtemps pris ses distances avec le Parti Communiste Français et condamne ouvertement la répression à Prague : "Certes je crois aux lendemains meilleurs, mais pas à la béatitude", une position qui provoque la rupture avec son frère Julien. Cette année là, il tire avec truculence «Le diable par la queue» dans ce qui demeure l'un de ses meilleurs films.

Costa Gavras parvient à tourner «Z» en Algérie (1969) ; Yves y personnifie un député victime d’un assassinat : 12 minutes de présence à l’écran, mais son charisme donne une vraie force à l'ouvrage qui remporte un énorme succès et devient aux Etats-Unis le film français le plus regardé. L’acteur et le réalisateur se retrouvent en 1972 pour «L’aveu», où ce dernier forme avec Simone Signoret un couple pris au piège de la machine stalinienne : l’image d’Yves, amaigri avec des lunettes noires, marque les esprits des 2 millions de spectateurs.

Tant qu'il y aura des étoiles…

Yves MontandCosta-Gavras et Yves Montand

Après la dictature des colonels et les procès staliniens, Costa-Gavras et Yves Montand s’attaquent aux pratiques de la C.I.A. avec «État de siège» (1973). La cinquantaine grisonnante, l'acteur aborde ces années 70 sans chercher à cacher son âge. Sous la houlette de Jean-Pierre Melville, il se retrouve dans «Le cercle rouge» dont le centre est occupé par André BourvilBourvil.

C’est Simone qui suggère à Gérard Oury de proposer le rôle de Blaze, écrit pour le même Bourvil, dans la «La folie des grandeurs» (1973). Le duo qu'il forme avec Louis de Funès fonctionne à plein régime et plus de 5 millions de spectateurs (re)découvrent «Ruy Blas» à la sauce comique.

La rencontre avec Claude Sautet permet à Yves Montand d'habiter de nouveaux personnages. «César et Rosalie» (1972), «Vincent, François, Paul et les autres» (1974) et "Garçon !" (1983) sont des études de moeurs à la fois simples et très touchantes dans laquelle la petite bourgeoisie de l'époque ne manque pas de se reconnaître. Yves est ravi de pouvoir jouer avec Romy Schneider qu'il retrouvera pour «Clair de femme» (1979), Serge Reggiani ou encore Gérard Depardieu. Après Sautet, un autre jeune cinéaste accueille Montand en son sérail, Alain Corneau. les deux hommes vont donner au cinéma français trois polars de bonne facture, «Police python 357» (1976) , «La menace» (1977) et «Le choix des armes» (1981) pour lequel il retrouve Catherine Deneuve, sa partenaire du délicieux «Sauvage» de Jean-Paul Rappeneau (1975). «I… comme Icare» clôture ces années 70, Henri Verneuil reprenant une thèse de l’assassinat du président Kennedy dans un film qui remportera le Grand Prix du Cinéma Français.

Au début des années 80, Yves Montand devient le papa d’Isabelle Adjani, et le moins que l’on puisse dire, c’est que leur relation fut «Tout feu tout flamme» (1981). En 1981, le chanteur réclame sa part : à 60 ans, il remonte sur la scène de l’Olympia, chemise blanche, gilet noir et pochette rouge, remporte un triomphe de bonne augure pour une tournée internationale qui le mène à New-York, Los Angeles, Rio, Osaka, Yokohama, Athènes, etc.

Homme impliqué dans la vie de son pays d'accueil, il est souvent l’invité de la télévision où il condamne la passivité du gouvernement face aux événements de Pologne, démonte les mécanismes de la crise financière, renonce à remplir ce mandat politique que tout le monde espérait. Il s’engage aux côtés de Coluche dans «Les restos du cœur». Montand reste un citoyen actif et sa voix porte ; il se montre à cœur ouvert, parle sans tabou et cela plait.

Décrocher les étoiles…

Yves Montand"Ne sois jamais petit, mon petit…"

Le 30 septembre 1985, Simone Signoret s’éteint. Si la tendresse avait pris le pas sur l’amour, Yves Montand sait que rien ne sera plus comme avant. Pour Claude Berri, il campe un Papet formidable dans l’adaptation de l’œuvre de Pagnol, «L'eau des collines». «Jean de Florette» et «Manon des sources», avec Daniel Auteuil, constituent un pari colossal que près de 14 millions de spectateurs viendront plébisciter. Pour couronner ce succès, Yves est nommé Président du 40eme festival de Cannes (1987). Des photos le montrent souriant au bras d'une nouvelle compagne, Carole Amiel.

Le 31 décembre 1988, à 67 ans, homme le plus heureux du monde, il serre dans ses bras son fils Valentin. Toujours soucieux de se confronter aux nouvelles générations d’acteurs, il se produit dans «Trois places pour le 26» (1988) avec Mathilda May et «Netchaïev est de retour» avec Vincent Lindon. Pendant qu'il tourne«IP5, l’île aux pachydermes» pour Jean-Jacques Beineix (1991), il envisage de remonter sur scène et chanter en pleine lumière pour Valentin. A cette intention, il répète inlassablement son tour de chant en vue de donner une série de concerts à Bercy. Après la dernière prise de vue d’ «IP5», il s’écroule, victime d’un infarctus. «César et Rosalie» est programmé à la télévision ; de sa chambre d’hôpital, il souhaite revoir le film, mais une nouvelle attaque l’en empêchera. Ivo Livi s’éteint le 9 novembre 1991.

La mort d'Yves Montand laisse un grand vide que d’aucun rempliront de haine ou de vérité cachée. Le comédien aura attiré dans les salles obscures près de 110 millions de spectateurs rien qu’en France. Une étoile ne cesse pas facilement de briller très haut dans le ciel.

«Valentin», poème de Jean-Loup Dabadie (extrait)…
«Ne sois jamais petit, mon petit…
Tu en verras des amis qui changent d’amis,
Et des femmes qui changent, tout simplement.
Et il ne suffit pas d’être déchiré, pour être déchirant…
Souvent, pourtant, c’est ta faiblesse qui sera ta force.

Documents…

Sources : «Montand» par Alain Rémond, éditions Henri Veyrier, «Montand, le talent d'une vie» de Sandro Cassati, «Lettres à Montand» de Carole Amiel, «Tu vois, je n'ai pas oublié» de Hervé Hamon et Patrick Rotman, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"Le sauvage…"

Citation :

"Tout le monde sait ou imagine qu'il est difficile d'être menacé dans son emploi. Nous, les comédiens, nous sommes menacés en permanence et cet emploi est notre vie même. Il est inévitable que, dans cet artisanat de luxe, tout tourne autour de ta personne"

"Tu vois, je n'ai pas oublié…" (1988)
Cédric Le Bailly (mars 2014)
Ed.7.2.2 : 13-4-2016