Lino VENTURA (1919 / 1987)

… un ours bien léché

Lino Ventura

"Pour incarner un personnage, il faut que je l'aime. Il faut qu'il soit empreint d'une certaine véracité, d'une certaine humanité. Il faut que ses sentiments soient exprimés avec beaucoup de pudeur…

Je ne suis ni un pin-up boy, ni un clown. Si l'on veut garder sa dignité, il faut se faire respecter et ne pas se prendre pour ce qu'on n'est pas.

Si les personnages que j'ai incarnés depuis une trentaine d'années défilaient ici à l'instant, je crois que je pourrais, sans honte, leur serrer la main".

Lino Ventura

C'est par un beau matin d'été…

Lino VenturaAngelino Ventura

… qu'Angiolino Giuseppe Pasquale Ventura naquit à Palerme, le 14 juillet 1919, dans une famille de condition modeste. Son papa, Giovanni Ventura, exerçait dans la cité parmesane une activité d'acheteur-revendeur, que certains fabricants de légende transformeront plus tard en exportateur : ça fait mieux. Sa maman, Luisa Borrini, loue ses services dans quelques boutiques du quartier, pour peu qu'on le lui demande. C'est en fils unique – et souvent seul – que le petit 'Lino' grandira et apprendra la dure loi de la rue.

En 1925, le papa décide d'aller tenter sa chance à Paris. Il part seul pour la grande ville afin de préparer l'arrivée de sa petite famille. Un an plus tard, la mère et l'enfant se présentent à la dernière adresse connue… où ils ne trouvent personne ! Angiolino ne reverra jamais son père. La vie est difficile pour une femme seule avec son enfant, perdue dans la capitale française où elle ne connait personne. Mais le prix et les perspectives du retour l'engagent à rester sur place, en un temps où l'on avait davantage besoin de petites mains qu'aujourd'hui. Ces années difficiles que le garçonnet traverse seul avec Maman Borrini sont sans doute l'explication du patronyme original – Angelo Borrini – dont on affublera souvent notre vedette, au point qu'une rue de Bourges portent encore aujourd'hui ce (faux) nom !

La maman en besogne, l'enfant, livré à lui-même, arpente plus souvent les rues de Montreuil qu'il n'use les bancs de l'école locale. Si bien que, dans sa treizième année, on choisit de le faire entrer dans la vie active : groom, vendeur de journaux, livreur, etc. Il dépense la partie de son argent de poche qu'il est autorisé à conserver en se rendant régulièrement au cinéma, un spectacle dont il est friand.

A table !

Adolescent, puis jeune homme, il exerce ce qu'on appelle communément quelques petits métiers, surtout lorsqu'on on a fini par en obtenir de plus grands : mécanicien, employé de bureau, représentant de commerce. Toujours Italien à l'aube de la Seconde Guerre Mondiale, il reçoit une “invitation” à satisfaire ses devoirs militaires sous le régime fascite, convocation à laquelle il préfèrera la désertion. Grand sportif au passé batailleur, las de vivre d'expédients, il décide un jour d'affiner ses qualités physiques et se lance dans la lutte gréco-romaine, une discipline pour laquelle il présente le gabarit adéquat.

Marié depuis le 8 janvier 1942 à Odette Lecomte (rencontrée en 1935 à la Compagnie Italienne de Tourisme, une agence de voyage parisienne où il exerçait comme aide comptable) et père de la petite Mylène (1946), il lui faut désormais assumer les responsabilités dont la vie le charge. Afin de joindre l'utile à l'agréable et de mettre un peu de beurre dans les spaghetti, il enchaîne avec la lutte professionnelle, en d'autres termes le catch, davantage spectacle sportif que discipline olympique. Ainsi pour les besoins des affiches, naît Lino Ventura, que l'on ne tarde pas à présenter comme le "champion d'Italie", cette péninsule qu'il ne reniera jamais, même après avoir acquis une double nationalité : "Je suis né Italien et je mourrai Italien !".

La vie serait restée (moins) belle si ce fieffé coquin de champion français, Henri Cogan, catcheur et cascadeur à ses heures maigres, n'avait eu la mauvaise idée de balancer notre Rital sur la première rangée des spectateurs d'une exhibition : une jambe brisée, blessure rédhibitoire lorsqu'on exerce ce métier. Confus, ce sentant coupable, Henri laissera un jour tomber une idée saugrenue dans l'oreille du malabar : "Pourquoi ne t'orienterais-tu pas vers le cinéma, comme moi ?". Il est fou, ce Cogan…

L'après-midi d'un fauve…

Lino Ventura«Le fauve est lâché» (1958)

Enfin rétabli, Angelino envisage de se consacrer à l'organisation de combats de lutte. Il s"est déjà engagé dans cette voie lorsque Jacques Becker peaufine la distribution de son prochain film, «Touchez pas au grisbi» (1953), d'après un roman d'Albert Simonin. La vedette principale, Jean Gabin, est alors au creux de la vague ; l'acteur mythique des années trente compte sur cette opportunité pour redorer son blason. Il reste un rôle important à distribuer, celui d'Angelo, un méchant gangster d'origine italienne qui a bien l'intention d'y toucher ! Un assistant de production, Emanuele Cassuto, connaît un lutteur qui pourrait faire un Angelo convenable. Convoqué, notre Angelo à nous se présente, dossier de presse sportif sous le bras, pensant que l'on recherche un cogneur pour quelques combats. Découvrant le rôle, il refuse tout net : "Je ne suis pas un acteur !". L'assistant de réalisation, Marc Maurette, puis Becker lui-même reviennent à la charge, essuyant le même refus. Mais Lino a besoin d'argent : réflexion faite, il tente le tout pour le tout et demande une somme démesurée, compte tenu de son inexpérience. A sa grande surprise, sa proposition est acceptée ! Adoubé par Jean Gabin, Lino Ventura fait ainsi son entrée dans le monde du septième art !

Le film terminé, fraîchement papa du petit Laurent, Lino retourne à ses rings de la salle Wagram, bien décidé à rester dans un domaine qu'il connaît bien. Quelques propositions tombent, que l'homme refuse ; il faut attendre 1955 et «Razzia sur la chnouf» pour le revoir, non plus en face mais aux côtés de Gabin. Le pacha l'a à la bonne, qui souffle son nom à l'oreille de Georges Lampin pour une énième adaptation de «Crime et Châtiment» (1956).

D'un tournage à l'autre, Lino finit par entrevoir qu'il peut prendre le risque de changer de métier. Son imposante carrure et ce talent naturel qu'il ne voudra jamais se reconnaître le font apprécier du public et remarquer par les producteurs. De film en film, il traîne son personnage de dur avec plus («Le rouge est mis» et «Ascenseur pour l'échafaud» en 1957) ou moins («La loi des rues» et «Action immédiate» en 1956, «Maigret tend un piège» en 1957…) d'ampleur.

L'année 1958 laisse descendre Linda dans le nid familial, un événement dont nous aurons à reparler… Elle ne se termine pas sans que l'on reconnaisse au bel Italien la capacité de porter un film sur ses larges épaules. Ainsi naît à l'écran le personnage de l'agent secret Géo Paquet, qui étale sa politesse à grands coups de taloches : «Le gorille vous salue bien» (1958) ! Digne représentant du règne animal, il réapparaît sous le nom de Paul Lamiani pour faire le ménage dans une sombre histoire d'espionnage, et lorsque «Le fauve est lâché» (1958), il faut le boire ! Avec modération, bien entendu, quitte à laisser les fonds de bouteille à Roger Hanin

1959 constitue une étape charnière dans la carrière de Lino Ventura. Il lâche peu à peu ses peaux de bêtes pour incarner des personnages plus subtils : le quidam victime d'une machination dans «125, rue Montmartre» ou le mari jaloux de «Un témoin dans la ville» font appel à davantage de subtilité que celle que l'on peut attendre d'un punching ball. A corps défendant, Lino Ventura pénètre dans la cours des grands et nombreux sont ceux qui l'ont compris

Audiard, Lautner et Ventura : l'heure des braves…

Lino VenturaLino Ventura (1966)

A commencer par Claude Sautet, assistant sur «Action immédiate» (1956) et «Le fauve est lâché», qui s'apprête à réaliser son 2ème film et sa première oeuvre personnelle, adaptant un récit de José Giovanni dont Lino lui a parlé. Abel Davos n'est pas une brute épaisse ou un malabar de service, mais un être humain doté d'une véritable psychologie. S'il abat sans rechigner ceux qui se mettent en travers de sa liberté, il n'en demeure pas moins attachant, soucieux de son épouse et de ses deux enfants, tout en cherchant à échapper au destin funeste qu'on lui devine. Dans le duo qu'il constitue avec le jeune Jean-Paul Belmondo, c'est Lino qui tient le rôle du professeur Gabin, son maître de cinéma !

En 1960, prenant «Un taxi pour Tobrouk», l'acteur arbore le pompon des fusiliers marins pour défendre, la fleur au fusil, des dialogues signés Michel Audiard. Ce n'est pas la première fois qu'il joue le porteur des bons mots du “petit cycliste” – outre quelques oeuvres déjà citées, ajoutons «Trois jours à vivre» (1957) – mais cette fois, le bavard s'en est donné à plume joie et sa voix de cinéma lui rend un écho qui porte loin : "Dans le désert tu trouves un macchabbée égorgé que tu ne peux pas identifier ; on lui fouille les poches. Quand on  trouve un ouvre-boîte, c'est un British, et quand c'est un tire-bouchon, c'est un Français !". Le ton est donné.

Si l''année 1961 est en retrait pour l'acteur, qui se perd (retenons toutefois «Le bateau d'Emile», même s'il est resté à quai) dans des productions étrangères et/ou dans des films à sketches, elle est marquée, sur le plan privé, par la naissance de Claudia.

Le duo Audiard-Ventura se transforme en trio lorsque Georges Lautner, jeune réalisateur, décide de mettre en bobines une histoire d'Albert Simonin, «Grisbi or not grisbi». Contre l'avis de la production qui espère Jean Gabin, il impose Lino Ventura, de 15 ans plus jeune. Bien lui en a pris : «Les tontons flingueurs» (1963) est devenu avec le temps un film culte dont on reprend les répliques sans toujours savoir d'où elles proviennent !

Dans le prolongement du Monocle, un nouveau style d'humour cinématographique s'affirme. Le trio persistera dans la couleur noire et le genre loufoque sans qu'il y ait matière à s'en plaindre. «Les barbouzes» (1964) puis «Ne nous fâchons pas» (1965) installent Lino Ventura dans la cour des grands. Aurait-on pu penser que la comédie allait ainsi révéler ce costaud dont on ignorait encore la tendresse du coeur ? C'est pourtant dans un registre plus grave qu'il entre dans la cour du maître français du film sombre, Jean-Pierre Melville. Celui-ci n'a jamais fait rire personne, et «Le deuxième souffle» (1966) pas davantage que «L'armée des ombres» (1969) ne dérogeront à la règle.

La décennie des sixties s'achève en beauté.«Le clan des Siciliens» de Henri Verneuil (1969) sonne comme un passage de témoin : Gabin, truand vieillissant, se rend à l'inspecteur Ventura dont il salue les méthodest. Le policier fera bientôt étalage de ses qualités devant la pétillante Marlène Jobert dans ce chef-d'oeuvre du cinéma populaire que demeure «Dernier domicile connu» (1969). Entre Lautner, Melville et Giovanni, l'acteur a mûri. Certes, il ne peut pas tout jouer, et il le sait. Mais il a l'intelligence de ne s'engager que sur des voies qui lui semblent praticables et, s'il a pu se fourvoyer en quelques occasions, on le verra quitter des plateaux où il se sentait incapable de donner ce qu'on attendait de lui ou encore refuser des rôles trop éloignés de sa perception du monde («Le vieux fusil», 1975, etc)

L'engagement…

Parents de Linda, handicapée mentale, Lino Ventura et son épouse commencent à s'inquitéter de l'avenir de leur fille lorsqu'ils ne seront plus de ce monde. Ils comprennent rapidement que les pouvoirs publics ne sont pas en mesure de face pleinement à leur devoir, pourtant régalien s'il en est, en ce domaine et décident alors d'apporter leur contribution à cette lourde tâche.

Le 6 décembre 1965, l'acteur lance un appel émouvant par le biais du petit écran, sollicitant l'aide des téléspectateurs pour contribuer à la création de maisons d'accueil. L'association Perce-Neige est née. Dix ans plus tard, reconnue d'utilité publique, elle obtient la publication d'une loi d'orientation en faveur des personnes handicapées. En 1981, la première "maison Perce-Neige" ouvre ses portes à Sèvres. Aujourd'hui, il existe 50 établissement de ce type dans notre pays, dont une trentaine sont dirigées directement par l'association, à la tête de laquelle se trouve le président Christophe Lasserre-Ventura, petit-fils du fondateur (cf.Perce-Neige ).

Le soir avant la nuit…

Lino Ventura«Cent jours à Palerme», 1984

Les années soixante-dix et quatre-vingts seront celles de la reconnaissance des talents de l'acteur, tout au moins par le public puisque les jurés des César n'auront jamais la bonne idée de l'honorer, nonobstant une nomination pour sa performance en Jean Valjean dans une adaptation des «Misérables» redessinée par Robert Hossein (1982). En 1977, il aura toutefois le privilège, de présider la 2ème cérémonie idoine, succédant dans cette fonction à … Jean Gabin, décédé 3 mois plus tôt et auquel il dédie la soirée.

En cette décennie, Lino va exceller dans le rôle récurrent d'un homme se retrouvant face à des événements qu'il ne comprend pas et dont il ne se dépêtrera, en véritable héros occidental, que par ses propres moyens. Ainsi en sera-t-il de Clément Tibère, alias «Le silencieux» (1972), du Roland Fériaud d'«Un papillon sur l'épaule» (1977), de Romain Dupré, «L'homme en colère» (1978), du Sébastien Grenier de «Espion, lève-toi» (1981), ou encore de l'écrivain Bastien Grimaldi, «La 7ème cible» (1984).

Parfait sous ce costume, il joue également des partitions remarquables sous la houlette d'un représentant de la jeune génération de cinéastes, en la personne de Claude Lelouch (il est vrai confirmé depuis sa palme cannoise). Il se glisse ainsi aussi bien dans l'univers parodique de «L'aventure c'est l'aventure» (1972) que dans la comédie douce-amère de «La bonne année» (1973). Plus discret en époux d'Annie Girardot, il retombe dans ses travers manuels en administrant à la toute jeune Isabelle Adjani «La gifle» magistrale (1974) dont elle se souvient encore ! Passant avec bonheur de la comédie débridée («L'emmerdeur», 1973) à l'angoisse la plus oppressante («La cage», 1975), il est au sommet de son art dans le rôle qui, à lui seul, aurait justifié la reconnaissance de ses pairs, l'inspecteur Antoine Gallien maintenant trop longtemps Jérôme Martinaud en «Garde à vue» (1981).

Nous citerons pour terminer une des rares contributions intéressantes (avec «Cadavres exquis» de Francesco Rosi en 1975), que notre homme, finalement plus hexagonal qu'il ne le pensait, accorda au cinéma extra-muros, campant magistralement le général Della Chiesa bien décidé à mettre un terme aux exactions des Brigades Rouges («Cent jours à Palerme», 1984).

Adieu, poulet !

Deux mots caractérisent Lino Ventura dans le souvenir que nous en conservons : la pudeur et sa descendance naturelle, la discrétion. Il dut ainsi se faire violence pour apparaître sur les petits écrans et lancer l'appel dont nous avons parlé (il s'y montre d'ailleurs fort mal à l'aise comme on peut en juger). Outre son refus éternel de se laisser maquiller, on connaît bien son aversion à embrasser ses partenaires à l'écran (mis à part… Charles Bronson dans «Cosa Nostra» (1972), mais c'était pour lui donner le baiser de la mort !). Ainsi, Marie Dubois dut se jeter sur lui par surprise dans «Les grandes gueules» (1965) afin de lui voler un baiser de la vie : on dut couper la fin de la scène afin d'occulter le geste répulsif du récipiendaire ! Mises à part quelques bavettes distribuées ça et là, seule Angie Dickinson eut droit à une déclaration à bouche-que-veux-tu, fort peu de nature à calmer «L'homme en colère» qu'il était alors. Et il faudra attendre un quart de siècle après sa mort pour que l'on commence à parler à son égard d'une liaison extra-conjugale qui ne fut jamais de nature à mettre en péril la stabilité de son couple.

Car, le 22 octobre 1987, lors du dîner familial, Lino Ventura est pris de violentes douleurs dans la région du coeur. Il ne tarde pas à s'écrouler, victime d'une crise cardiaque, et le médecin, appelé à son secours, ne peut que constater le décès : «Le ruffian» (1982) venait de passer «L'arme à gauche» (1964) et «La jonque chinoise» – projet englouti par manque de liquidités (!), mais sur le point d'être renfloué – resterait à quai.

Nul n'a oublié ce petit immigré italien qu'un hasard – que l'on hésite à qualifier de malveillant – a détourné de ses prétentions pugilistiques pour en faire une des plus grandes vedettes française du 3ème quart de son siècle. En 1999, la mairie du 9ème arrondissement parisien baptisa l'une de ses aires Place Lino Ventura. Pour ne pas être en reste, en 2003, la commune de Parme (Italie) donnera à sa cinémathèque le nom de Centro Cinema Lino Ventura. Les deux extrémités de son existence se rebouclèrent ainsi en un hommage que l'on espère éternel.

Documents…

Sources : «Lino» par Odette Ventura (éditions Robert Laffont), «Lino Ventura, un fauve au coeur tendre» par Christian Dureau (éditions Didier Carpentier, 2007), documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Adieu, l'acteur…

Citation :

"Moi, un acteur? Non ! Un acteur, c'est Laurence Olivier. Non mais vous me voyez dans Shakespeare ? Vous me voyez avec un bouquet de fleurs à la main, vous ?"

Lino Ventura
Christian Grenier (juin 2015)
Lino Ventura :

Il ne m'a jamais demandé pourquoi je voulais le voir et il m'a simplement dit ces mots : «Ca va ?». Je lui ai dit : «Ca va très bien !»

Il m'a dit : «Bon, à tout à l'heure !». Et je lui ai répondu : «Ben c'est ça, à tout à l'heure !»

Voilà. Et je sais que si Jean Gabin ne m'avait pas reçu, je serais reparti et je n'aurais jamais fait de cinéma. Voilà à quoi ça tient !

Cité dans "Lino Ventura, un fauve au coeur tendre" (cf.Sources)

«Les tontons flingueurs»:

***

"Les cons ça ose tout. C'est même à ça qu'on les reconnaît !"

***

"Mais il est complètement fou, ce mec ! Mais moi, les dingues, je les soigne. J'm'en vais lui faire une ordonnance, et une sévère… J'vais lui montrer qui c'est Raoul. Au quat' coins de Paris qu'on va l'retrouver éparpillé par petits bouts, façon puzzle. Moi quand on m'en fait trop, j'correctione plus : j'dynamite, j'disperse, j'ventile !"

***

"Ah, faut reconnaître ! C'est du brutal !

- Vous avez raison… Il est curieux, hein… 

- J'ai connu une Polonaise qui en prenait au petit déjeuner… Faut quand même admettre que c'est plutôt une boisson d'homme."

***

Dialogues de Michel Audiard

Claude Pinoteau :

Après de nombreuses répétitions techniques, le moment fatidique arriva. Imprudemment, je crus bon de recommander une dernière fois à Lino un baiser voluptueux, un vrai baiser de cinéma, un baiser d'homme viril ! Je pensais qu'en en rajoutant j'obtiendrais un minimum acceptable. C'était une première. Après tant de films chastes, Lino allait enfin embrasser une femme sur la bouche. Suspense sur le plateau ! Photographes à l'affût !

«Moteur !» Tension monstre. «Action !»

Tout se passait bien : travelling coulé, les acteurs parfaits. Dernier dialogue devant la porte ouverte du wagon, sonnerie du départ du train. Lino saisit alors Angie brutalement dans ses bras et l'embrassa sur la bouche avec une telle ardeur virile qu'Angie fut un instant à la lisière de l'asphyxie ! Après mon «Coupez !», elle reprit son souffle. Enfin, émerveillée, elle se mit à hurler à la cantonade : «Lino kissed me ! Lino kissed me !» L'équipe applaudit l'exploit.

J'étais le seul à ne pas se réjouir : le baiser était démesuré, trop soudain. Un quasi-viol bucal ! Me sentant contrarié, Lino m'interrogeait du regard en s'essuyant la bouche avec un Kleenex. Inquiet, il s'avança vers moi. «C'était ce que tu voulais ? Non ? dit-il. Me demande pas d'en faire plus !» Non. Il fallait en faire moins ! Hypocrite, je lui expliquai que c'était parfait, mais qu'il faudrait assurer une autre prise avec un baiser au début plus tendre, progressivement sensuel, laissant à Angie une chance de participer. On choisirait la meilleure prise au montage.

Lino eut une expression de stupeur, puis de fatalisme résigné. Il fallait prendre le risque d'une seconde épreuve. Quel métier ! (Tous les techniciens rêvaient d'embrasser Angie !) Lino qui était le courage fait homme renâclait devant l'offense renouvelée à ses principes.

Après une deuxième prise ratée par la perte d'équilibre de Ventura sur le marche-pied, la troisième fut la bonne et Lino parut tendre et sensuel grâce à la participation active d'Angie.

«Merci la vie !», éditions du Cherche-Midi (2005)

Ed.7.2.2 : 16-4-2016