Omar SHARIF (1932 / 2015)

… “un prince oriental”

Omar Sharif

"C'est extraordinaire ! Tu ne vivras pas en Egypte mais tu seras connu dans le monde entier… Et tu gagneras beaucoup d'argent !"

Le gamin de 13 ans qui écoute les prédictions de la cartomancienne à qui il a confié sa main est ébahi.

Il s'appelle Michel, il vit en Egypte et ne sait pas encore que la prophétie se réalisera et qu'il deviendra pour le monde entier Omar Sharif

Donatienne

Un jeune Egyptien fasciné par la France…

Omar SharifOmar Sharif

Michel Demitri Chalhoub est né le 10 avril 1932, à Alexandrie (Egypte). Son père Joseph est négociant en bois précieux. Quant à sa mère, Claire Saada, elle nous est décrite comme belle, rousse, subtile et habile. Le jeune Michel, qui a une sœur cadette, vit une petite enfance des plus faciles, dans une famille aisée. Il est gâté mais on lui inculque de bonnes valeurs morales : "Mes parents étaient simples, droits, pieux". Cependant, il aura toujours du mal à admettre qu'on puisse faire du commerce en restant honnête et éprouvera une aversion instinctive envers toute forme de négoce.

Il est élevé dans la religion catholique melkite. Il a 6 ans quand entre dans sa jeune vie un personnage qui aura une influence capitale sur lui ; son oncle par alliance, le Français Henri, est professeur au Caire. C'est lui qui va l'ouvrir à notre culture, en lui faisant découvrir la littérature et le cinéma de notre pays, l'intéressant même au Tour de France ! "Je préfère Racine à Shakespeare car il est Français" dira un jour la grande vedette mondiale Omar Sharif.

Dans ces années là, Michel est un petit bonhomme bien enveloppé, gauche, maladroit. Il fréquente le lycée anglais du Caire. Lui qui est plutôt empoté, tout en se montrant un excellent élève, va se jeter à corps perdu dans le sport. Il devient un adolescent svelte, élégant, à l'aise dans ses gestes. Il aime par ailleurs se produire sur la scène du théâtre scolaire pour la plus grande joie de ses camarades qui lui manifestent leur enthousiasme au point de le rendre quelque peu cabotin. En 1947, avec ses deux cousins franco-égyptiens, il vient pour la première fois En France où il se montre littéralement émerveillé. Il se rapproche de plus en plus de son oncle et de ses cousins, chez qui il peut assouvir sa soif de découverte, contrairement à ce qu'il trouve chez ses parents qui, n'ayant pas la même ouverture d'esprit, se dispersent dans les salles de poker et de baccara.

"Je serai comédien…"

Le jour de ses 16 ans, son père lui offre une voiture mais voit d'un mauvais œil cette lubie de jouer les saltimbanques : n'est-il pas convenu que son fils prendra sa suite dans le commerce familial ? A 18 ans, celui-ci décroche l'équivalent des deux baccalauréats et les portes des universités anglaises s'ouvrent grandes pour lui. Parallèlement, il s'attache à constituer une troupe de théâtre avec laquelle il se risque à monter «Eurydice» de Jean Anouilh. M.Couve de Murville, ambassadeur de France, le félicite et la presse commence à s'intéresser à ce tout jeune homme qui met en scène et qui joue, tandis que papa ne tarde pas à manfester quelque fierté… L'adolescent hésitant a fait place à un jeune adulte au physique de prince charmant : brun, avec des yeux de braise, il a déjà énormément de succès auprès des jeunes filles…

Omar Sharif et Fatem Hamama…

Omar SharifOmar et Fatem

De retour au pays après des études honorables, Michel est demandé par Youssef Chahine, un ami d'enfance devenu metteur en scène. Ce dernier lui présente le projet de son nouveau film, «Ciel d'enfer» (1954) avec dans le principal rôle féminin la “Shirley Temple égyptienne” qui a su passer le cap de l'adolescence, la grande vedette Fatem Hamama. Contrairement aux usages locaux, l'intrigue prévoit une scène d'amour avec baiser à l'appui, discret certes, mais qui suffira à provoquer un scandale ! Car Fatem est mariée et mère d'une petite Nadia de 5 ans. Les Egyptiens les plus conservateurs se sentent trahis, mais le film bat tous les records de fréquentation. Michel, devenu Omar El Sharif sur l'affiche, est alors considéré comme l'homme par qui le scandale est arrivé. Cette histoire, alimentée par les médias, place les deux acteurs dans une situation délicate. Ils font tout pour éviter de se rencontrer. Mais c'est bien connu depuis une fameuse affaire de pomme, tout fruit défendu est appelle à être croqué… Les fausse rumeurs de leur éventuelle liaison finissent par les pousser dans les bras l'un de l'autre. L'idylle devient sérieuse au point de déboucher sur un divorce et un mariage. Hélas, Fatem, l'icône des musulmans, ne peut changer de confession. C'est Omar qui le fera par amour, au grand désespoir de son père…

Les films s'enchaînent… Omar est alors le jeune premier oriental par excellence. Il tourne sans arrêt : 21 films en 8 ans dont les renommées ne franchiront cependant pas les frontières de l'Egypte. A cinq reprises, il y retrouve son épouse : «Nos plus beaux jours» (1955), «Les eaux noires» (Youssef Chahine, 1956), «Terre de paix» (1957), «Je ne dors point» (1958), «Le fleuve de l'amour» (1960). En 1956, le réalisateur français Richard Pottier envisage de mettre en scène «La châtelaine du Liban» avec le jeune premier de l'époque, Jean-Claude Pascal, accompagné de Jean Servais et de Juliette Gréco. Cherchant un comédien oriental pour compléter la distribution, il fait choisir les prétendants par Jean-Claude au moyen d'un jeu de fiche. Ce dernier désigne Omar sans le connaître, lui ouvrant ainsi les portes du cinéma occidental

Quelques mois plus tard,déjà encombré par une dette de jeu, Oma accepte un premier rôle, celui de «Goha» (Jacques Baratier, 1957) qui lui fait partager l'affiche avec Claudia Cardinale. Sur le plateau de tournage, on lui remet un télégramme en provenance de son épouse : "Tarek est né ". Ce sera là son unique enfant

Le prince et le docteur…

Omar SharifLe prince Ali

Nous voici en 1962. David Lean prépare sa grande fresque «Lawrence d'Arabie» dont il confie le rôle titre à Peter O'Toole, aux yeux si bleus. Pour incarner le prince Ali, il pense en un premier lieu à Maurice Ronet, mais il s'aperçoit à temps que ce dernier a également les yeux clairs ; il n'en démord pas, il veut un contraste saisissant entre ses deux héros. C'est ainsi qu'Omar est choisi…

A l'issue d'un tournage de 2 ans en plein désert, le film rencontre un immense succès (8 oscars !) . Imposer deux inconnus, dans une fiction de 4h relevait véritablement d'un défi audacieux, que le producteur et le réalisateur ont su relever. De cette aventure, Omar confiera avoir trouvé un style – le port de la moustache, une démarche, une assurance – et constitué de profondes amitiés comme celles qui le lieront longtemps à Peter et à David.

La remise des Oscars à Hollywood fait davantage connaître la civilisation occidentale à notre héros, tandis que Fatem est restée en Egypte auprès de Tarek. Omar, grisé par son succès,se montre incapable de résister aux tentations féminines à la mode de l'Oncle Sam. Il en prévient “honnêtement” son épouse, afin qu'elle puisse refaire sa vie, ce dont elle ne se privera pas.

Quant à lui, il signe de façon hasardeuse, un contrat le liant à la Columbia pendant 7 ans pour un salaire dérisoire. Il se doit de figurer dans des productions qu'il n'aurait pas choisies en d'autres circonstances, comme «Genghis Khan» (1965) – 4 mois d'un tournage éprouvant en Yougoslavie – ou encore «La fabuleuse aventure de Marco Polo» (1964) où il incarne le très kitch Sheik Alla Hou.

S'il garde un bon souvenir de sa rencontre avec Gregory Peck dans «Et vint le jour de la vengeance», il se montrera plus réservé en évoquant «La chute de l'empire romain» (1964) où il s'amusera pendant 6 mois à jouer l'époux de Sophia Loren, la première star occidentale qu'on lui met entre les bras. Une complicité de bon aloi s'installe entre les deux comédiens. Quant au film, un peplum au métrage impressionant (185 minutes, c'est long pour une chute !), on se souvient surtout de son impressionnant générique.

Le Docteur Jivago
Omar Sharifle docteur Jivago

L'apogée de la carrière d'Omar Sharif se situe certainement au milieu des années 60, avec son inoubliable interprétation du «Docteur Jivago» (1965), le personnage créé par Boris Pasternak : "Ce rôle fut pour moi le plus exaltant et le plus redoutable". Exaltant car David Lean, à nouveau son réalisateur, lui demande de diriger son petit Tarek âgé de 7 ans : "En expliquant à mon fils les réactions de Jivago enfant, j'entrais plus sûrement dans la peau de Jivago adulte". Redoutable car cette prestation qui aura tant ému le public l'aura marqué de façon indélébile. "Elle m'a marqué, ligoté, limité ; quoi que je fasse, je serai éternellement le Docteur Jivago et mes autres films passeront au deuxième plan".

La même année, Fatem et Omar se séparent officiellement. Au soir de sa vie, l'acteur déclarera que, s'il a vécu de belles histoires amoureuses (Barbra Streisand, Anouk Aimée, Andréa Ferréol…), il n'aura su la remplacer et elle sera restée la seule femme de sa vie.

Omar Sharif gagne alors d'énormes sommes d'argent qu'il dépense follement ! Il parle sept langues et se trouve à l'aise partout sur la planète. Il joue, descend dans de grands palaces, fait livrer un camion de roses à une belle qui l'avait dédaigné, commence à s'intéresser aux chevaux au point d'envisager une écurie (il remportera de beaux succès avec ses chevaux Royaltex et Don Bosco), achète une magnifique demeure à Auteuil (il la perdra sur les tapis verts des casinos), etc. Pour avoir des liquidités, il signe tout ce qu'on lui propose…

"J'ai oublié de vous dire…"

Dès lors, il y aura du bon et du moins bon au long de son parcours cinématographique. Du bon, comme son apparition dans «La nuit des généraux» (Anatole Litvak, 1966), «Funny Girl» (William Wyler, 1968), où il joue le dandy amoureux mais désabusé de Barbra Streisand. La suite de cette comédie aigre-douce sera tournée un peu plus tard mais, avec les ans, «Funny Lady» (Blake Edwards, 1974) aura perdu quelque peu de son charme. «Mayerling» (Terence Young, 1968) est une évocation romancée du drame lié à cette petite bourgade autrichienne et qui épouse la thèse aujourd'hui controversée du double suicide par amour. Omar y incarne un archiduc Rodolphe romantique et attachant face à la douce Marie Vetsera (Catherine Deneuve), l'impératrice Sissi ayant épousé les traits d'une Ava Gardner dont il avouera être tombé amoureux sur le tournage. Evoquons aussi «La vallée perdue» (James Clavell, 1970) aux côtés de Michael Caine

Le moins bon sera pour quelques films d'aventure davantage “aventureux”, comme «Les mameluks» (1965), «Opération opium» (1966), «La belle et le cavalier» (1967), jusqu'aux «Trois hommes sur un cheval» (1969) sur lequel il n'aurait mieux fait de ne pas monter. Les avis seront unanimes et virulents quant à son interprétation du «Che» (Richard Fleischer, 1968), dont il voudra bien reconnaître qu'elle ne fut pas une révolution dans l'histoire du septième art.

Pour monter «Le casse» de la nouvelle décennie (1971), Henri Verneuil réunit Omar Sharif, Robert Hossein et Jean-Paul Belmondo en un cocktail explosif où notre oriental joue un vilain qui recevra la punition qu'il aura méritée ! Deux ans plus tard, les secrets du Capitaine Nemo nous seront révélés sur les petits écrans, avant de l'être sur les grands, dans une énième mouture troublante et envoûtante du récit de Jules Verne, «L'île mystérieuse» : tout le monde s'accordera à dire qu'Omar était vraiment Nemo !

Omar SharifOmar Sharif

Entre deux parties de pokers ou de bridge (dont il était l'un des meilleurs pratiquants au monde), l'acteur tournera encore une bonne quarantaine de films dont nous citerons «Mayrig» et «588, rue Paradis» (1991), l'histoire en deux volets de l'enfance d'Henri Verneuil.

En 2003, il personnifiera le vieil épicier de «Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran», une très touchante histoire mise en images par François Dupeyron, performance dont il sera récompensée par un César du meilleur acteur 2004 et un Lion d'or du festival de Venise.

«J'ai oublié de te dire…» (2009) nous narre l'amitié s'installane entre un vieux monsieur et une jeune fille quelque peu à la dérive qui se retrouveront autour d'une passion commune, la peinture, avant que le vieillard, frappé par une forme d'Alzheimer ne quitte ce monde dignement, grâce à sa jeune et nouvelle amie.

A côté de ses multiples présences cinématographiques auxquelles il ne servit trop souvent que de prête-nom, Omar Sharif aura tourné pour la télévision de nombreuses fictions historiques («Pierre le Grand», «Anastasia», «Catherine la grande», etc). il aura également incarné Saint Pierre dans une série de la RAI, la télévision transalpine, ou encore le sorcier des «Voyages de Gulliver». En form de clin d'oeil, il fera une apparition en Archiduc Rodolphe dans une nouvelle version du drame réalisé pour la petite lucarne. Il aura par ailleurs prêté sa voix aux accents cosmopolites pour des doublages de films d'animation. Enfin, nous avons tous en tête son message publicitaire : "Les courses, vous savez, c'est ma grande passion…". Nous le savions, Omar, nous le savions…

Omar Sharif nous a quittés le 10 juillet 2015, à la suite d'une crise cardiaque survenue dans un hôpital du Caire, alors que Tarek avait annoncé que son père était atteint de la maladie d'Alzheimer. Il a rejoint Fatem Hamama, l'amour de sa vie, partie quelques mois plus tôt, laissant dans le chagrin son fils et ses petits-enfants, dont un porte son nom : Omar Sharif Jr.

Documents…

Sources : «Omar Sharif, l'éternel masculin», (auto)biographie d'Omar Sharif et Marie-Thérèse Guinchard (éditions Stock), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Citation :

"Je ne saurai jamais quelle aurait été ma vie si je n'avais pas été choisi pour «Laurence d'Arabie». Peut-être serais-je resté en Egypte auprès de Fatem, j'aurais eu une ribambelle d'enfants, je serais devenu un patriarche… J'aurais adoré… Peut-être aurais-je été plus heureux…"

Omar Sharif
Aux sources du Nil…
Donatienne (décembre 2015)
Ed.7.2.2 : 18-4-2016