Harry BAUR (1880 / 1943)

… un acteur moderne

Harry Baur

“Monstre sacré” du cinéma français, à l'instar de Raimu – son rival – ou de Michel Simon, Harry Baur est sans doute l'un des plus grands comédiens qu'il nous ait été donné de voir à l'écran. Colosse fragile, acteur transformiste, il parcourt les années 30 avec la boulimie de l'ogre qui devine le sort tragique qui l'attend.

Sa filmographie recèle peu de chefs-d'œuvre, d'autant qu'il ne fut dirigé ni par Feyder ou Carné, ni par Renoir ou Grémillon qui redoutaient peut-être son caractère irascible. Dommage !

Car, aux antipodes d'un Francen ou d'un Blanchar, ses contemporains au ton déclamatoire prononcé, Harry Baur ne joue pas : il est ! Le plaisir reste intact de le retrouver, acteur moderne, sous la défroque d'un clochard ou d'un banquier, et plus encore lorsqu'il se métamorphose sous les traits d'un Jean Valjean ou d'un Tarass Boulba.

Jean-Paul Briant

"Péchés de jeunesse…"

Harry BaurHarry Baur, une vocation…

Henri Marie Rodolphe Baur est né à Paris, au 227 Boulevard Voltaire, le 12 avril 1880. Ses parents, catholiques alsaciens, ont choisi de quitter leur région d’origine après la débâcle de 1870. Installé comme horloger-bijoutier, M. Baur se retrouve ruiné à la suite d’un cambriolage. Aussi l’enfance d’Henri sera difficile, d’autant que son père meurt alors qu’il n’a que dix ans.

Sa mère, qui ne l’aime guère, le place dans une institution religieuse avec l’espoir de le voir devenir prêtre. Mais s’il jouera les ecclésiastiques dans «Carnet de bal» (1937), le futur Harry Baur n’a pas vraiment la vocation. De tempérament ombrageux, il ne se plie pas à la règle du collège et fugue à treize ans vers Marseille où il vit d’expédients pendant plusieurs mois jusqu’à ce que sa mère l’inscrive d’office au collège à Saint-Nazaire.

Attiré par la marine marchande, il s’inscrit à l’Ecole d’Hydrographie de Marseille dont il est chassé pour indiscipline au bout d’un an. La mer restera une passion qu’il assouvira, la gloire venue, en achetant plusieurs voiliers et même un yacht. Le rugby – qu’il pratique avec talent auprès de René Dufaure de Montmirail, fondateur de l’O.M – ne pouvant lui assurer de débouchés, c’est le théâtre qu’il choisit avec le désir d’égaler un jour son modèle, Lucien Guitry. S’il se verra par deux fois refuser l’entrée du Conservatoire d’Art Dramatique de Paris, il eut plus de chance avec celui de Marseille puisqu’il en sortit en 1899 avec un double prix de comédie dans une scène de «L’avare» et de tragédie pour «Le Cid».

Sur les planches…

Harry Baur connaîtra des débuts difficiles sur les planches où il multiplie les prestations fugitives dans des spectacles indignes parfois de son talent. La vie de bohème a son charme puisqu’elle lui permet de côtoyer Pablo Picasso ou Guillaume Apollinaire mais, pour assurer la matérielle, il doit se résoudre à diversifier ses activités : un jour colporteur ou charretier, un autre dessinateur ambulant, Harry Baur trouve finalement un emploi plus stable en qualité de secrétaire du fameux comédien Mounet-Sully.

Passant du Grand-Guignol au Théâtre Antoine, il finit enfin par attirer l’attention des critiques. En 1908 – il a 28 ans – on le remarque dans le rôle de Moriarty, l’ennemi juré de Sherlock Holmes, et dans une comédie de Tristan Bernard, «Les jumeaux de Brighton». Lorsqu’il crée, trois ans plus tard, «Le veilleur de nuit» de Sacha Guitry, le temps des vaches maigres est achevé. C’est à cette époque qu’il se marie avec une jeune comédienne, Rose Grane, et devient père de famille : Jacques naît en 1910, Loëna en 1914 et Cecil en 1919. C’est aussi l’époque de ses débuts à l’écran : même s’il ne nous reste aucun souvenir de ses prestations cinématographiques au temps du muet, n’oublions pas que, dès 1909, Harry Baur tourne treize films de court métrage, dont «L’enlèvement de Mademoiselle Biffin» où sa partenaire n’est autre que Mistinguett qu’il retrouvera dans «La fille des chiffonniers» (1912) et «Chignon d’or» (1915). A l’occasion, il se fait cascadeur et l’on aimerait tomber sur ces bandes de l’époque héroïque où, encore svelte et athlétique, il descend en rappel du donjon de Vincennes ou plonge dans une mer démontée ! Pendant une dizaine d’années, il travaillera régulièrement pour Victorin Jasset, Michel Carré ou Albert Capellani, se coltinant déjà quelques héros mythiques nommés Beethoven, Arsène Lupin ou Vidocq. En 1923, il côtoie une légende vivante dans «La voyante» de Louis Mercanton, dernier rôle de Sarah Bernhardt qui meurt alors que le tournage n’est pas achevé. Sous le pseudonyme amusant d’Orido de Fhair, il se fera à l’occasion critique cinématographique pour «Le Crapouillot», vantant le talent de Chaplin ou sa passion pour les westerns.

"Un homme en or…"

Harry Baur«La tête d'un homme» (1933)

Pourtant, jusqu’aux débuts du parlant, c’est le théâtre qui aura les faveurs du comédien. Engagé en 1914 et démobilisé à la suite d’une typhoïde et d’un début de paralysie faciale, Harry Baur retrouve très vite les planches et le succès, alternant toujours les rôles comiques et tragiques. C’est ainsi que Louis Verneuil le trouve "… étourdissant de comique, de fantaisie et d’observation" lors de la création de sa pièce, «La charrette anglaise» (1916). Il participe de façon inattendue à une revue menée par Mistinguett et Maurice Chevalier mais on s’étonne moins de le voir confronté à Raimu dans «L’école des cocottes» (1917) ou à Elvire Popesco dont il parraine les débuts parisiens dans «Ma cousine de Varsovie» en 1923.

S’ils apprécient l’art du comédien et du metteur en scène, ses partenaires se souviennent aussi, à l’instar de Mady Berry, de fous-rires déclenchés en pleine représentation par les blagues potaches de cet éternel gamin. Dans un registre plus grave, André Antoine loue sa "… création magistrale" en avocat général dans «Le procès de Mary Dugan» (1929), pièce marquée par la tragique disparition de son fils aîné, âgé de 19 ans, mort de septicémie.

Deux de ses plus grands succès seront dus à Marcel Pagnol : en 1926, «Jazz» est une première réussite pour le jeune dramaturge et sa vedette dont on apprécie la "… composition saisissante, d’une intelligence subtile; surtout, en 1931, Pagnol, fâché avec Raimu, demande à Harry Baur de reprendre le rôle de César lors de la création de «Fanny» au Théâtre de Paris : le comédien remporte haut la main un pari risqué, doublé du plaisir donné au public de comparer deux interprètes magistraux. Mais, pour la version éternelle, c’est Raimu qui rempile : "… Que voulez-vous, mon cher, vous n’êtes qu’une vedette de théâtre et non, comme Raimu, une vedette de cinéma !", se justifiera Pagnol.

Une vedette de cinéma…

La suite de sa carrière prouvera exactement l’inverse car, s’il trouve sur la scène du Théâtre de l’Œuvre un de ses plus beaux personnages dans «Le procès d’Oscar Wilde» en 1935, s'il apparut encore sur scène à de nombreuses reprises («Le mari que j'ai voulu» en 1936, «Christian» en 1937, etc), c’est bien le cinéma des années 30 qui va rendre populaire un comédien de plus de cinquante ans au physique imposant et à l’autorité manifeste.

«David Golder» (1930) marque les débuts d’une belle association avec Julien Duvivier, même si ces deux tempéraments explosifs s’affrontent à l’occasion. Sa composition de père douloureux lui vaut l’éloge appuyé de Colette qui loue "… sa puissance, sa sobriété" quand Jules Supervielle devine en lui "… l’une des plus grandes figures de l’écran".

Ce premier succès lui permet de réclamer un cachet de 100 000 francs pour son film suivant, «Le juif polonais» (1931). Lorsqu’il retrouve Duvivier au Maroc pour «Les cinq gentlemen maudits» (1931), l’espoir d’une nouvelle réussite passe au second plan car la tragédie fait son apparition : Rose Grane, l’épouse du comédien depuis vingt ans, tombe malade sur le tournage ; hospitalisée en Algérie, elle meurt brutalement. Les chagrins successifs donnent sans doute encore plus d’humanité au touchant Monsieur Lepic qu’il incarne dans «Poil de Carotte» (1932), nouvelle collaboration avec Duvivier avant son apparition mémorable commissaire Maigret dans «La tête d’un homme» (1933), une interprétation louée par le cinéaste mais peu goûtée par Simenon.

"Nostalgie"…

Harry Baur«Mollenard» (1937)

Au premier rang des beaux souvenirs que nous lègue la filmographie de Harry Baur s’impose bien sûr «Les misérables» (1934) de Raymond Bernard, la meilleure adaptation du roman-fleuve de Victor Hugo, film en trois époques dont le tournage s’étendit sur plus de six mois. Harry Baur apporte au personnage de Jean Valjean toutes les nuances de son jeu, aussi crédible en bagnard taciturne qu’en notable généreux ou en père idéal. La critique américaine loua son "… génie extraordinaire" dont il donna une nouvelle preuve dans «Crime et châtiment» (1935) de Pierre Chenal : en juge Porphyre, bonhomme et faussement naïf, il tend avec soin ses filets pour prendre au piège Raskolnikov, l’étudiant assassin, incarné par son ami Pierre Blanchar.

Abel Gance lui propose «Un grand amour de Beethoven» (1936) : l’acteur se déclare "… ébloui" d'obtenir ce rôle qu’il prépare comme toujours avec le plus grand soin et considère comme "… une récompense dans une carrière de comédien". Le film marque un nouveau sommet, de même que «Mollenard» (1937) de Robert Siodmak qui nous offre un affrontement de haute volée avec la grande Gabrielle Dorziat dans le rôle de l’épouse haineuse. A cette époque, Harry Baur est devenu une vedette européenne, régulièrement cité parmi les comédiens préférés du public et vainement courtisé par les studios hollywoodiens. En 1936, année où il partage avec Gaby Morlay l’affiche de «Samson» de Maurice Tourneur, il est même l’acteur français qui cumule le plus d’entrées.

Acteur caméléon…

Star incontournable de l’écran, Harry Baur ne dédaigne pas cependant les participations comme le rôle de Monsieur de Tréville dans «Les trois mousquetaires» (1932), celui d’Hérode dans «Golgotha» (1935) ou l’un des ex-cavaliers de Marie Bell devenu moine dominicain dans «Un carnet de bal» (1937).

Certains films au contexte colonialiste ont mal vieilli : on peut bondir constatant le traitement condescendant à l’égard du continent africain dans «Les hommes nouveaux» (1936), «L’homme du Niger» (1938) ou «Sarati le terrible» (1937). La prédilection de l'acteur pour les atmosphères russes peut aussi surprendre : en marchand de blé amoureux de la frêle Annabella dans «Les nuits moscovites» (1934), Harry Baur connaît un tel succès que les producteurs lui proposent aussitôt toute une série de personnages inspirés de Gogol ou Pouchkine, dans des œuvres inégales dirigées à l’occasion par des cinéastes du cru comme Victor Tourjansky ou Alexis Granowsky. C’est ainsi qu’il paraît dans «Les yeux noirs» (1935), «Nitchevo» (1936) ou «Tarass-Boulba» (1936). Peu après, il campe le tsar assassiné Paul 1er dans «Le patriote» de Maurice Tourneur (1938) et le funeste Raspoutine dans «La tragédie impériale» (1937) de Marcel Lherbier.

Face au tonitruant comédien, des partenaires émérites comme Pierre Renoir ou Suzy Prim savent qu’ils devront baisser pavillon, à l’exception peut-être de l’aréopage prestigieux convoqué pour «Volpone» (1940) où Harry Baur paraît en majesté auprès de Louis Jouvet, Charles Dullin et Fernand Ledoux. Le plus étonnant aujourd’hui est la cruauté dont pouvaient faire preuve certains critiques à son égard, soulignant des "… créations bassement commerciales" ou se disant "… exaspérés par son cabotinage" !

"L'assassinat du Père Noël…"

Harry Baur«Péchés de jeunesse» (1941)

Parvenu au sommet de sa carrière, Harry Baur ne profita guère de son aura glorieuse que la guerre allait anéantir. Remarié depuis peu à Rika Radifé, sa secrétaire et partenaire dans «Sarati le terrible», (1902-1983), il connaît pourtant un nouveau bonheur conjugal ; son fils, sous le nom de Cecil Grane, débute à ses côtés dans «Le président Haudecoeur» (1939). Mais de beaux projets ne verront jamais le jour : il ne sera jamais Jean Jaurès sur un scénario de Carlo Rim ni Isidore Lechat dans «Les affaires sont les affaires».

A la fin de l’année 1940, une infâme campagne de presse dénonce Harry Baur comme juif et franc-maçon. Le comédien se défend en produisant un certificat d’aryanité et accepte de tourner deux films pour la société allemande Continental. Si «Péchés de jeunesse» (1941) n’est pas le meilleur film de Maurice Tourneur, «L’assassinat du Père Noël» (1941) est une réussite éclatante de Christian-Jaque et le dernier grand rôle du comédien, Père Cornusse attendrissant et sympathique ivrogne. Le film connaîtra un beau succès mais sa vedette n’en recueillera pas les lauriers car, au moment de la sortie, il tourne à Berlin pour la Tobis ce qui restera son dernier film, «Symphonie d’une vie» (1942).

Accusé par Radio-Londres de compromission avec l’occupant, il n’en est pas moins soupçonné par la Gestapo d’avoir menti sur son origine. A peine rentrés à Paris, Harry Baur et Rika Radifé sont dénoncés comme juifs et arrêtés le 30 mai 1942. Alors que son épouse est transférée à la prison de la Santé, le comédien est incarcéré au Cherche-Midi. Privé de soins et de visites, il subit pendant plus de trois mois des interrogatoires éprouvants, véritables séances de torture. Finalement libéré le 19 septembre, amaigri de plus de trente kilos, il ne se remettra pas de son incarcération et mourra six mois plus tard, quasi paralysé, à son domicile parisien, rue du Helder, le 8 avril 1943. Sur cette fin tragique, les explications les plus contradictoires ont couru, l’acteur étant présenté tour à tour comme collaborateur, résistant ou même espion de l’Intelligence Service, son fils Cecil ayant rejoint Londres dès 1940.

Il semble avéré que, … devenu malgré lui une figure de la collaboration artistique franco-allemande", selon les mots de Jacques Siclier, Baur a déclenché le processus fatal en refusant à Goebbels le statut de "citoyen d’honneur du peuple allemand" qui lui était proposé en vertu de son ascendance alsacienne. Le 12 avril, jour de son anniversaire, ses obsèques ont lieu à Saint-Philippe-du-Roule A l’exception de Paul Azaïs – son fidèle “Zaza” - et de ses camarades Pierre Blanchar et Alcover, peu de comédiens sont présents mais le public est au rendez-vous.

Il y a bien longtemps maintenant que le yacht de Harry Baur n’est plus amarré à Noirmoutier où il aimait passer ses vacances. Pourtant, au cimetière Saint-Vincent de Montmartre, sa tombe reçoit toujours la visite de spectateurs reconnaissants. Grâce à l’hommage régulier du "Cinéma de minuit" de Patrick Brion, de nouvelles générations découvrent la fascination exercée par ce comédien hors-normes. A chaque diffusion, les critiques célèbrent à l’envi le tempérament … extraordinaire", … génial", … magistral", … impérial" ou … prodigieux" du premier grand comédien de l'ère moderne.

Documents…

Sources : «Harry Baur» (1995) par Hervé Le Boterf (éditions Pygmalion), documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

«David Golder» (1930)

Citation :

"Nous eûmes, avec Harry Baur, quelques altercations homériques. Mais je lui dois aussi quelques-unes de mes meilleures émotions. Il est rare qu’un acteur surprenne son metteur en scène. Baur me surprit souvent. Il avait des accents inattendus, des expressions d’une totale originalité. Ceux qui l’ont connu savent que l’homme était à la mesure de l’artiste."

Julien Duvivier
Jean-Paul Briant (septembre 2016)
Ed.7.2.2 : 8-9-2016