Gérard DEPARDIEU (1948)

"La lune dans le caniveau"

Gérard DepardieuGérard Depardieu (1960?)

Né le 27 décembre 1948 à Chateauroux (Indre), Gérard Xavier Marcel Depardieu est le troisième enfant d'une fratrie de sept, dont un mort-né. Son père, René (1923/1982), tôlier-formeur en carrosseries, pratiquait, son métier avec le zèle que l'on reconnaît à tous les Compagnons du Tour de France, en dépit d'un illétrisme handicapant. En 1942, de retour au pays après un exil de trois années en Suisse, il épouse Alice Marillier (1923/1980), née le même jour que lui dans un environnement petit-bourgeois. La famille, pauvre et distendue, occupe le 1er étage du 39 de la rue du Maréchal Joffre. René, dit “Dédé”, communiste convaincu, passe nombre de ses dimanches à vendre "L'Humanité" à la criée, preuve de son engagement politique partagé avec ses sacrifices au culte de Bacchus. Si l'homme est un taiseux, son épouse Alice, dite “La Lilette”, petite, discrète et résignée, fait tout son possible pour passer inaperçue.

Au sein de ce milieu ouvrier et prolétaire, Gérard apprend très tôt à mettre la main dans la bassine. À l'en croire, à 7 ans, il a déjà aidé la sage-femme à mettre au monde Catherine et Éric, deux des trois derniers-nés de la tribu familiale. Athlète impressionnant, grand pour son âge, pratiquant la boxe, il se voit bientôt gratifié du surnom de “Pétadou” par ses camarades du quartier de L'Omelon à cause des désagréments occasionnés par un appétit déjà impressionnant, habitude incongrue dont se plaignent encore ses derniers partenaires professionnels !

Catholique non pratiquant, il participe un temps à quelques sessions de catéchisme, avant de se faire exclure pour un comportement incompatible avec la grâce minimale qu'exige la réception de la plus petite des communions. Peu concerné par les exigences scolaires, il n'en décroche pas moins son certificat d'études. Sur le plan culturel, théâtre et cinéma, surtout américain, l'attirent et, nécessité faisant loi, il se débrouille pour entrer dans les salles obscures par les portes de service ou les entrées des artistes. C'est ainsi qu'il fait ses premiers pas sur les planches… par inadvertance, s'étant retrouvé, via les coulisses buissonnières, sur la scène qu'il quitta pour s'asseoir tranquillement dans la salle !

"Loulou… bard"

Mais sa vie est déjà dans la rue, faites de bagarres et de petits larcins de voisinage. Dans cette commune de la Champagne berrichonne, la vie quotidienne, en ces années d'après-guerre, s'est américanisée au contact des G.I.'s cantonnés dans la base aérienne toute proche de La Martinerie. Pop-corn, marshmallows, hamburgers et vêtements militaires font ainsi l'objet de trafics incessants auxquels l'adolescent ne reste pas longtemps étranger, au détriment d'un apprentissage d'imprimeur qui ne fut qu'une courte parenthèse.

Force et culot étant ses principales caractéristiques, Gérard devient bientôt le meneur d'une bande de loubards, privilège qui ne tarde pas à l'emmener devant Monsieur le juge : 3 semaines de prison pour vol de voitures et braquages divers. Alors, las de Chateauroux, il entame à 16 ans, une vie itinérante, saisonnier ici, plagiste ailleurs, qu'il interromp de temps à autre pour retrouver dans sa ville natale celui qui fut l'un des plus bourgeois de ses derniers “pays”, le futur comédien Michel Pilorgé, fils de médecins.

En 1964, ce dernier quitte l'Indre pour s'installer à Paris où il envisage, la chance souriant aux audacieux, de suivre des cours d'art dramatiques. Il invite son “pote”, dubitatif, à l'accompagner…

"Pas si méchant que ça…"

Gérard DepardieuGérard et Elisabeth Depardieu

Après quelques jours d'hésitations, Gérard Depardieu débarque donc à son tour dans la capitale, et plus précisément dans le petit appartement de la famille Pilorgé. Dans ce nouvel environnement, il côtoie un aéropage de gens bien différent de celui qui l'entourait à Châteauroux. Intellectuellement et culturellement aiguilloné, il choisit de s'inscrire au cours de Charles Dullin, dans la classe de Lucien Arnault. Six mois plus tard, il ose frapper à la porte de Jean-Laurent Cochet qui découvre un jeune homme “brut de décoffrage”, encore à la recherche de sa voie. Malgré ses maladresses et ses incartades, le maître sent chez le beatnik une spontanéïté et une présence hors du commun. Il n'hésite pas à payer de sa poche pour faire suivre à son protégé des cours d'expression corporelle – dispensés par Odette Laure – ou pour lui faire découvrir la poésie en particulier – sous l'égide de Mary Marquet – et le langage en général. Parallèlement, puisqu'il faut bien se nourrir, l'élève n'hésite pas à vendre des savonnettes ou des loupes, découvrant l'honorable métier de V.R.P pour lequel il n'a guère de prédispositions.

Quand on est pensionnaire chez Cochet, les opportunités sont nombreuses. L'élève fait ainsi une première apparition au cinéma dans un court-métrage de Roger Leenhardt, «Le beatnik et le minet» dans lequel il discourt avec tant de maladresse qu'il sera vocalement doublé. Peu habile à manipuler des mots qu'il ne comprend pas toujours, il s'exprime par de grands gestes et des mouvements du corps qui attirent tout autant l'attention sur lui. Rapidement, sa “trogne” lui permet de décrocher quelques rôles plus ou moins consistants : «Le cri du cormoran…» (1970) de Michel Audiard, «Un peu de soleil dans l'eau froide» de Jacques Deray (1971)

En 1967, dans «Boudu sauvé des eaux», une pièce qu'il dirige, Cochet lui permet également de faire de timides débuts sur scène… sans en descendre ! Le metteur en scène nimois Claude Régy lui offre bientôt quelques occasions de se montrer, comme dans cette pièce d'Edouard Bond, «Sauvés». Lors d'une représentation, Marguerite Duras, écrivain-cinéaste et amie de Régy, est dans la salle. À cette époque, elle prépare son quatrième film, de ceux que l'on ne voit que dans les salles d'art et essais, «Nathalie Granger» (1972). Séduite, elle propose au jeune comédien d'incarner un… V.R.P. qui devra donner la réplique à Jeanne Moreau. Sans dialogue, celui-là devra improviser son texte, laissant libre cours à son instinct sauvage. Rebelle de caractère, il ne demande pas mieux ! La réalisatrice et l'acteur se retrouveront pour «La femme du Gange» (1974), «Baxter, Véra Baxter» et «Le camion» (1977), austères convocations de cinéphiles avertis.

"Les valseuses"

Chez Cochet, Gérard Depardieu a fait la rencontre d'une jeune comédienne issue d'un milieu bourgeois, Élisabeth Guignot, de sept ans son aînée. Les saisons théâtrales passant, les jeunes gens se rapprochent suffisamment pour envisager un mariage, fut-il à la détrempe. Ce sera chose faite en avril 1970, devant monsieur le maire de Bourg-La-Reine. Le couple aura deux enfants, Guillaume (1971) et Julie (1973), qui viendront enrichir la grande famille du cinéma avec le bonheur que l'on sait.

De film en film, Gérard Depardieu côtoie des partenaires au prestige croissant. Jean Gabin l'admet dans son entourage policier dès «Le tueur» de Denys de La Pattelière (1971). Il l'accepte même pour petit-fils, Zézé, dans «L'affaire Dominici» (1973). Le courant passe bien entre les générations montante et descendante où vient s'intercaler un Alain Delon porteur de surtensions lors du tournage de «Deux hommes dans la ville» (1973).

Cette-année là, les critiques s'attardent sur cet acteur plein de promesses que l'on a pu apprécier également devant la caméra ironique de Pierre Tchernia («Le viager» en 1971, «Les gaspards» en 1973). Sa silhouette ne tombe pas dans les yeux d'un aveugle, attirant l'attention d'un jeune réalisateur qui va faire parler de lui au travers de quelques histoires détonnantes, Bertrand Blier. Le fils de l'illustre Bernard, après quelques réserves, saura imposer son choix au producteur Paul Claudon pour en faire le premier membre d'un trio infernal dans une road movie à la française, «Les valseuses» (1973). Avec ses amis du Café de la Gare, Parick Dewaere et Miou-Miou, Gérard va bouleverser le petit monde du vivre correct en foulant aux pieds les convenances du moment, à la façon d'un Boudu à 3 têtes aussi jeunes qu'insouciantes. Ce succès monumental marque également la naissance d'une forte amitié entre les deux jeunes comédiens que viendra rompre, quelques années plus tard, un drame, prévisible pour certain, mais encore incompréhensible de nos jours au commun des spectateurs.

"Les temps qui changent…"

Gérard DepardieuGérard Depardieu

Fustigé par l'Église catholique et vilipendé par la presse de droite, «Les valseuses» n'en jouit pas moins d'un immense succès. Séduit, Claude Goretta offre à l'acteur un nouveau rôle de voyou dans «Pas si méchant que ça» (1974). Aux côtés de Marlène Jobert, un jeune bambin de 3 ans fait ses débuts à l'écran : Guillaume Depardieu. Le papa, quant à lui, accède à la cour des grands, sous l'ordonnancement de Claude Sautet, avec «Vincent, François, Paul et les autres…» (1974) : entre Yves Montand, Michel Piccoli et Serge Reggiani, il figure l'un de ces “autres” restés anonymes dans le titre comme toutes les femmes de ce film d'hommes.

Depardieu est devenu un personnage à part entière. Pour paraître crédible, il a besoin de volume et d'espace, ce que lui permet son partenaire Michel Piccoli, par ailleurs producteur de «7 morts sur ordonnance» (Jacques Rouffio, 1975), qui marchera sur ses traces auto-destructrices dans son parcours professionnel, jusqu'à la folie suicidaire. Notre vedette est alors nommée pour l'ultime round des premiers César du cinéma français, une récompense que recevra Philippe Noiret qui a su si bien se servir de son «Vieux fusil» (1975). Dans la foulée, il s'expatrie pour la première fois pour une oeuvre qui lui vaudra une nouvelle nomination, tout aussi infructueuse, «La dernière femme» de Marco Ferreri (1975) : annonce prémonitoire de la déconfiture du mâle à l'aube d'un féminisme castrateur, le réalisateur italien montrant au premier degré sur l'écran ce qu'il faut comprendre au second. Les deux hommes se retrouveront pour «Rêve de singe» (1977), sur un thème assez proche, mais dont le tournage entâchés de futiles chamailleries, marquera la fin d'une association que l'on eût aimé voir mûrir.

Depardieu choque, mais parvient toujours à rallier les suffrages de la critique et du public. Rares sont ses erreurs de parcours («Je t'aime, moi non plus» en 1975, «René La Canne» en 1976 tout de même…). Chez Bernardo Bertolucci, il revisite la première moitié du 20ème siècle transalpin en compagnie de Robert De Niro – dont il parvient à obtenir un cachet comparable – dans une fresque de 320 minutes en sa version intégrale au cours de laquelle les deux acteurs n'hésitent pas à donner de leurs bas quartiers. Érotomane obsessionnel dans «Dîtes-lui que je l'aime» de Claude Miller (1977), le voici de retour dans une histoire intime au budget conforme à la taille de son public national.

"Le grand frère…"

De retour chez Blier avec «Préparez vos mouchoirs» (1977) , il confie son épouse (incarnée par Carole Laure, Miou-Miou étant en rupture d'amour avec Patrick Dewaere) aux bons soins d'un inconnu afin de lui rendre un sourire que seul un gamin de 13 ans saura lui permettre de recouvrer ; le film sera honoré de l'oscar du meilleur film étranger lors de la 51ème édition de l'annuelle cérémonie. Toujours provocateurs, le cinéaste et l'acteur s'acoquineront un peu plus tard, en «Tenue de soirée» (1986), pour déflorer à la grecque cet imbécile de Michel Blanc déstabilisé par une tirade que la décence la plus élémentaire nous interdit de reproduire ici !

Depardieu et Blier nous emmènent tout naturellement à Jean Carmet, les trois hommes se retrouvant autour d'un «Buffet froid» (1977), une histoire envoûtante tout au long de laquelle Michel Serrault se balade un couteau planté dans l'estomac tandis qu'une jeune actrice donne là une de ses toutes premières compositions, Carole Bouquet.

Depardieu et Carmet sont liés par une profonde amitié. Ils se sont croisés à plusieurs reprises sur un même plateau depuis «Le cri du cormoran le soir au dessus-des jonques» (1970) avant de renouer leur complicité dans «Le sucre» (1978). Les deux hommes se connaissent, s'apprécient, s'aiment… comme père et fils aurait-on envie de dire, mais ce fut sans doute bien plus que cela.

"Je t'aime, moi non plus…"

Gérard DepardieuGérard Depardieu et Maurice Pialat

En 1978, sortant d'une scène lyonnaise où il venait de se produire dans une pièce de Peter Handke, «Les gens déraisonnables sont en voie de disparition», Gérard Depardieu est importuné par un fan en état d'ébriété qui finit par lâcher un molosse sur l'objet de son admiration. Souffrant de multiples morsures, celui-ci traverse alors une période de doute dont le tournage du film d'Alain Jessua, «Les chiens», lui permettra de sortir l'esprit suffisamment cicatrisé, davantage sans doute que l'écoute bienveillante des psychanalistes de tout poil dont il va néanmoins devenir un client régulier.

Voyageur infatigable lorsqu'il s'agit d'emprunter les sentiers de traverse, l'acteur s'aventure sous les objectifs d'Alain Resnais pour le déroutant «Mon oncle d'Amérique» (prix spécial du jury au Festival de Cannes 1980). Mais c'est essentiellement sa rencontre avec Maurice Pialat qu'il faut rétrospectivement mettre en avant pour résumer la décennie qui s'avance. Certes, sur le plateau de «Loulou», l'atmosphère est orageuse, et les injures s'échangent sous les oreilles stupéfaites d'Isabelle Huppert. Face au tempérament déstabilisateur du metteur en scène, Gérard a du répondant. On se quittera fâchés et la promotion du film en souffrira. Mais, de part et d'autre, on a compris à qui on avait affaire et l'on sait reconnaître les qualités adverses.

Alors on enterrera la caméra de guerre pour «Police» (1985). Certes, Pialat n'a pas changé de méthode, mais il s'est trouvé de nouvelles cibles (Richard Anconina et Sophie Marceau). Gérard s'en tire bien et, dans une histoire plus conventionnelle, n'en décroche pas moins le prix d'inerprétation au Festival de Venise.

Pialat travaille depuis quelque années sur un projet ambitieux, l'adaptation du roman de Georges Bernanos, «Sous le soleil de Satan». Il pense déjà à Depardieu à une époque où les deux hommes ne s'étaient pas encore rabibochés. Le rapprochement rendu possible, nos lascars se renvoient la balle des deux côtés du plateau, Pialat incarnant le père Menou-Segrais, supérieur de l'étrange abbé Donissan. On sait comment l'affaire se terminera lors de la remise des prix du Festival de Cannes, Depardieu soutenant Pialat sous les sifflets des journalistes. Leur collaboration se poursuivra jusqu'à ce que mort s'en suive après le dernier fil de Maurice, «Le garçu» (1995).

"XXL"

Gérard Depardieu est un monstre sacré. Il a pris du poids au sens propre comme au figuré. Pour s'exprimer de manière crédible, il a besoin d'une forte enveloppe. Aussi, producteurs et directeurs n'hésitent pas à le distribuer dans les grosses pointures de notre patrimoine culturel, historiques ou imaginaires.

Dès 1982, le voici gigantesque en «Danton» face à un Robespierre qui ne lui cède en rien. Statufié par Bruno Nuytten sous les traits d'Auguste Rodin («Camille Claudel», 1987), il s'en donne à coeur joie sous le nasal appendice d'un «Cyrano de Bergerac» élargi par Jean-Paul Rappeneau (1990), décrochant les timbales du meilleur acteur lors des cérémonies du Festival de Cannes (1990) et des César (1991). Cinq siècles après «Christophe Colomb», il redécouvre l'Amérique sous les voiles tendues par l'amiral Ridley Scott. «Le colonel Chabert» (1994), «Vatel» (2000), «Vidocq» (2001) et «Boudu» (“revisited”, 2005) sont à sa taille, sans oublier «Le comte de Monte Cristo» (1998), «Balzac» (1999), le Jean Valjean des «Misérables» (2000), le «Volpone» d'outre Quiévain (2003) ou le «Raspoutine» des larges étendues subériennes (2001) composés pour le petit écran. Cette galerie de belles figures connaîtra son point d'orgue facétieux avec l'énorme et truculent Obélix («Astérix & Obélix contre César» en 1998, «Astérix & Obélix, mission Cléopâtre» en 2001, «Astérix aux jeux olympiques» en 2007, «Astérix & Obélix : au service de Sa Majesté» en 2012,… ?), au fil desquelles il consommera trois Astérix à lui tout seul. Certes, l'on y cabotine, mais qui d'autre aurait pu tomber avec autant d'aisance dans la marmite de potion magique ?.

"Il est trop important physiquement", s'exprimait déjà craintivement François Truffaut à son égard. Ce qui ne l'empêchera pas de l'employer pour «Le dernier métro» (1980, César du meilleur acteur 1981) et «La femme d'à côté» (1981), un virage qui fera entrevoir à l'acteur la possibilité d'étendre son terrain de jeu.

À l'opposé de ces statures de géants, Depardieu n'hésite pas à accepter de tout petits rôles et nombreux sont les (plus ou moins) jeunes cinéastes qui lui doivent une fière chandelle. Égaré sur l'affiche de «Rue du départ» (Tony Gatliff, 1986), il apparaît tardivement dans «Élisa» (Jacques Becker, 1994), laissant bien longtemps le champ libre à Vanessa Paradis. Plus fugitives encore sont ses apparitions dans «Le hussard sur le toit» (Rappeneau, 1995), «Blanche» (Bonvoisin, 2002), «La vie de Michel Muller est plus belle que la vôtre» (2004), «Mesrine, l'ennemi public n°1» (Jean-François Richet, 2008), «Un baiser papillon» (Karine Silla Pérez, 2011)… Assurément, l'acteur privilégie le rôle au cachet et c'est tout à son honneur, même si c'est moins généreux quand on a le choix…

"Aime ton père…"

Gérard Depardieu«Aime ton père…» (2006)

Depuis 1983, année de création de sa société DD Productions et du tournage des «Compères», Gérard Depardieu s'investit financièrement dans ses films, une audace qui lui vaudra de grandes satisfactions tout autant que de beaux dividendes («Jean de Florette» et «Manon des sources» en 1986, «Germinal» en 1993, etc) et qu'il poursuit encore à cette heure («La dream team» en 2016). Cette indépendance lui permet également de s'essayer à la direction technique en filmant une réplique de la pièce qu'il joue tous les soirs dans une salle parisienne, «Le Tartuffe» (1984), fonction qu'il reprendra pour «Un pont entre deux rives» (1999) à l'heureuse époque de sa belle et longue histoire d'amour avec Carole Bouquet (1996/2005).

Éclectique, il se produit en duo avec la chanteuse Barbara dans le spectacle «Lily passion», donné 30 jours au Zénith de Paris, puis en tournées provinciales, en Belgique et en Italie.…

Fin 1991, “nominé” pour l'oscar hollywoodien du meilleur acteur, il est l'objet de ce que d'aucuns considèreront comme une cabale après avoir raconté lors d'une interview au magazine "Times" avoir “participé” à un viol collectif à l'âge de 9 ans. Vilipendé par la presse d'Outre-Atlantique, il n'arrange pas son image lorsque un journal “people” dévoile l'existence d'une petite Roxane née hors mariage de sa relation avec une jeune actrice franco-sénégalaise, Karine Silla. Ces différentes histoires participeront de l'entrave posée devant ses éventuelles ambitions américaines pourtant bien entamées avec le Golden Globe Award obtenu pour sa composition dans «Green Card» (1990). Parallèlement, le couple officiel des Depardieu entame une procédure de divorce qui ne connaîtra sa conclusion judiciaire qu'en novembre 2006.

"Aspiré" par son métier comme il le dit lui-même, il en est venu à négliger sa famille. Si Julie se montre solide, Guillaume, son partenaire dans «Tous les matins du monde» (1991), a sombré dans la délinquance et la drogue, ce qui lui vaudra une condamnation à 3 années de prison en 1998 (peine ramenée à 18 mois après une intervention d'Édouard Balladur), avant de faire une tentative de suicide. Soigné pour une pneumonie, il décèdera de l'attaque d'un staphylocoque aussi doré que pervers le 13 octobre 2008, laissant un père inconsolable et lourd de remords. Celui-ci saisira-t-il la chance de retrouver grâce à ses propres yeux en se tournant vers la petite fille que celui-là lui a laissée ? En tout cas, il ne fera pas les premiers pas : «Ton père, ne m'a pas assez appelé. Mais toi, si tu m'appelles, je serai là».

"Un beau soleil intérieur…"

Sans avouer clairement ses croyances, Gérard Depardieu a connu plusieurs périodes mystiques. Avec l'ami Pilorgé, au temps des osties maigres, il s'égara dans d'étranges séances de spiritisme. Après avoir “milité”, encore adolescent, pour l'indépendance de l'Algérie, il fréquenta des jeunes gens venus de tous les horizons géographiques, ethniques et sociaux. M.Souali, son professeur de français d'origine algérienne, lui a fait connaître la chanteuse égyptienne Oum Kalsoum, "l'astre de l'Orient". Ayant l'opportunité d'assister à l'un de ses concerts à l'Olympia, il en ressort armé d'une véritable révélation qui l'amènera, au début des années 70, à se convertir à l'islam, coyance dont il pratiquera les rites une paire d'années. Mais l'attrait de la charcuterie aura sans doute eu raison de ses pieuses résolutions !

Reçu par le pape Jean-Paul II à l'occasion de la sainte année jubilaire (2000), il lira 3 années plus tard les textes du théologien Saint-Augustin dans le cadre sacré de la cathédrale Notre-Dame de Paris (2003).

En politique comme en religion, l'homme à du mal à se fixer. «Rive droite, rive gauche» : grand admirateur de François Mitterand – qui l'aura fait Chevalier dans l'Ordre National du Mérite (1985) –, il n'hésitera pas à soutenir Nicolas Sarkozy lors des élections présidentielles de 2007 et 2012, et l'on sait qu'il ne portera jamais François Hollande du même côté que son coeur !

"Merci la vie !"

Gérard DepardieuGérard Depardieu (2008)

À la tête d'une fortune considérable, Gérard affiche envers l'argent le désintéressement de ceux qui en ont suffisamment pour pouvoir le prétendre. Outre sa société de production, il aura investi quelques sommes par amour de ces sports dans les clubs de footbal de l'A.J. Auxerre et de Rugby de Bordeau-Bègles.

On le sait vigneron : outre son domaine du Château de Tigné, en Anjou, acheté en 1989 et qui produit 700 000 bouteilles par an, il possède, souvent en association avec son ami Bernard Magrez, des vignobles aux Fenouillèdes (Pyrénées-Orientales), à Condrieu (Rhone, revendu en 2001), autour d'Aniane (Hérault, 5 hectares en co-propriété avec le maire de la commune revendus en 2012), au Maroc, en Espagne, en Italie…

En 1996, il s'égare dans la prospection pétrolière au travers de sa société Pebercan qui s'entête à forer le sol cubain pour en faire jaillir de l'or noir, une activité peu fructueuse qui l'amène à faire les yeux doux à Fidel Castro. Plus tard, il ouvrira le restaurant La Fontaine Gaillon, à Paris, en association avec Bernard Magrez et Carole Bouquet. (2000). Par ailleurs, on ne compte plus ses investissements dans l'immobilier, dont il cherchera à se débarrasser à l'arrivée de la gauche au pouvoir.

Embringué dans de multiples affaires dont quelques-unes lui vaudront de passer devant monsieur le juge, sans toutefois y laisser des plumes, l'homme se croit intouchable et infatigable. Véritable force de la nature, il doit pourtant subir, surmené à l'issue du tournage du téléfilm «Les misérables» (2000), un pontage coronarien qui le laisse 6 heures sur une table d'opération. Grand père de la petite Louise (2001, née de l'union de Guillaume et d'Élise Ventre), puis de Billy et Alfred (2011 et 2012, fils de Julie et Philippe Blanchard), père d'un quatrième enfant (Jean, en hommage à Carmet) né en 2005 de sa liaison avec la comédienne Hélène Bizot (2001/2005), il est depuis 2005 le compagnon de Clémentine Igou, directrice marketing d'un domaine viticole en Toscane où il possède quelques terres. Parmi ses violons d'Ingres, la peinture, art auquel il s'adonne avec autant de liberté que de discrétion, lui permet d'évacuer son trop plein d'énergie débordante.

"Le divan de Staline…"

Au tournant du siècle, Gérard Depardieu estime qu'il a suffisamment donné en première ligne cinématographique pouvoir se permettre de se planquer quelque temps à l'arrière. Dès lors, sa filmographie n'offre plus la même constance dans l'originalité, ni la diversité. Il travaille désormais "… pour payer les impôts". Bien lui en prend car, en 2012, le nouveau gouvernement socialiste révise à la hausse le barême de l'imposition des grandes fortunes : "Au-dessus du premier million d'Euro déclarés, on prend 75% !". L'acteur, qui vole bien au-delà de ces altitudes, s'installe à Estampuis (Belgique), à quelques kilomètres de la frontière française où il s'engage auprès de la municipalité à vivre au moins 6 mois par an, pour la beauté du paysage. Le Premier Ministre, Jean-Marc Eyrault, s'indigne, Philippe Torreton publie un article à charge dans "Libération" auquel Catherine Deneuve, "cet homme que j'aurais voulu être" répond dans le même quotidien, prenant sa défense tout comme Brigitte Bardot, "… bien qu'il soit amateur de corridas" !

C'en est trop pour l'acteur qui envisage de rendre son passeport à l'heure ou d'autres lui réclament la restitution de cette Croix de la Légion d'Honneur que Jacques Chirac lui a décernée en 1996. Mais il lui faut pour cela, nul n'étant autorisé à être apatride, disposer d'une identité civile dans un autre pays, et la Belgique, qui a déjà refusé d'accueillir Johnny Hallyday, ne fait pas preuve d'une compréhension aussi grande qu'espérée. Heureusement, son ami Vladimir Poutine se montre davantage coopératif, qui lui offre, par décret comme le lui permet la constitution, la citoyenneté russe (3-1-2013). Voir un milliardaire Français s'installer à Moscou pour des raisons fiscales, n'est-ce pas le meilleur signe que les temps sont en train de changer ?

Pour autant, voici Gérard Depardieu, fils de communiste, devenu un adepte du chacun pour soi, ce que d'aucun ne manqueront pas de regretter. Faut dire qu'il est plus évident d'être partageux quand on est pauvre.…

Documents…

Sources : «Gérard Depardieu, une vie libre», biographie d'Elsa Zimmerman (City Éditions, 2013), «Gérard Depardieu vivant !», entretiens avec Laurent Neumann (éditions Plon, 2004), «Ma vie», documentaire d'Andreas Schlosser et Andreas Strasser (2008), «Gérard Depardieu, l'homme dont le père ne parlait pas», documentaire de Gérard Miller et Anaïs Feuillette (2015), «Gérard Depardieu grandeur nature», documentaire de Richard Melloul (2015), Imdb, documents personnels, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

"Combien tu m'aimes ?"

Citation :

"Toute ma vie, j'ai couru pour plaire, pour faire en sorte qu'on puisse m'estimer, afin qu'à mon tour je puisse avoir un peu de considération pour moi-même, ne serait-ce qu'un dixième de l'estime que me porte les autres…

Mais maintenant je m'en fous. On me prend tel que je suis… ou on ne me prend pas".

Gérard Depardieu
Christian Grenier (mars 2018)
Apprenant la mort de Patrick Dewaere…

"Je savais comment tout celà se terminerait. Il y avait quelque chose de fêlé en lui, comme un vice de fabrication.

Quand on m'a annoncé sa mort, je n'étais même pas étonné. Je n'ai pas versé une larme, je m'y attendais.

Comme si je m'étais préparé depuis longtemps à cette nouvelle…"

«Gérard Depardieu vivant !», de Laurent Neumann

Après le décès de Jean Carmet…

"Ma relation avec Jean, ça ne s'explique pas. Il était de la famille, on avait les mêmes gènes, voilà tout.

On ne cherche pas l'amitié. L'amitié naît sans qu'on s'en rende compte. C'est comme l'amour : ça te tombe dessus sans crier gare.

Il y avait entre nous une complicité rare. J'avais des demandes auxquelles il était capable de répondre, il avait des attentes que j'étais à même de satisfaire, c'est aussi simple que cela."

«Gérard Depardieu vivant !», de Laurent Neumann

À propos du «Dernier métro»

"Ce film a changé ma vie.

Il ma aidé à découvrir que je pouvais jouer des personnages positifs, responsables, animés de bons sentiments. Que j'étais capable de tourner un film sans mourir, sans me mutiler, sans me suicider… Il m'a décomplexé.

C'est d'ailleurs à partir de ce film que je me suis senti apte à tourner dans des comédies. Ce n'est pas un hasard…"

«Gérard Depardieu vivant !», de Laurent Neumann

Le temps des regrets…

"Ce métier m'a littéralement aspiré. J'ai cessé d'être présent pour tous ceux qui avaient besoin de moi.

Aujourd'hui, j'ai 50 ans et je crois être en mesure d'analyser sereinement mes erreurs.

Je sais quelles ont été mes carences. Je sais ce que j'ai donné à ce métier et ce que je n'ai pas donné à mes enfants…"

«Gérard Depardieu vivant !», de Laurent Neumann

"Alors Gérard, t'as les boules ?"

"Tu ne veux plus être français…? Tu quittes le navire France en pleine tempête ? Tu vends tes biens et tu pars avec ton magot dans un pays voisin aux cieux plus cléments pour les riches comme toi ?

Évidemment, on cogne sur toi plus aisément que sur Bernard Arnault ou les héritiers Peugeot… C’est normal, tu es un comédien, et un comédien même riche comme toi pèse moins lourd ! Avec toi, on peut rattraper le silence gêné dont on a fait preuve pour les autres… C’est la nature de cette gauche un peu emmerdée d’être de gauche.

Mais Gérard, tu pensais qu’on allait approuver ? Tu t’attendais à quoi ? Une médaille ? Un César d’honneur remis par Bercy ? Tu pensais que des pétitions de soutien de Français au RSA allaient fleurir un peu partout sur la Toile ? Que des associations caritatives allaient décrocher leur abbé Pierre, leur Coluche encadrés pour mettre ta tronche sous le plexi ?

Le Premier ministre juge ton comportement minable, mais toi, tu le juges comment ? Héroïque ? Civique ? Citoyen ? Altruiste ? Dis-nous, on aimerait savoir…"

Philippe Torreton dans "Libération" du 18 décembre 2012 (extrait)

"Monsieur Torreton…"

"Ce n’est pas tant Gérard Depardieu que je viens défendre, mais plutôt vous que je voudrais interroger. Vous en prendre à son physique ! À son talent ! Ce “gâchis” dont vous parlez… De quel droit, de quel souci démocratique semblez-vous animer votre vindicte salissante ?

C’est un homme vacillant que vous attaquez. Il ne donne en pâture que lui-même, une fuite en avant sans doute, des désirs matériels qui ne seront jamais assouvis et toutes ses activités qui doivent noyer son chagrin. L’homme est sombre, mais l’acteur est immense et vous n’exprimez finalement que votre rancœur. Les “oublis” de Gérard valent bien les “monologues” de certains.

Ma colère est née de vos jugements à l’emporte-pièce : “son pinard”, “ses douze téléphones”… Et de cette mesquinerie ordinaire qui vous agite tant. Qu’auriez vous fait en 1789, mon corps en tremble encore ! Quant à la parole officielle, “déchéance, minable”,… elle n’est pas digne d’hommes d’état. Je pense qu’il aura du mal à vivre ses choix, mais comme disait Voltaire, je ne suis pas d’accord avec ses idées, mais je me battrai jusqu’à la mort pour qu’il puisse les exprimer et ce n’est pas à vous de le juger !

Catherine Deneuve dans "Libération" du 20 décembre 2012

Éd.8.1.3 : 1-4-2018